‹ Histoire de DieppeChapitre 64 sur 99 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

L*iToirerie est aujourd'hui la seule industrie dont les Dieppois conservent le monopole; ajoutons que c'est presque la seule qu'ils exercent. La fabrication des boussoles et l'horlogerie ont presque entièrement disparu ; la manufacture des tabacs, une des plus anciennes du royaume , a été transportée au Havre * ; les dentelles dites poussin, qui , dans le dernier siècle , faisaient la richesse de plusieurs milliers d'ouvrières dieppoises , n'ont presque plus de débit aujourd'hui. Les tulles de coton font le même office et se donnent à meilleur marché ^ Pour compenser la perte de toutes ces branches d'industrie, je ne vois qu'un seul établissement nouveau : c'est une scierie mécanique , charmante usine qui met en usage les procédés les plus ingénieux pour débiter le bois, le diviser en planches et assembler les planches en parquets ^

Quant au commerce , il n'est guère plus actif et plus prospère que l'industrie. Il se fait quelques exportations d'ivoirerie, de sucre raffiné, de fruits, d'œufs et de beurre. On importe en assez grande quantité des houilles d'Angleterre et des sapins du nord. On voyait il y a quelques années un navire ou deux rapporter de loin en loin des Antilles un chargement de buis d'acajou eu billes. Mais ces

' Avant 1789 cette manufacture occupait quatre à cinq cents ouvriers. On y mettait en œuvre 10,000,000 pesant de tabac par an.

2 Une école tenue par des dames de la Providence essaie de rendre ia vie à l'ancienne fabrique de dentelle de Dieppe. Sfs efforts ne sont pas sans succès.

5 De|)ui8 que ces lignes sont écrites (1832), l'industrie a fait quelques progrès à Dieppe. La scierie mécanique , dont il est ici question, a été transformée en huilerie. Deux autres scieries mues par la vapeur se sont établies. Une corderie mécanique très-vaste ' s'est formée sur la côte du mont de Caux. Tout près de là on a construit , il y a deux ans , une grande briqueterie où la fabrication se fait d'après les procédés les plus perfectionnés. Une raffinerie de sucre s'est établie dans l'ancien couvent des Carmélites. Enfin il y a à Dieppe une usine à gaz qui éclaire les princi|)aux quartiers.

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arrivages ont cessé. Le seul commerce qai donne signe de vie est le cabotage ou transport de marchandises de France en France. Celte espèce de roulage maritime est exploité par quelques négociants de Dieppe avec activité et succès. Toutefois la grande occupation et , pour ainsi dire > Tunique ressource de la population dieppoise, c'est la pêche.

Groirait^on que cette ressource elle-même devient de jour en jour plus précaire ? Le poisson s'éloigne de nos côtes, ou, pour mieux dire , nos côtes sont dépeuplées par Tusage de filets destructeurs. Les chaluts S c'est le nom de ces filets , raclent et balaient le fond de la mer : tout ce qu'ils rencontrent est enlevé pêle-mêle, les petits poissons comme les gros , les jeunes comme les vieux ; le frai luimême est bouleversé et détruit. Ce n'est plus une guerre, c'est une extermination.

L'emploi de ces filets traînants a été interdit à plusieurs reprises, notamment en 1726 , par déclaration du 23 avril. Trois ans plus tard on en permit l'usage sous certaines restrictions. De nouvelles défenses rendues eu 174^ furent

1 a Le chalut est un filet d'environ trente pieds de lar^^eur sur soixante de longueur, fait en forme de sac, dont l'ouverture on partie supérieure est attacliée à une traverse en bois de cinq pouces de diamètre, aux extrémités de laquelle sont fixés des chandeliers en fer qui maintiennent cette gueule ouverte. La partie inférieure de l'ouverture du filet est garnie d'une chaîne de fer. Toute la machine pèse plus de deux cents livres. Le tout est traloé par un cAble joignant deux cordages attachés à la traverse de bois.

» Cet instrument a été connu anciennement soua les noms de dreige , drague , cauche oi\ chausse

» Le chalut , attaché par son câble derrière le bateau qui vog<ie à pleines voiles, traîne sur le tond de la uier, et racle la superficie du sol •

» Le poisson provenant du chalut est inférieur en qualité à celui qui est péché avec les lignes ou filets dormants. Il se vend toujours deux tiers de moins que ce dernier ; sa chair n'a pas la même condistance : il a souvent une couleur pâle et livide. On pèche avec le chalut toute espèce de poisson, excepté le hareng, le maquereau^

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presque aussitôt retirées ; mais on les renouvela en 17ili6 et 1766. Enfin sous la restauration , en 1818 , l'ordonnance du 15 mai autorisa l'emploi du chalut, sauf des restrictions et des peines qui sont facilement et impunément éludées.

