TROISIÈME PARTIE
cette partie de l'église avait seulement été la première construite. Or, ici nouvelle difficulté ; je ne s iche pas qu*il y ait exemple d*nne église dont Tarchitecte ait débuté par les transepts , par les deux pignons et les deux portails latéraux. Cette hypothèse était donc également inadmissible.
Tout s'explique , tout se concilie , au contraire , du moment qu'on voit dans la dévastation de Dieppe, en 1195, la cause de cette ruine prématurée de Tabbaye : alors les deux transepts peuvent avoir été construits vers 1180, ainsi que le veut le style de leur architecture , et il n'est plus extraordinaire de les voir figurer comme pièces de rapport dans un édifice fondé seulement soixante-dix ans plus tard ( 1250), et dont le caractère ne se distingue du leur que par une nuance de transition.
Les deux portails appliqués à ces deux vieux pignons ont un beau caractère de sévérité. Ils sont horriblement mutilés; toutefois, les petites colonnes en retraite subsistent encore ; l'ensemble du dessin est bien conservé , il n'y a que les détails sculptés qui ont disparu. La pierre fruste et poreuse est d'une belle couleur, d'une teinte chaude qui contraste avec le ton noir et verdâtre de tout le monument. L'un des portails, celui du sud, se nomme la porte du Rosaire; l'autre, la porte Sainte-Cathe* rine , en mémoire de l'abbaye.
Ainsi ces deux fragments sont bien réellement des restes d'une église antérieure, conservés et fondus dans la nouvelle construction. La tradition et l'archéologie sont d'accord. Poursuivons maintenant l'histoire et la description du monument.
Bien que le projet de construire Saint-Jacques sur l'emplacement de l'ancienne église de l'abbaye paraisse avoir été arrêté en 1250, et que les plans de i'édiCce soient évidemment l'ouvrage d'un architecte de cette époque, néanmoins il y a lieu de croire que pendant vingt à trente ans on ne fit guère autre chose qu'enlever les démolitions
de l'ancien édifice et préparer les fondations du nouveau. Ce laps de temps avait été aussi employé à raccommoder le vieux Saint-Remy, qui avait beaucoup souffert lui-même dans le sac de la ville en 1195 , et dont la nef et les bascôtés s'écroulèrent , dit-on , l'année même où l'on posa la première pierre de Saint-Jacques, savoir : eu 1250. Les habitants de Dieppe étaient , comme on voit , dans un grand dénûment d'églises , ce qui ne pouvait guère être autrement, puisque depuis cinquante ans la ville était restée presque déserte et abandonnée. Ainsi , d'une part, on employa les matériaux de l'abbaye ruinée pour consolider le chœur de Saint-Uemy et le convertir en église habitable ; d'autre part, on se servit comme de chapelles provisoires des deux transepts de l'abbaye , qui seuls avaient survécu à sa ruine. Le clergé de Saint-Remy disait la messe et faisait le service dans ces chapelles , comme daos un annexe ou succursale.
Les choses étaient en cet état, lorsqu'en 1282 un décret de l'archevêque Guillaume de Flavacourt décida que la nouvelle , ou plutôt la future église Saint- Jacques , serait érigée en paroisse distincte et indépendante^, qu'elle aurait son curé et ses revenus. Malgré ce décret, il ne paraît pas que dans les dix-huit années qui s'écoulèrent jusqu'à l'an 1300, les constructions de Saint-Jacques eussent fait beaucoup de progrès. On continuait probablement à ne dire la messe que dans les deux chapelles de l'ancienne abbaye , le reste de l'église n'étant élevé qu'à fleur de sol ou peut-être à dix ou vingt pieds. Mais en cette année 1300, les paroissiens nommèrent trésorier un nommé Dubusc , qui prit à cœur l'achèvement de l'édifice. Il fit des quêtes, et avec leur produit acheta d'un nommé Henry de Castro, marchand de pierres , presque tous les
* Saint Jacques est le patron des pécheurs. Les Dieppoîs , en 12&0, n'étaient pas encore commerçants : ils ne vivaient que de pèche: on conçoit pourquoi l'idée leur vint de consacrer leur église à saint Jacques.
