‹ Histoire de DieppeChapitre 53 sur 99 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Dieppe à Rouen et à Paris. Quand vous serez presque au sommet du ravin , retournez-vous ; le château vous apparaît sous un aspect tout féodal pour ainsi dire; les partics modernes de sa construction vous sont cachées ; vous ne voyez que le profil de ses vieilles tours se dessinant sur le ciel et sur la mer, et les longues arcades à jour qui lient son pont-levis à la falaise. Si le bonheur veut que vous n'aperceviez pas aux fenêtres quelques pantalons garances séchant au soleil , jamais vous ne devinerez qu'un bataillon d'infanterie est caserne sous ces voûtes imposantes : c'est Charles Desmarest, c'est le vicomte Ango, c'est M. de Chastes , qui les habitent encore. Ne voîlà-t-il pas à l'autre bout de la ville la tour carrée de Saint-Jacques , toute brillante de dentelles et de festons? le dôme et les clochetons deSaint-Remy ne s'élèvent-ils pas sur le devant du tableau 7 et ces hantes toitures d'ardoises qui se détachent çà et là sur tous ces petits toits de tuiles brunes et roageâtres, ne sont-ce pas les couvents des PP. Minimes, des Carmes, des Capucins? En un mot l'ancienne cité tout entière n'est-elle pas là sous vos yeux?

J'ai vu beaucoup de villes en France qui n'ont jamais été brûlées, qui sont bien plus riches que Dieppe en monuments du moyen-âge , et qui , de quelque côté qu'on les regarde, n'ont cependant l'air que de villes fraîchement construites ; leurs bâtiments moidernes semblent avoir étouffé les vieux. Ici , au contraire , par je ne sais quel cflet d'optique , et grâce à la manière dont les anciens édifices sont groupés, il se répand sur la ville entière comme un vernis de vétusté. Hâtons-nous d'ajouter, pour ceux qui croiraient acheter trop cher uu trompe-VœU en gravissant cet ancien chemin de Rouen, ce ravin montant et malaisé , que la vue dont on jouit à son sommet est une des plus belles qu'offre la Normandie ; le tableau est admirablement encadré , et les plans se dégradent avec un rare bonheur. Je ne connais à Dieppe qu'un point de vue qui , dans un tout autre genre , soit comparable à ce-

lui-ci ; c*est le magnifique panorama qu'on voit se développer sous ses pieds da haut de la falaise du PolleL

De tous les monuments qui dominent la ville , le plus ancien et le plus intéressant sous le rapport de Fart est , sans contredit, l'église Saint-Jacques. G*est un grand vaisseau d'une belle proportion , d'un plan simple et noble : l'extérieur offre de beaux détails sculptés; à l'intérieur il y a des restes d'une décoration riche et brillante. On voit aussi la trace des spoliations et des assauts profanes qu'a subis l'édifice; néanmoins il est assez bien conservé pour qu'il y ait encore plaisir et profit à l'étudier en détail

La masse de la construction appartient au quatorzième siècle ; mais quelques-unes de ses parties sont plus anciennes. Ainsi, par exemple, je ne serais pas surpris que les deux extrémités des deux transepts eussent été construites au douzième siècle : la taille des pierres , les ornements et tous les accessoires architecloniques ont dans c<îs deux parties de l'édifice un caractère de transition très-prononcé ^ ; le plein cintre ne s*y montre pas , mais l'ogive est robuste et du dessin le plus primitif. A la vérité , on me citerait des ogives à peu près semblables qui datent de 1220 , et même encore de 12(i0; mais voici sur quelles raisons je fonde ma conjecture :

« Le Charlrier de la vicomte fait mention d'une vieille église » ou abbaye de moines de Saintc-Calherine , des ruines » de laquelle on croit que le vieil Saint- Remy a esté basty, » et que l'on s^est servy de deux de ses chapeUes

^ Ainsi, par exemple , on remarque à Tiotérieur un cordon de petites rosaces à quatre lobes creusées dans la pierre, sans moulures sautantes. Ce genre d'ornement creux est propre aux monuments de transition ; il succède aux tètes de clous et de diamants , aux bâtons rompus, aux dents de scie et autres décorations du style roman ou byzantin , et précède les fleurettes , les palmettes , les trèfles et les feuilles en saillie qui appartiennent aux constructions à ogive.

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