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de chaque côté par un fossé , dont la hauteur est presque partout la même , la pente presque égale dans toute leur étendue , ne peuvent être évidemment une création de la nature ; vous n'avez pas même l'idée de le supposer ^. La main des hommes se reconnaît dans cet ouvrage aussi bien que dans un monument de pierre , et c'est précisément parce que votre esprit reconnaît la main des hommes que vos yeux suivent avec tant d'étonnement cette chaîne montueuse semblable à l'enceinte d'une grande cité vide de maisons, et nivelée par la charrue.
Quiconque verra cette immense circonvaltation ne pourra se défendre d'une impression profonde: paysan, bourgeois, savant, chacun admire, chacun s'étonne à sa manière. Aussi de tout temps ce lieu a-t*il été visité par des curieux ; de tout temps a-t-on essayé d'en expliquer l'origine et la destination.
Au mois de novembre 1617, Louis XIII , tout jeune encore , étant venu passer quelques jours h Dieppe , on loi fit faire d'abord des parties de pêche , des promenades sur mer, puis , entre autres divertissements , on le conduisit à la cité de Limes. Il était accompagné des dues d'Orléans , de Mayenne et de Nemours , de MM, de Rohan , de Vitry, deLuynes, et de quelques autres gentilshommes. Ces mes-sieurs , après avoir visité cette enceinte , décidèrent d'une commune voix que c'était un camp, et que les Romains seuls pouvaient avoir exécuté un tel ouvrage ; on dit même que, par mille bonnes raisons, ils démontrèrent au jeune monarque que, selon toute probabilité , Jules César avait fait reposer ses légions sur cette falaise»
S'il fallait en croire les chroniques manuscrlteis que j'ai sous les yeux, ce serait depuis cette époque, et par respect pour l'autorité et les lumières de ces nobles voya-
* Quand les habitant« da pays parient de ces levées de terre , ils disent le muv; le mur d'amont, le mur dVal, selon qu'ils veu-* lent désigner telle ou telle paitie de l'eiieeinte.
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geurs , que la coutume se serait établie à Dieppe de désigner ce lieu par le nom de Camp de César, au lieu de rappeler Ctte de Limes, comme on avait fait jusque-là. Il est probable cependant que, long-temps avant Louis XIII et la sa\ante consultation de ses gentilshommes, une iradilion populaire attribuait cette enceinte aux Romains : les paysans la nommaient dès lors, comme ils rappellent aujourd'hui, le Câlel; et ce mot, qui vi«nt de castrum,, castellum,^ indique presque toujours, eu Normandie, un lieu que les Romains ont habité ou fortifié : nous verrons tout à Theure ce qui justifie cette fausse tradition , et quelle est vrai^iemblablement son origine.
Mais que les courtisans de Louis XIII en soient inventeurs, oui ou non, peu importe, la tradition existe : la cité de Limes est un camp romain^ un camp de Cé^ar; c'est là ce que tout le monde vous dit; c'est l'explication qui a cours non-seulement dans les hôtelleries de Dieppe, mais dans les plus savants ouvrages, dans les recueils les plus érudils ^
D'autres systèmes ont encore été imaginés, mais à la vérité sans faire aussi belle fortune. Ainsi les uns ont dit que ce n'était pas César, mais Charlemagne qui avait élevé ces remparts ; d'autres en ont fait l'ouvrage des Saxons et des barbares du Nord ; d'autres, trouvant que ce n'était pas encore assez rajeunir cet antique monument, ont voulu l'attribuer à Philippe- Auguste, lequel aurait, à les entendre , improvisé cet ouvrage cyclopéen avec sa petite armée quand il prit Dieppe d'assaut en 1195 : alors ce serait le camp de Philippe qui aurait pris le nom de camp de César; « erreur de dénomination, ajoutent-ils, qui a » pu venir du surnom d'Auguste donné à ce prince ^». tinfin, on est allé jusqu'à vouloir, que ce fût au quinzième
* On lit dans le dictionnaire de Trévoux que les hommes instruits du pays regardent ce camp romain comme un camp de Jules César.
> Voyez Mémoires chronologiques ^ tome I , {lage 20.
