‹ Histoire de DieppeChapitre 7 sur 99 · SU · texte numérisé non relu

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Le protestantisme professé ouvertement. — Voyage de l'amiral Coligny à Dieppe. — RequAle des Dieppoid prëéentée et soutenue par Coligny dans le conseil du Roi. — - Commehcemeot de persécution interrompue brusquement par un événement inattendu.

Depuis ce jour le nouveau culte fut professé publiquement dans la ville. Les protestants ouvraient leurs boutiques et travaillaient les jours de fête, vendaient de ta viande les vendredis ; en un mot , rien ne manquait au libre exercice de leur croyance , rien , si ce n'est la possession d*un temple. Or, bien que Saint-Jacc^iies et Sainl- Remy devinssent chaque jour plus déserts , ils appartenaient aux catholiques, et s*en emparer était encore une grosse affaire. Il fallut donc prendre à loyef un Vaste emplacement appelé la grand* cour, sur lequel on fit jeter un toit en charpente. Ce hangar était aussi grand qu'une église; mais la foute allait si bien croissant, que bientôt on fut contraint de se procurer uH second local !i peu près semblable dans un autre quartier de là Ville. £nGn les magistrats, qui, à la vérité , inclinatènt presque tous pour la réforme , concédèrent aux protestants , qui jusque-là étaient condamnés à porter leurs morts hors la ville en plein champ , moitié du grand cimetière de Saint- Jacques. En conséquence 11 fut f)artagé en deux ; le côté du presbytère pour les réformés , le côté de la boucherie pour les romains. Ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'en présence de cet accroissement si rapide et si énergique du protestantisme, les catholiques restés fidèles et le clergé lui-même ne tentaient pas le moindre effort pour résister, ils étaient frappés de stupeur et courbaient la tête comme d«8 soldats vainouf , renonçant pour le moment à «ne lotie

* Il paratt même qu'ils faisaient dea conoeasions à leurs ennemis

Au milieu de ces prospérités, deux grandes faveurs élaient encore réservées aux fidèles de Dieppe. D*abord ils virent arriver au commencement dejuillet (1560) M. François dç Saint- Paul, minisire renommé de Téglise de Genève, et que le consistoire de cette ville leur accordait pour pasteur*; puis, quelques jours après, le grand protecteur du calvinisme en France , Coligny lui-même , vint les visiter. « Ils eurent , dit le manuscrit protestant , la consolation de voir à Dieppe , le 26 dudit mois , M. Ta- » mirai de Châtillon , et de servir Dieu dans la maison où » ils allèrent rendre leurs respects à ce pieux seigneur, D qui, pendant trois jours qu'il séjourna dans la ville, fit » régulièrement , à porte ouverte , célébrer le service di- » vin. » Coligny parcourait la Normandie pour se rendre compte par lui-même des forces de son parti dans cette province. Il trouva à Dieppe un homme qui tenait la place à sa dévotion , le sieur Desfort , capitaine de la ville et du château. Desfort s'était converti au calvinisme à la sollicitation de Dandelot , frère de Coligny. Après s'être entendu avec cet officier ainsi qu'avec le bailli et les plus notables de la ville , Tamiral continua son voyage. A son départ ses co-religionnaires lui remirent une requête adressée au roi en son conseil, tendant à supplier très-humblement Sa Majesté de leur permettre de se bâtir un temple où ils pussent faire leurs dévotions paisiblement et en sûreté.

Ainsi trois ans s'étaient à peine écoulés depuis que la balle d*un pauvre colporteur avait introduit dans cette ville

à mesure que ceux-ci devenaient plus forts et plus nombreux. A Une démarche importante que firent alors les papistes pour se rapprocher des fidèles , dit le manuscrit protestant , ce fut de ue plus porter leur sacrement par les rues avec des torches et une clochette , mais seulement avec une lanterne. » En effet , en supprimant ta clocliette, le clergé semblait renoncer au droit de faire agenouiller les passants.

^ Il arrivait de Moutélimart, oti il avait couru les plus grands dangers, et d'où il s'était sauvé par miracle.