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matériaux nécessaires à l'édiGcation de l*église. Il parait que ce marché fut suivi d'un grand procès entre le trésorier et le marchand, celui-ci ayant livré ses pierres aux Augustins de Rouen. Henry de Castro fut condamné à fournir d'autres pierres ; mais il en résulta quelques retards qui désolèrent l'impatient trésorier.
Un événement plus grave vint interrompre les travaux de Saint-Jacques. En 1330, sous le règne de Philippe de Valois, les Anglais et les FUmands, ligués contre les Fran* çaîs, firent une descente à Dieppe, qui n'avait encore ni château ni murailles. Ils s'en rendirent maîtres et y firent de grands dégâts. A la vérité, deux ou trois jours après, les garnisons d'Arqués et des châteaux voisins vinrent les déloger; mais notre église avait été maltraitée, et pendant quelques années il ne fut plus question d'y poser une pierre.
Enfin, en 1346, les travaux furent repris avec ardeur; le chœur et presque toutes les chapelles étaient terminés vers 1354,' et avant l/iOO la nef et tout l'intérieur de l'église étaient élevés. Cependant les voûtes ne furent achevées que dans le siècle suivant , en 1443 S au dire de Duplessis. C'est probablement vers la même époque que la tour aura été construite. Le style des ornements, la coupe des fenêtres, la forme des ogives, les festons qui les surmontent, tout dans la décoration de cette tour annonce le quinzième siècle. L'exécution des parties sculptées est fine , nette , exacte ; mais elle manque de moelleux et de chaleur. Ce qui produit le plus d'effet aujourd'hui c'est la face qui regarde l'ouest ; le vent et la pluie , en rongeant la pierre, l'ont dentelée et accidentée d'une manière trèspiquante ; les autres parties qui sont mieux conservées paraissent plus froides. Vue dans son ensemble , cette tour
' C'est l'aDnée de la prise de la bastille de Talbot par le dauphin Louis. Peut-être les libéralités dont il combla l'église Saint-Jacques furent-elles employées à terminer les voôtes auxquelles on n'avait pas encore mis la dernière main.
est d'un beau caractôre ; j'en connais peu de ce genre , c'est-à-dire carrée et ouvragée , dont l'ordonnance et le dessin soient aussi simples et d'un goût aussi sévère. Il est évident qu'elle a dû être conçue au plus tard vers le milieu du quinzième siècle, lorsque le style raffiné, compliqué et subtil n'avait pas encore complètement envahi l'architecture religieuse.
Cette tour est, à l'extérieur, le plus bel ornement et comme la couronne de Fèglisci Saint Jacques. Le reste de l'édifice est un peu confus, sans harmonie, et généralement trop mutilé pour qu'on puisse saisir les intentions de l'architecte. Mais on remarquera çà et là quelques détails de la plus grande beauté ; je citerai surtout les gargouilles ou gouttières de la nef, du côté du nord jusqu'à l'angle du portail ; au sud, elles sont moins bien conservées ; celles du chœur sont presque toutes détruites. La plupart de ces gargouiijes représentent des chimères, des dragons ailés et autres animaux fabuleux dessinés et sculptés avec une franchise et une hardiesse remarquables ; mais l'artiste a réservé tout son talent pour les deux dernières ( du o6té du nord) : l'une est un triton à la barbe épaisse, à la poitrine velue; l'autre une sirène qui, au lieu de jeter l'eau par la bouche, la répandait par les deux seins. Je ne connais pas un second exemple de cette idée bizarre mais ingénieuse. Quant à voir figurer un triton et une sirène sur un édifice chrétien , ce n'est pas chose extraordinaire : au moyen âge on faisait de l'érudition aussi bien dans les arts qu'en littérature ; l'artiste travaillant dans un port de mer et voulant faire de l'esprit, l'idée lui sera venue de sculpter ces dieux marins : il n'en était pas moins bon catholique pour cela.
