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lâcher à Dieppe quand ils allaient en Hollande ou dans la Baltique. Voilà déjà un premier motif pour que ce soit aux Vénitiens , plutôt qu*à tout autre peuple méridional , qu'il faille attribuer l'origine de ce faubourg du PoUet*. Une autre raison qui peut confirmer celte conjecture , et qui me Ta même suggérée, c'est la prononciation molle, efféminée , et pour ainsi dire toute véniiienne , de ces rustiques Polletais. Ils suppriment toutes les doubles consonnes, modifient et adoucissent tous les sons durs; enfin ils 6ièsent, comme certains enfants : les j et les g sont prononcés par eux comme des z. Or on sait que tels sont précisément les caractères de l'idiome vénitien; le z s'y reproduit presque à chaque mot.
Voici, comme échantillon du parler polletais, une chanson qui n'est pas brillante de poésie , mais qui peint au naturel l'aspect du port de Dieppe quand les bateaux reviennent de la pêche :
O veit du bord de Dieppe Chinq o six m^/angueux *, Ce fem' et ce fiUettes Chan voDiS au-devant d*eux , Priant la bon' maraie ^ Que Dieu leu2 a baillaie ; Ctiinq six rnan' à Thôme Qui chan vont démâqai K
^ Les Vénitiens avaient fondé des établissements à Bruges et dans presque toutes les villes du nord avec lesquelles ils commerçaient.
> Les Polletais appellent mélangtieux les bateaux qui vont à la pèche du merlan. Ils élident le r, et disent mélan au lien de merlan.
^ Priant f c'est-à-dire remerciant Dieuàe la bonne marée qu'il leur a baillée.
* La man* est un panier. Démâqai veut dire détacher le poisson des hameçons. Ainsi ces deux vers signifient : (Ces femmes et ces fillettes) qui s'en vont détacher assez de poisson pour remplir cinq ou six paniers par homme dans chaque bateau. — On partage le
ne s'embarquent pas pour la pêche ce jour-là , et s'en vont en foule à Saint-Remy, où ils savaient que M. d'Aubigné devait présider une assemblée d'ecclésiastiques. Flommes, femmes, enfants, se précipitent dans l'église, criant qu'ils veulent que leurs vicaires et leurs prêtres les confessent comme par le passé. L'archevêque se préparait à les pérorer lorsque , les voyant escalader la grille du chœur et hurler contre lui comme une troupe de taureaux furieux, il se hâta prudemment de prendre une porte de derrière. Mais, quand les Polietais n'aperçurent plus dans le chœur sa soutane violette , changeant aussitôt de résolution , ils s'élancent hors de l'église en jurant par tous les saints qu'ils vont jeter le monseigneur à la mer , puisqu'il ne veut pas les laisser se confesser. Heureusement M. d'Aubigné apprit qu'ils l'attendaient sur le pont du Pollet, par où il devait passer pour se rendre à la ville d'Eu. Ne se souciant point de faire un saut dans la mer , il sortit par la porte de La Barre , et , après un long détour , rejoignit son chemin.
Quoique à demi civilisés, les Polietais d'aujourd'hui seraient , je crois, encore capables de noyer leur archevêque pour lui apprendre à censurer leur curé. On me racontait qu'il y a quelques années un pauvre pêcheur du PoUet , relevant de maladie , se traîna comme il put jusqu'à Neuville pour rendre grâces à Dieu de sa guérlson dans l'église paroissiale. Il était à genoux devant le jubé , lorsqu'un grand crucifix , suspendu à la voûte , se détacha de ses gonds , et en tombant cassa le bras à notre convalescent. Le pauvre homme , transporté dans sa cabane , fut bientôt si souffrant que le curé crut devoir l'administrer/ et lui présenta , selon l'usage, un crucifix à baiser, u Pour n toi , dit le malade au crucifix , ze veux bien : ze t'en » veux pas; mais pour ton... grand coquin de frère, Dieu » me damne si ze le baise zamais I »
C'est à l'église , pendant les ofiGces , qu'il faut voir les Polietais pour avoir idée de leur religion et de leur sîm-
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plicité. Ils sont dans l'attitude d'une piélé profonde , s'agenouillant sur la pierre et remuant gravement leur chapelet entre leurs doigts ; mais, quand vient le moment de chanter pour répondre à Toffic'ant , c'est le bruit du tonnerre , le mugissement des flols. Jamais je n'ai entendu musique plus sauvage , plus effrayante. Ces pauvres gens semblent croire que plus ils crieront, mieux leurs prières seront entendues. Ih parlent à Dieu comme à leurs mousses , et chantent les psaumes comme ils commandent la manœuvre.