Ce qu'il y a d'étrange , c'est que , parmi les ports de pêche , les uns sont d'avis que le chalut est un instrument de destruction , le fléau et la ruine des pêcheurs; les autres le prisent et le défendent comme un moyen simple et commode de prendre le poisson. Les ports ennemis du chalut sont ceux de la rive droite de la Seine , tout le quartier depuis Fécamp jusqu'à Dunkerque , Dieppe et Boulogne en tête; ses partisans sont les ports de la côte du Calvados. Lesquels ont raison ? Je ne saurais en juger ; mais , à s'en rapporter au simple bon sens , il semble que pêcher de celte manière barbare , c'est tuer la poule aux œufs d'or , c'est couper l'arbre au pied pour en avoir le fruit.

Indépendamment de l'usage désastreux du chalut , il est

la morue et le congre, qui ne tiennent pas le fond de la mer, mais nagent entre deux eaux.

» Le nombre des hommes employés à la pèche du chalut n'est que le quart de celui qui est employé dans les autres barques de pèche. Sous ce point de vue, le chalut est préjudiciable à la formation des marins , contraire à l'intérêt d<^ TÉtat ; il l'est aussi sous le point de vue de l'industrie , puisque les frais d'armement d'un chalutier (bateau à chalut) étant de moitié moindres que ceux d'un bateau à filets dormants, il y a un moins grand nombre d'individus intéressés dans cet armement, et moins de capitaux en mouvement.

» On compte au moins soixante barques chalutières appartenant au quartier de Dieppe. Il en vient de la c6te du Calvados de cent à cent vingt. Le terme moyen de la capacité de ces trarques est d'en* viron vingt-cinq tonueaux. Une partie des propriétaires de ces barques, à Dieppe, leur donnent cette destination avec répugnance ; ils verraient avec joie l'ordonnance qui mettrait fin à ce mode de destruction. » Notice sur Dieppe , par M. Féret. 1824, po^ 6d et soiT.)

uue autre cause de ruine pour notre pêche : c'est la coutume , qui s'est introduite dans tous nos ports , d'armer, non )lns pour la pêche, mais fiour Yachat du hareng. Les pêcheurs de la côte de Basse-Normandie , ceux qui. préconisent le ehaiut^ sont encore les premiers auteurs de ce funeste usage. Ils ont donné l'exemple, il a bien fallu qu'on les imitât. Au lieu de pécher loyalement, avec le nombre d'hommes et de filets nécessaires , ils ont trouvé plus d'avantage à n'embarquer sur leurs bateaux que quelques marins , munis , pour la forme , de quelques filets , et à rapporter des chargements de harengs achetés à prix d'argent soit aux Anglais , soit aux Hollandais. Il est vrai que depuis assez long- temps ce poisson abandonne nos côtes , tandis qu'on le ramasse, pour ainsi dire, à la pelle chez nos voisins. Mais il eût été bien désirable , dans l'intérêt de notre marine , que des interdictions sévères eussent réprimé dès l'abord une fraude qui peu à peu est devenue générale, et qu'il est impossible maintenant d'interdire efficacement.

Il est vrai que , si notre petite pêche, notre pêche côtière, est en décadence, la grande pêche, la pêche de la morue sur le banc de Terre-Neuve, fait plutôt quelques progrès. A l'exemple de Fécamp et de plusieurs autres ports de la Manche ou de l'Océan , Dieppe a , dans ces dernières années , doublé le nombre de ses armements pour Terre-Neuve. On ne destinait , il y a douze ans , à cette pêche que quinze ou vingt navires, dont le tonnage variait entre soixante et deux cents tonneaux; on en compte aujourd'hui plus de trente, et quelques-uns jaugent environ trois cents tonneaux.

A la vérité , les primes accordées par le gouvernement soutiennent seules cette industrie ; mais , quelque factice que soit cette base, elle n'en est pas moins solide. La France veut avoir une marine : or sa navigation marchande ne lui fournit que de faibles ressources pour recruter ses équipages. Il faut donc nécessairement , non dans l'in-

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