les premiers germes des nouvelles croyances , et déjà la moitié des habitants, pour ne pas dire plus, avaient abjuré le catholicisme ; le vieux culte , languissant , dégradé, n*était plus qne ruines , tandis que les hardis sectateurs de la jeune église marchaient fièrement de conquête en conquête , et osaient réclamer du roi très-chrétien le droit de se bâtir un temple ! Plusieurs causes avaient contribué à mûrir si rapidement cette étonnante révolution. Les Dieppois, à celte époque, étaient les plus hardis marins, les commerçants les plus aventureux du royaume. L*audace et la curiosité qui les poussaient dans les voyages d'outre-mer devaient , si l'occasion s*en offrait , les lancer tête baissée dans le champ des idées religieuses. Le spectacle de la mer porte à la contemplation , à la rêverie , et les dangers de la navigation prédisposent Tesprit à l*exaItation et à la foi ; il n*esè donc pas extraordinaire que ces matelots se soient si vite enflammés pour une croyance quf leur était prêchée avec Tentraînement et la ferveur du prosélytisme , qui leur parlait leur langue et rajeunissait leur piété , tandis que leurs curés engourdis s'endormaient en leur récitant ces vieilles paroles latines qu'ils ne savaient plus ni commenter ni comprendre. Ajoutez que les mœurs de cette ville marchande étaient alors fort corrompues , et que le catholicisme était impuissant pour en réprimer la licence , tandis que les nouveaux fidèles se montrèrent sous un jour de pureté et de sainteté qui semblait les rendre dignes des premiers chrétiens. » Dieu fil paraître , dit notre » auteur protestant , combien l'efficacité de sa parole est » grande; car ceux qui auparavant étaient incorrigibles, » brutaux et attachés à leurs appétits désordonnés , parti- » culièrement les gens de marine, devinrent tout d'un coup » dociles et disciplinés , quittant les maudites habitudes de » jurer et blasphémer le nom de Dieu , se reprenant les » uns les autres, abhorrant les maisons infâmes, les danses, » les mascarades', les jeux de cartes et de dés et les caba- ' Parmi les jeux et les mascarades contre lesquels tonnaient les

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» rets; ce qu*on n^avait po obtenir d'eux auparavant, » quelque défense que le roi en eût faite sous de grosses » peines. » A la vérité, cette vie exemplaire ne fut pas celle de tous les réformés de Dieppe ; et quand ils devinrent décidément les plus forts et les plus nombreux, on les vit à leur tour ne pas se faire faut<»de certains exc^s qui mettaient en défaut la parfaite efficacité de la réforme. Mais dans les premiers temps ces saintes conversions fai^iient l'effet de miracles, frappaient rîmagination , touchaient les cœurs et contribuaient certainement & cet enlraîueincni impétueux et irrésistible dont cette population paraissait saisie.

Mais revenons à Tamiral et à'Ia requête qu'il s'était chargé de présenter au roi. Dès qu'il fut rentré à la cour, il tint parole , déposa la requête en plein conseil , et l'appuya des plus pressantes et des plus chaudes supplications. Le jeune roi , qui n'était là qu'un président de paille, donna la parole h son oncle de Guise , qui s'était senti piqué par quelques propos de l'amiral. La réplique fut hau» taine et menaçante. Le duc rappela les insultes faites au cardinal de Bourbon par les Dieppois , traita leur requête de révolte , et demanda qu'au lieu d'un temple il leur fût donné une prison. Puis de cet incident le conflit se porta sur les protestants en général. M. de Marillac , évêque de Vienne, demanda qu'il fût assemblé un concile national de toutes les provinces de France ; Coligny appuya ce projet, mais le cardinal de Lorraine ayant ouvert l'avis de convoquer les états-généraux, presque tous les assistants furent de cette opinion, et il demeura dès lors décidé que la ques-

protestants , les comédies ou mitourhs de la Mi-Aoûst étaient en première Ugne» Ils les alralirent quand ils furent les maîtres de la ville. Mais quand le catholicisme eut repris le dessus, les fêtes de la mi-aoû.ot recomoiencèreot à la grande joie dn peuple dout elles faisaient Ifs délices» Ce ne fut qu'au milieu du siècle suivant, comme nous Pavons déjà dit, que ces cérémonies barbares furent tout à fait abolies.

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lion se viderait poliiiquenient , et uoo caooniqueuieut, coiume le désirait Caiigay.

Quant à la requête des Dieppois , il n*ea fui plus question. Les Guise éerivirent au cardinal de Bourbon pour qu'il avisât aux moyens de faire promptement rentrer Dieppe dans le devoir. Le cardinal expédia de nouveau sou gr^ud-vicaire avec dts lettres foudroyantes ; mais ce fut pour M. de Séquar l'occasion de nouvelles avanies , et il fut contraint de se retirer sans avoir pu faire cesser un seul jour ks prédications publiques. Bientôt le gouverneur» M. DesfofC, reçut uae lettre signée du roi lui-même , qui lui cof^iuandait de faire cesser les prêches. La lettre fut publiée , affichée , et les prêches continuèrent toujours. Notes ne vouions pas vivre en athées, telle était Tunique réponse de ceux qu'on exhortait à obéir au roi.