Leur douleur est moins bruyante que leur piété. L'enterrement d'un Polletais est un spectacle sublime de silence , de recueillement et de résignation. Us disent adieu à ceux qu'ils perdent avec cette touchante simplicité des anciens âges. Je vis, pendant mon dernier séjour à Dieppe , porter à la chapelle des Grèves un brave maître de bateau qu'on estimait dans le port , qu'on adorait au Pollet , sa patrie et sa demeure. La veille au S!)ir il revenait de la pêche ; le lendemain il avait succombé au choléra. Cette mort foudroyante était un deuil public : tous les matelots du faubourg assistaient à ce convoi. Le porte-croix marchait en tête. Il était suivi de deux prêtres disant des prières à voix basse. Ensuite venait le corps , porté à bras par six malclols , amis ou parents du capitaine. On voyait ensuite ses deux fils, et derrière eux ses amis et la longue file des pêcheurs marchant deux à deux. Enfin , après les hommes, venait, à une petite distance, le corté[^e des femmes , conduit par la Hlle et les sœurs du défunt. Elles étaient toutes enveloppées d'une grande mante noire , la tête couverte d'un capuchon. On ne saurait imaginer quel effet lugubre et déchirant produisait la présence de ces femmes, leur costume, leur silence, l'ordre religieux qui présidait à toute la cérémonie , et qui semblait provenir d'une communauté de seniimenis, d'une unité de douleur, que i'égoïsme de la civilisation semble avoir bannies de nos villes. Jamais je n'oublierai le spectacle de ce
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convoi t jamais je n'en saurais exprimer les touchante» beautés !
L'ancienne mésintelligence entre Polletais et Dieppois est presque entièrement éteinte aujourd'hui : il s'est fait comme un compromis entre les deux races. Les Dieppois ont pris quelque chose du costume et même du langage des Polletais ; les Polletais , de leur côté , sont peu ï peu devenus Dieppois. Il estdiificileà présent de les distinguer les uns des autres non-seulement sur terre , mais sur mer. Leur manière de naviguer, la forme de leurs barques » leurs instruments de pèche sont presque semblables ; et , s'il s'y trouve encore des différences , un ani très^exercé peut seul les saisir '.
J'ai vu quelquefois prendre en pitié ce port de Dieppe, où l'on ne voit , me disait-on , que des iarques et des hateaum. En effet , si vous arrivez de Brest , de Toulon ou seulement du Havre , vous êtes tenté de demander où sont les navires ; de même qu'un Parisien sortant de dos habilations à quatre ou cinq étages , pourrait dans certains villages demander, en levant la tête, où sont les maisons, où sont les cheminées? Dans ce port de Diepi^e presque point de mâts de hune entés les uns sur les autres jusqu'à la hauteur de cent ou de deux cents pieds : les mâts n'ont en général qu'un étage; ils ne portent qu'un seul rang de voiles, rarement deux: ces voiles sont robustes, épaisses , et toutes noires de goudron. Rien de moins élégant , de moins léger, de moins finement dessiné que ces embarcations : elles ont plutôt la forme d'un sabot que d'un navire ; leur voilure est lourde et disgracieuse ; vous diriez les iarges du moyen âge , telles qu'elles sont figurées dans les vieux écussons de la ville ^ £h bien , soit ; mais
* Il est à remarquer cependant que les bateaux de Dieppe sont en général des barques chaluttères , tandis que le Pollet n^en admet pas.
' Les armes de Dieppe sont nne barge on navire dans un écn parti d*azur et de gueules.
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sortez du port , allez sur la jetée » et regardez ces lourdes barques courir et louvoyer dans la rade: vous les prendrez pour des hirondelles de mer, tantôt glissant d*une aile agile , tantôt se balançant avec grâce sur les flots. Une fois gonflées par le vent , ces voiles grossières prennent les formes les plus délicates , et leurs profils se diversifient à rinfini selon la direction que suit chaque bateau , selon qu'il prend le vent en poupe ou eu flanc , selon qu'il file ou qu'il louvoie.
