‹ Histoire de DieppeChapitre 47 sur 99 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

commerce et non des forteresses. « L'argent que nous consacrerions à établir des comptoirs et à soudoyer des gens pour les défendre, employons-ie, disaient-ils, à construire des vaisseaux , à les bien armer de canons , à leur donner un fort équipage. Faisons ensuite quelques sacrifices pour nous rendre favorables les habitants des lieux où nous allons trafiquer; arrangeons-nous pour qu'ils nous aiment, pour qu'ils aient intérêt à traiter avec nous plutôt qu'avec leurs maîtres ; quand même on nous prendrait de temps en temps quelques navires, si nous en expédions un grand nombre, nos pertes disparaîtront dans l'étendue de nos profits. » .

Tel fut, à ce qu'il paraît, le système d'Ango, fils de l'armateur dont nous venons de parler. Augmentant sans cesse le nombre de ses navires, les confiant à des capitaines qui savaient glisser sur les mers sans être aperçus ou se battre comme des lions quand l'ennemi était bon voilier ; les envoyant partout où le commerce était avantageux, sans s'inquiéter s'il empiétait sur les droits de tel ou tel souverain, il trouva le secret d'établir à son profit la liberté des tnerSf en dépit delà jalousie de nos ennemis et de l'insouciance de' notre gouvernement.

Devant le droit naturel, rien de plus légitime qu'un tel commerce : il est fondé sur l'échange et non sur la spoliation ; on ne peut en aucune manière le confondre avec la course , cette industrie de violence et de rapine. Mais devant le droit des gens , toute différence devait bientôt disparaître. Du moment qu'on acceptait cette fiction que de tel degré de latitude à tel autre degré toutes les terres , même non découvertes, étaient la propriété de quelqu'un et que le droit d'y trafiquer n'appartenait qu'au propriétaire , il était conséquent d'appeler vol et de poursuivre comme trigandage tout commerce fait au profit d'un étranger dans ces zones réservées.

Or, une fois le commerce interlope assimilé de droit à la course, les périls étant les mêmes dans les deux pro-

28t niSTOIKB DB BIB9FB.

fessions, elles dcvnîent bientôt s'identifier de bit C'est ce qui arrifa. Quand le partage des nouveties Indes fut bien consacré dans le code européen, qqand il n*y eut plus nn seul coin de lerre ni de mer disponibles, alors tout commerce eilra^léfal se transforma en eauPêe. Ango lui» même fut un corsaire en grand plutôt qu*uo armateur; il ne se faisait pas scrupule de s'adjuger les cai^atsons des navires qu'il pouvait prendre , puisque, dans tous les cas, celles qu'on lui enlevait étaient de bonne prise.

C'est avec ce genre de commerce, savoir ; les échangea interlopes comme but , et la course par occasion , que le port de Dieppe acquit $es immenses richesses ; c'est ainsi que, pendaut cinquante ans, il put lutter de splendeur commerciale avec ces ports de Portugal et d*Espagne , où les trésors afiluaient de par Dieu et le droit canon • sous la protection de belles flottes, de bonnes armées et de^ foudres du Vatican.

Plus tard , lorsque nos troubles religieux eurent porté un coup si funeste à la prospérité du port de Dieppe * 1» cùune fut encore la seule ressource qui , de temps eu temps , ranimât ses quais déserts. Mais alors elle ne tarda pas à perdre le caractère commercial qu'elle avait conservé jusque-là , pour dégénérer en véritable piraterie , jusqu'à ce qu'enfin, dans le dix septième siècle, elle fût exploitée par ces terribles flibustiers qui portèrent l'épouvante dans les mers occidentales et en firent trembler les jaloux dooii*nateurs.

Ces hardis corsaires étaient Dleppois; mais avant de dire quelques mots de leur histoire, nous avons à jeter un coup d'œil sur les divers essais de colonisation tentés par la France , car c'est Dieppe encore qui les a presque tous vus naître : il était dans la destinée de ses marins de jouer toujours parmi nous le rôle de précurseurs 2 ils furent les premiers à fonder comme ils avaient été le$ premiers k dé-' couvrir.

ta tentative de former un éisbiissement au Canaida ,

conçu en 15^0 par Frençojs P% ne mérite pas qu'on en tienne compte. Ce n'était ui au roi de France ni k son gou* vernement que devait revenir l'bonnour de la première enlrepriae sérieuse en ce genre : il appartient à Coligny.