Ces belles sculptures sont probablement de la même époque que les chapelles, c'est-à-dire de la première moitié du quatorzième siècle ; j'hésiterais à les croire postérieures, parce que le coup de ciseau est trop franc, trop hardi, la IKise et le jet dos figures trop spontanés : au quinzième
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siècle on leur aurait douné quelque chose de plus tourmenté, de plus maniéré ; ce serait un autre style.
Le grand portail de Touest était probablement couvert de figures et d'ornements sculptés; il n'en reste plus vestige. La rosace qui est au-dessus de la porte a été presque entièrement refaite depuis le bombardement , et les protétants et autres vandales auront , avant les galiotes an* glaises, dévasté le tympan du fronton et toutes les Ggures répandues à Tentour. Mais si le portail est dépouillé de tout ce qui faisait sa parure , s'il a perdu son intérêt archéologique, il produit en revanche TelTel le plus pittoresque, grâce à ce quinconce d'arbres qui l'ombrage et dont la verdure semble chercher à voiler ses ruines. Je voudrais le pinceau délicat , le coloris mystérieux d'un grand pein* tre flamand, et ce portail entouré de feuillage deviendrait le sujet d'un tableau ravissant, tel qu'en ont inspiré quelques charmantes églises de Hollande.
Avant d'entrer dans l'intérieur de Saint-Jacques il faut encore nous arrêter sous le porche des Sibylles, petit vestibule plein de grâce par lequel ou entre latéralement dans la nef du côté du nord. La porte de cette jolie salle est en arc surbaissé ; elle aura été faite après coup dans le seizième siècle ; mais à l'intérieur tout est du quatorzième et du dessin le plus élégant, le plus léger, le plus élancé. Des niches destinées à recevoir des statues qui n'existent plus , sont pratiquées tout autour de la muraille ; les dais et les culs -de-lampe de ces niches sont artistement ornés de feuillages d*unc exécution délicieuse ; la voûte de la salle^'esl bien jetée et finement travaillée ; en un mol tout ce petit intérieur est un bijou de simplicité et de bon goût. Les niches sont au nombre de quatorze ; six à droite , six à gauche et une de chaque côté de la porte qui communique avec la nef. On appelle ce vestibule le porciie des Sibylles, parce qu'autrefois, dit-on, les statues des douze Sibylles étaient dans ces niches, mais il y a place pour qua« torze statues; peut-être vaut-il mieux croire \ une autre
tradition, selon laquelle les niches auraient été occupées par Jésus , sa mère et les douze apôtres. C'était sous ce |)orche qu'on avait la coutume d'exorciser les enfants malades dont les souffrances étaient attribuées à la méchanceté du malin.
Pour juger d'un coup d'œil l'ensemble de Saint-Jac-^ ques à l'intérieur , mieux vaut n'y pas entrer de biais par ce porche latéral ; retournons donc au grand portail , de là notre vue plonge dans toute la longueur du vaisseau. Sans être de la* dimension de nos plus grandes églises, il a cependant environ trois cents pieds, depuis l'entrée de la nef jusqu'à l'extrémité de Tarrière-chœur ou chapelle de la Vierge. La largeur du corps de l'église est de soixante à soixante-quinze pieds ; la nef est divisée en six travées d'une bonne hauteur et auxquelles se marie très-harmo' nieusement la galerie supérieure , dont quelques arcades ont été décorées postérieurement à leur construction ; le chœur , jusqu'à son rond-point , est moins long de moitié que la nef; il se compose de trois travées ou arcades; cinq autres travées plus étroites forment le rond-point Les galeries qui régnent autour du chœur ont 'été, comme celles de la nef décorées après coup.
Quant aux voûtes, les plus anciennes sont celles da chœur et de la nef, mais on les a presque entièrement re« construites depuis le bombardement. Il en est de même de celles des transepts qui , après avoir été déjà refaites en 1628 , ont dû l'être encore une fois , il y a cent vingt ans environ.
Tous les chapiteaux de l'église sont d'un dessin à peu près uniforme ; ce ne sont pas les palmes à crochets du treizième siècle ; ce n'est pas non plus le feuillage frisé du quatorzième; leur style est intermédiaire, comme l'époque de leur construction.