Je conçois que des marins accoutumés aux grandes manœuvres d'un vaisseau de guerre , initiés aux découvertes modernes de la science nautique , prennent fort peu d'intérêt aux évolutions de cette flottille de pêcheurs; favoue même qu'il est tout autrement imposant de voir s'avancer à pleines voiles quelques majestueuses frégates servant de cortège Si un immense navire à trois ponts : ce spectacle sublime grandit l'homme à ses yeux , lui révèle la force et l'étendue de son esprit , mais l'enfance de l'art a bien aussi ses charmes : j'aime ces barques rustiques , je leur sais gré de leur agilité et de leur adresse , précisément parce qu'elles ne sont ni compliquées , ni savamment construites ; il me semble que ce soient ces pêcheurs eux-mêmes qui nagent et volent sur les ondes ; plus les agrès sont simples , plus la part de l'homme l'emporte sur celle de la mécani^ que , plus il y a de poésie ^ de cette poésie simple , primitive , sans art et sans calcul. La vue d'une rade sillonnée par de grands vaisseaux , c'est une magnifique épopée : contempler la rade de Dieppe et les barques qui la couvrent, c'est lire de vieux fabliaux, c'est écouter d'anciennes ballades , d'anciens chants populaires.
L'aspect du port, soit au départ, soit au retour des pêcheurs, offre aussi les scènes les plus pittoresques ^ les tableaux les plus variés. Ici ce sont les femmes, lesenbnu, les vieux marins infirmes qui halent les bateaux % marchant
1 Les bateaux sout forcés de se faire baler aussi bien pour entrer que pour sortir, parce que le port étant abrité d'un côté par
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en cadence , le corps penché et comme attelés à ces longues amarres. Plus loin oq débarque le poisson , on Tentasse en monceaux , on le transporte dans de petites hottes; c'est un mou\enient, une bigarrure de couleurs, un cliquetis de paroles qu'il est impossible dMmaginer.
Mais ou se lasse assez vite de ce bruit, de cette agitation , tandis qu'il y a toujours un attrait nouveau dans le spectacle de la jetée , dans la vue de la rade et de l'entrée du port. On ne connaît pas cette jetée de Dieppe , on ne pourra pas comptendre le charme que j'y trouve , si deux ou trois fois par hasard on est allé s'y promener ; il faut avoir séjourné dans la ville , et chaque jour, au moment de la marée , être venu passer quelques heures sur ces pierres et sur ces vieilles poutres de bois rongées par la mer. Comme l'heure de la marée change continuellement, ce sera chaque jour un tableau nouveau ; vous connaîtrez toutes les nuances diverses de la mer et de l'atmosphère, depuis la vapeur légère et transparente du matin jusqu'à l'éclat pourpré du soleil couchant , lorsque son disque de feu s'éclipse par degrés dans les flots : les accidents de la lumière , le jeu fantastique des nuages , leur forme bizarre, le caprice des vents, tantôt frémissanis et impétueux, tantôt légers et caressants, tout vous attache, tout vous captive; vous suivez de l'œil et de la pensée ces vagues toujours les mêmes et toujours diverses , condamnées à suivre un mouvement uniforme , et semblant n'obéir à cette loi qu'avec liberté , et chacune à sa manière. Admirable monotonie sur laquelle plane une infinie variété ; symbole de la beauté
la falaise du Pollet, de Tâiitre par les maisons de la ville, le ?ent n'y [ énètre jamais ; aussi, luftme au fort de la tempêle , les vaisseaux amarrés aux quais sont en repos , il suffit de très-faibles câbles pour les tenir, taudis que, dans la plupart des autres ports, au moindre vent les vaisseaux s'cntrc-choquent, et les câbles se romieut. Sous ce rapport, Dieppe est un des ports les plus sûrs de la Mauche.
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de ce Dionde , de la beauté telle que la veut notre esprit , telle que la cherchent nos yeux.