I^'imagination triste et prévoyante de Tamiral lui faisait entrevoir que le sol français pouvait un jour être interdit à SOI eo-reiigionnaires, ou que du moins la persécution leur en rendrait le si^jour odieux. LMdée lui vint de leur préparer un refuge, un champ d'ank au delà des mers,

Sans découvrir le fond de sa pensée au roi, il en obtint la permission d'essayer rétablissement d'une coloniet Ce fut vers le Brésil qu*il tourna d'abord les yeux \ mm le cbfîvalier de Vjllegagnon, gentilhomme protestant, auquel il confia rexpédition S se eonduisU envers les naturels svcc tant d'arrogance et de perfidie qu'il no put se main lenir dans le pays. L'entreprise échoua compîélemeiit.

L'amiral, sans se décourager, fit armer, à Dieppe, cinq navires t les équipagas furent composés de cinq à six cents hommes, tous de la religion. Un des meilleurs capitaines du port, Jean Ribault, Rôlé protestant, fut choisi pour diriger l'escadre.

L'amiral avait renoncé au Brésil : c'était pour la Floride qu'on faisait voile. Ribaolt, parti de Dieppe le 15 février 1560, aborda, après deux mois de navigation, près tVun cap qu'il appela le Cap Français. H fil élever sur Je rivage une colonne aut armes de France. Le 1**' mai,

pntra dans un fleuve auquel il donna le nom de ce mois ; puiV à mesure qu'il rencontra d'antres fleuves, il les baptisa des noms do rivières de France. Enfin , après avoir

* 1^11 j était composëo de deux vaisseaux, qui partirent dti Havre ^® tJjuiHet 1555, touchèrent k Dieppe pour réparer des avaries, et "mirent, le 10 noveml):e, h rembouclmre du Ganabava. Trois autres vaisseaux furent ensuite envoyés aux frais des noinistres et fidèles de Genève; mais les hommes et munitions qu'ils portaient ^f purent prévenir la disgrâce que Villegagnon avait rendue inévitable par sa conduite.

construit une redoute qu'il appela Chariea-Fart, et y avoir laissé une petite garnison, Ribault mit à la voile, et, le 20 juillet, rentra dans le port de Dieppe.

11 avait promis à ses compagnons de les rejoindre bientôt ; mais la guerre civile ne lui permit pas de tenir sa promesse. Ce ne fut qu'après Tédit de pacification de 1564 que Coligny put reporter ses regards vers la Floride. Il persuada à Charles IX de lui donner quelques secours ; d'un autre côté les fidèles se cotisèrent, et bientôt une nouvelle escadre fut armée : elle se composait de sept navires. Le capitaine Ribault en prit comme la première fois le commandement; on lui adjoignit un bon officier nommé René Laudonnière. De plus, on enrôla grand nombre d'habiles ouvriers munis de tous les outils et instruments nécessaires à une colonie. Enfin quantité de jeunes gens de famille voulurent être du voyage et s'embarquèrent à leurs frais.

Ribault prit terre à l'embouchure de la rivière de Mai ; et après avoir découvert aux environs un emplacement plus favorable que celui sur lequel il avait, à son premier voyage, bâti Charles-Fort, il y construisit une forteresse d'une plus grande étendue , qu'il nomma fort Caroline, Il se préparait à en augmenter les ouvrages lorsqtie, le k septembre, parut en vue de la côte une flotte espagnole commandée par Pedro Menezez. Quoique les deux nations fussent alors en paix, cette flotte était partie de Cadix avec ordre de combattre à outrance Ribault et ses compagnons. Une tempête ayant dispersé la petite escadre dieppoise, Menezez en eut bon marché pièce à pièce; puis, quand il eut pris les vaisseaux il attaqua les retranchements, égorgea tous les Français , et les fit pendre avec cette inscription : Non comme Français, mais comm.e hérétiques. Pour distinguer le chef de l'entreprise , il le fit écorcher vif. Quelques historiens ajoutent que la peau du brave Ribault fut envoyée en Espagne ^

^ Jacques Lemoyne de Morgues, peintre, natif de Dieppe, a écrit

Page 1