On ne s'attend pas sans doute à trouver dans cette église de belles verrières bien conservées, ni même des fragments de vitraux anciens; le bombardement et avant
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lui le vandalisme iconoclaste, ont réduit en poussière ces fragiles images, qui étaient, dit- on, une des plus brillantes décorations de Tédifice. On n'apercevra non plus aucune trace des peintures ni de la dorure dont ces murailles et ces voûtes ont dû être couvertes : les protestants y ont mis bon ordre en 1562; et grâce à une émulation déplorable , les catholiques à leur tour ont depuis cette époque entassé badigeon sur badigeon. Néanmoins, comme il y a déjà quelque temps qu'on n*a recommencé cette cérémonie, la teinte générale des murailles n*est pas d'un effet désagréable.
Suivant Tusage établi dans presque toutes les grandes églises à ogives, une suite de chapelles règne à Fentour de la nef et du chœur. Chacune de ces chapelles correspond à une des travées^; on compte ainsi dix- neuf chapelles , en comprenant dans ce nombre celle de la Vierge. De ces dix-neuf chapelles, il n'y en a aujourd'hui que cinq ou six où l'on fasse le service; jadis elles avaient toutes leur autel, leurs revenus et leurs privilèges; c'étaient comme autant de petites paroisses dans la mère église , fréquentées et entretenues par une certaine société de fidèles, soit qu'elles appartinssent à une famille, soit qu'elles fussent la propriété d'une corporation.
La Chronique manuscrite du prêtre Guibert nous apprend non-seulement à quels saints chacune de ces chapelles était consacrée, mais par qui elles étaient dotées, quels en étaient les propriétaires, ou, si l'on veut, les usufruitiers.
Ainsi , dans la nef il y avait neuf chapelles : cinq au midi , quatre au nord ; la première, du côté du midi , où depuis fut construit un saiut-sépulcrc, était dédiée à la sainte Trinité , et entretenue par la confrérie des maîtres brouettiers ; la seconde , consacrée à saint Cosme et saint
^ Une seule chapelle , celle de Sainte-Barbe, occupait deux travées.
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Damien, appartenait aux maîtres chirurgiens ; la troisième» aux drapiers, sous le patronage de saint Paul et saiot André; les cordonniers occupaient la quatrième, et il va sans dire que rimage de saint Crépin était sur Tautel ; enfin dans la cinquième» dédiée à sainte Luce, les maîtres chandeliers tenaient leur confrérie. Du cdlé du nord» la première en parlant de l'entrée de la nef, était la chapelle des brouettiers : saint Vincent en était le patron ; saint Etienne donnait son nom i la seconde, elle était desservie par les maîtres bouchers ; venait ensuite celle de saint Louis, appartenant aux tonneliers, et enfin, sous les deux dernières arcades 9 la grande chapelle de sainte Barbe, patronne des arquebusiers et canonniers du château.
Autour du chœur on voyait la chapelle de Saint-Sauveur* » propriété de la famille de Longueil ; celle de Sainte-Mag* delainc , érigée par une société de charité ; celle de Saint- Joseph , réservée aux garçons de la ville ; puis celle de Notre-Dame des sept douleurs, entretenue par une société de dévotion ; puis enfin, de Tantre côté de la grande chapelle de la Vierge , celle de $ain(*Yves, dans laquelle se réunissaient les avocats. Restaient encore de ce côté du chœur trois chapelles : l'une, dédiée à saint Léonard » appartenait aux maîtres merciers ; Tautre était consacrée à sainte Cécile , et desservie par les musiciens gagés pour chanter et faire mv^ique dans le choeur * ; la dernière, contiguë au transept sud, et composée, comme lui, ca grande partie des anciennes murailles de l'abbaye Mainte- Catherine, avait pour patron saint François d'Assise, et pour desservants les drapiers-drapants , ou fabricants de draps.
Quand on veut restaurer complètement dans sa pensée
* La première en entrant dans le chœur du cOté du nord, ou autrement dit de l'Évangile.
* Dati8 les derniers temps crtte chapelle avait pour patron saint Pierre , et était desservie par les matelots pêcheurs, lesquels s'étaient séparés des capitalaes de navires ^ dont la chapelle était à Saint-Remy.