£t q'jaud, sur ce magnificiue théâtre, les acteurs viennent tout à coup jeter le charme de la vie et de l'individualité, quand vous êtes tiré de votre rêverie par ces innombrables barques qui courent et se jouent sur la plaine immense , alors dites-moi si cette jetée n'est pas un lieu de magie et de séduction ! Tout à Theurc, en arrivait, vous comptiez à rhorizon vingt , trente , cinquante points noirs ; maintenant ce sont autant de navires qui se pressent à l'entrée du chenal, et s'y introduisent tour à tour, chaciin avec une allure, une pose, une physionomie différente. Puis, quand tout le cortège est rentré , un autre spectacle commence : ceux qui sont restés dans le port profitent , pour en sortir, de la marée qui va baisser. Vous les voyez alors s'avancer lentement, traînés, tirés par des cordes comme de pauvres chariots embourbéî» : leurs voiles sont détendues et flottâmes ; vous. diriez une procession de malades, les bras tombants, les joues décharnées, se traînant à pas lents pour aller prendre le bon air : mais à peine ont- ils doublé la pointe du chenal , ce bon air, ce vent de mer les saisit , le» ranime ; leurs voiles se tendent et se gonflent , ils semblent retrouver spontanément leur énergie , et tout à coup, bondissant de vigueur et de sanlé, ils s'élancent et atteignent l'horizon. £n moins d'une heure ce sont eux qui à leur tour deviennent de petits points noirs, jusqu'à ce qu'enfin votre œil renonce à les suivre et les perde dans l'immensité.
Quelque beau que soit ce spectacle , les bourgeois de Dieppe viennent rarement en jouir ; s'ils sortent de leurs boutiques et de leurs maisons , ce n'est pas vers la mer qu'ils portent leurs pas. Mais de vieux matelots que leur âge ou leurs blessures condamnent à ne plus naviguer, s'en viennent tous les matins s'asseoir sur ces bancs de bois, et passent leur journée à contempler d'un œil d'amour et de regret cette mer qui a fait divorce avec eux. Ils
viennent chercher des illusions, entendre le bruit des va* gués , hunier Fair salin : c^est presque comme s'ils étaient encore à bord. Approchez-vous d'eux : vous les rendrez si heureux en écoutant leurs longues histoires! peut-être même ne vous plaindrez-vous pas de les avoir entendues. Mais causez surtout avec Bouzard, leur chef, leur modèle, le maître-pilote , le capitaine de la jetée. Bouzard est le gardien du phare , le gardien des approches et de l'entrée du port. Quand la mer est assez haute pour qu'on puisse sans danger entrer dans le chenal , Bouzard en donne avis aux bâtiments qui sont en rade en hissant un pavillon s'il fait jour , en allumant son phare si c'est la nuit. Survientil un gros temps, Bouzard prend son porte-voix ; s'attache, pour n'être pas empofté par la mer, à ce gros poteau de bronze planté sur le parapet à l'extrémité de la jetée ; et de h y malgré les vagues qui le fouettent et le couvrent d'écume , il essaie de se faire entendre des navires que le vent pousse à la côte , il leur signale le chemin qu'ils doivent suivre pour se sauver. Combien de malheureux n'at-il pas arrachés à la mort , soit du haut de ce poste périlleux, soit en se jetant lui même à la mer! Il y a plus de cent ans que, de père en fils, les Bouzard sont gardiens du phare ^ toujours debout , toujours l'œil sur la mer, la nuit et le jour, l'hiver comme l'été, au fort de la tempête comme par les beaux temps. Le Bouzard d'aujourd'hui est un marin de bonne mine, pilote habile et vénéré dans le port ^. Il parle à la polletaise ; sa physionomie , quoique déGgurée par des blessures, est agréable à force de bonté ;
^ Non loin de la jetée on voit une uiai«on qae la reconnaissance publique a consacrée à cette famille ; elle a été bâtie aux frais de la ville pour le père de Bouzard, lequel avait^ je crois, sauvé onze personnes dans divers naufrages. Il fut récompensé par Louis X\l, et sous l'empire 11 reçut la croix d'honneur.
* 11 est mort depuis 1832. Il avait été, en 1835, décoré, comme son père, de la croix d'honneur. CTest encore un Bouzard qui lui succède.