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siècle , il n*y a pas quatre cents ans, que ce fut Talbot en un mot, qui eût fait élever ces retranchements : on a confondu ces énormes remparts de terre qui n'ont guère moins d*uue lieue de tour avec la bastille de bois de Talbot ; on a confondu celte falaise , qui est éloignée de la ville d'environ quinze cents toises, avec celle du Pollet, qui n'en est qu*à deux pas; et ce sont des écrivains d'un certain mérite , d'une certaine réputation , qui ont fait et imprimé jcet te étrange méprise historique.
On pense bien que lorsque M. Féret entreprit ses savantes recherches sur la cité de Limes , il n'eut pas be« soin d'entrer dans de grands détails pour faire justice de ces mystifications. Indépendamment des impossibilités lopographiques et de tant d'autres impossibilités, qui ne sait que du temps de Talbot , et même à Tépoque de Pbilippe-Auguste , l'usage était depuis long-temps perdu de faire camper les armées dans des lieux fortifiés de cette sorte , et que les simples palissades avaient remplacé les fossés et les murs de gazon?
M. Féret n*eut pas de peine non plus à démontrer que la cité de Limes ne pouvait pas être un établissement de Charlemagne : il parvint également à acquérir la certitude que si les Saxons ou autn s hommes du Nord s'étaient réfugiés et fortifiés quelquefois dans cette enceinte , à coup sûr ils l'avaient trouvée toute faite , n'ayant jatnais eu le loisir ni le nombre de bras nécessaires pour élever des constructions aussi gigantesques.
Tous ces systèmes une fois mis de côté , restait encore la question de savoir si la cité de Limes n'est pas un camp romain , et, par respect pour une tradition aussi accréditée, M. Féret devait donner à cette question Taltention la plus sévère. L'antiquité nous a laissé des notions positives sur la forme des camps romains : Polybe, Jules- César, Flavius Josèphe, Hygin, Végèce, entrent à ce sujet dans des détails circonstanciés : or, après s'être livré à une étude approfondie de ces écrivains, M. Féret rc
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connut que la ci^é de Limes ne pouvait pas être un cs^inp romain , d'abord parce que U forpic <|e son enceinte est irrégulière, et qu'il est impossibile d'y trouver le carri long, qui parait avoir été de tout temps la figure cqqs^t crée aux campements des armées romaines ^ ; en second lieu , parce que Tai^siette est trop iné|[ale , çt qu'il serait impossible que le prétoire placé au milieu du caipp en dominât toute l'étendue , ainsi que la rè^le te voulait en-^ core ; enfin parce que les ouvertures qui parai$se<^t avQÎf été les portes oi:^ e^^t^ées de la cité de Liines ne soiH IHillement disposées dans l'ordre symétrique presiçrit p^r les princi()eâ de la castra^métation romaine. Il fau^ agoMter q^^ le vaiéum d'un camp romaip ^'av^it pas pl^à de 2$ pied« d'élévation , taudis qp'ojq trouve aux ren>parts do I9 cité de Limes , affaissés cependant par le poicis ^ t^t de siè? des, une baqteqr moyenne de 3^0 i AO pieds, bauteuc qui devait être plus grande lorsque les foss^ n'étaient pas, comme aujourd'hui, h ^^m comblés, P^r toutes ces rair sons , et par d'autres encore qu'il nous faut omettre ici/, M. Férel acqijit I9 certitude que ce n'était ni par des Romains , ni pour loger d('s légions , que ces retr^ncbenients avaient été élevés.
Mais s'ils ne sont l'ouvrage iii de Talbot , ni de Philippe? Auguste, ni des Saxons, ni de Charlemagne , ni des Ho* mains, à qui les attribuer? Ce fut pour trouver répotise à cette question que iVI. Féret e<)treprit des fouilles.
^ En supposant qae dans les derniers temps de l'empire les Romains ne se soient fias toujours astreints à doni^er à leurs camps la forme d'Mn parallélogramme, ainsi que cela paraît protu^tule, il n*en est pas moins certain qu'ils campaient toujours selon des loi^ de discipline qui ne peuvent jamais avoir été observées dans ce terrain de la cité de Limes, qui est coupé, inégal, et ne présente aucune forme précise.
« Voyez, dans le tome IIl des Mémoires de la Soc'clé des Antiquaires de Normandie (année 1826), le traité de M. Féret intitulé Recherches sur le camp de César ou cité de Unies, etCi