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son costume est original : il porte , comme beaocoop de matelots dieppois, des boucles d'oreilles d*or longues de deux pouces ; jamais à son humeur on ne devinerait la rude vie qu*il mène; il est aussi gai qu'intréfnde.
Yers les derniers jours d'août 18^2 , je le voyais sans cesse braquer sa lunette du côté du couchant • Que cher- » chez-vous, Bouzard ? — Les Terre^Neuviers^ me dil- » il , il y a plus de cinq mois qu'ils sont partis ; ils de- » vraieni être ick » Le lendemain sa figure était rayonnante. « Voyez-vous là-bas , k la hauteur du cap d'Ailly 7 voilà le » premier ; il entrera ce soir. » £n effet, en suivant la direction que m'indiquait son doigt, j'aperçus à cinq ou six lieues en mer un beau brick sur ses ancres. Une chaloupe vivement poussée par six rameurs sortait en ce moment do chenal ; elle conduisait, selon l'usage, un pilote chargé d'apprendre an capitaine du brick ce qui s'était passé dans la ville depuis son départ, et d'instruire au retour le capi^ taine du port des morts ou maladies survenues à bord pendant ta traversée. Qu'on juge comme le cœur doit battre h ces pauvres matelots quand lis voient approcher la chaloupe du pilote! leurs pères, leurs mères « leurs enfants, vivent- ils encore? depuis cinq mois, que de choses ont pu se passer! Toutefois, la discipline leur défend d'adresser des questions au pilote ; le capitaine le conduit dans sa cabane, s'entretient un instant avec lui à voix basse, puis le reconduit à la chaloupe, toujours en silence* Si par malheur un des hommes de l'équipage a de tristes nouvelles qui l'attendent, le capitaine se réserve le soin de les lui faire savoir.
La mer ne devant être pleine qu'entre huit et neuf heures, le brick resta sur ses ancres toute la journée ; mais au coucher du soleil on le vit décarguer ses voiles ^ puis grandir peu à peu et entrer enfm dans le chenal d'un air svelte et triomphant. Quoiqu'il fît nuit close , les deux jetées étaient couvertes de monde ; tous les pêcheurs^ tous
les matelots et leurs femmes souhaitaient la bienvenue à ces pauvres camarades partis depuis si long-temps. La pêche avait été bonne ; l'équipage du Jeune-Henri , c'était le nom du navire, poussait des cris de joie, des cris de bonheur, et chantait à pleine voix une chanson d'un rhythme bizarre, d'une mélodie sévère , singulièrement accentuée, et qui, répétée par les échos de la falaise et accompagnée pour ainsi dire par le frémissement de la foule, produisait un effet aussi solennel que la plus belle musique d'église. La scène était éclairée de temps en temps par la lune glissant ail travers des nuages ; mais alors on voyait à sa clarté, sur le pont du navire, au milieu des autres matelots chantant, criant, hissant les voiles, travaillant aux cordages, un jeune homme de quinze à vingt ans, l'air morne et abattu, appuyé tristement contre de vieux barils : lui seul ne chantait ni ne travaillait; le capitaine l'avait averti que son père était mort du choléra , et que sa mère et ses huit frères en bas âge n'avaient plus que lui pour les nourrir. « Pau- » vre garçon ! disait une femme à mes côtés dans la foule : n il était si gai en partant! C'est qu'il faut toujours )) attendre avant de savoir si on rit d* union rire^ » ajouta-t-elle en faisant un gros soupir. Cette réflexion ne m'étonna plus quand on m'eut dit que cette femme avait aussi ses trois fils à bord d'un Terre-Neuvier.
Dans les ports de guerre ou de grand commerce , c'est un hasard si vous rencontrez parfois de ces scènes lou chantes; les hommes n'y sont pour ainsi dire que des chiffres : accidents, morts, naufrages, tout cela est froidement porté au compte des profits et pertes. Dans un port dépêche, au contraire, l'humanité conserve ses droits; ces pêcheurs ne sont endurcis qu'aux fatigues, leurs âmes sont jeunes, naïves , accessibles à tous les sentiments de famille , à toutes les émotions généreuses ; aubsi , je le répète , si vous voulez exaller votre imagination , s'il vous faut des spectacles grandioses, allez à Brest, allez au Havre ;