Sur la plainte du cardinal de iiourbou» qui dénonçait cette résistance oipiniâtre et demandait m^in -forte, le conseil s'assembla , et il fut résolu que la ville serait dé* mantelée, et que le maréchal de Bris$ac , avec deux compagnies de gens d'armes, mettrait Tarrêt à exécution.

Comme M. de Biissac était alors en Picardie, on envoya iucofitinent le maréchal de Vie u ville, et le lendemain M. le duc de Bouillon , pom- faire cesser le scandale des assemblées et des prêches publics. Ce dernier arriva à Dieppe le 25 octobre (1560), accompagné du sieur de Ricarville et de cent arquebusiers. Il entra brusquement dans la ville, publia à son de trompe la défense de prêcher ni en public ni en particulier, fit investir par ses arquebusiers la maison dite la grand' cour, où l'on avait coutume de s'assembler en guise de temple, ût abattre et démolir le comble en charpente dont on Tavait couverte, annonça que la ville allait être démantelée, démit le sieur Desfort de son gouvernement , et mit en sa place M. de Ricarville, lui donnant ses cent arquebusiers pour gardesdu-corps. £n dépit de toutes ces rigueurs, on ne laissa pas, au risque des peines les plus sévères, de se réunir chaque

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soir par peiites assemblées , et de prêcher en secret dans les maisons. Dans la crainte que le duc de Bouillon fût encore trop charitable pour les protestants, on lui envoya le président de Pétrimole exprès pour Tanimer davantage. Celui-ci fit mettre en prison , le 16 novembre , un jeune garçon accusé d'avoir abattu de nuit la tête d'une image. On envoya le pauvre enfant au présidial de Caudebec, qui lui fit trancher la tête^

Pareil sort attendait M. Desfort, Tex-capitaine. Son procès commençait à s'instruire, et Tissue n'en était pas dou* teuse ; mais un autre procès, d'où dépendait la vie d'un prisonnier plus illustre , tenait alors en émoi tous les pro* testants de France. Le prince de Condé , arrêté à Orléans, était à la veille de subir sa sentence, lorsqu'un évé" nement imprévu vint l'arracher au supplice , et délivrer avec lui le capitaine de Dieppe et tant de malheureux qui, d'un bout du royaume à l'autre, attendaient la mort dans les cachots.

Le 5 décembre ( 1560), le jeune roi mourut subitement. Son frère Charles, qui lui succédait, n'avait que dix ans ; Catherine de Médicis devint régente du royaume , et le premier usage qu'elle fit du pouvoir fut d'éloigner les Guise de la cour, en appelant à leur place les princes du sang. Le roi de Navarre fut nommé lieutenant-général du royaume, et, sur sa prière, la régente fit aussitôt cesser toute persécution contre les calvinistes.

* « Talion bien outré et plus rigoureux que celui de la loi ; car, » si elle a dit œil pour œil et dent pour dent, qui ne sait qu'elle )> n'a prétendu faire cette compensation qu'entre les hommes, et non » entre un homme et une statue ? » Mantcscrit protestant.

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S ni.

Changement de politique. — Premier édit de pacification ( janvier 1 56Î ). — Massacre de Vassy . — Ses conséquences. — La guerre civile éclate.

Les nouvelles de tous ces changements étant venues à Dieppe, les arquebusiers de M. de Ricarviile T abandonnèrent , et sortirent du château sans bruit et à la file. M. de Ricarville lui-même se retira, et M. Desfort, rendu à la liberté, fut rétabli dans son gouvernement.

Plus les angoisses avaient été vives quelques jours au-^ paravant, plus grandes furent la joie et Taudace parmi ceux de la religion. Il va sans dire que les prêches dans les maisons , h portes ouvertes , recommencèrent de plus belle. Comme la grand* cour avait été dévastée , on adopta pour les assemblées et les grandes prédications publiques le cimetière de Saint-Remy. Un prêche qui fit alors grand bruit fut celui que le ministre Saint-Paul alla faire à un quart de lieue de Dieppe , sur la hauteur, dans un faubourg nommé JanvaL II s*y trouvait une foule de peuple prodigieuse.

Enfin les Dieppois jouirent bientôt d*un spectacle plus imposant ^ et qui attestait combien dès lors leur ville était réputée importante par le parti. Le 12 mai on tint à Dieppe le premier synode de la province de Normandie ; plus de cinquante ministres y assistèrent : le sieur Malorat , pasteur de Rouen , en fut le modérateur.

Mais, à mesure qu'ils croissaient en nombre et en puissance, les protestants dieppois devenaient moins tolérants, plus disposés à opprimer le peu de catholiques qui avaient échappé au naufrage de leur croyance. Une procession venait-elle à sortir, elle était conspuée, bafouée; il lui fallait bien vite battre en retraite : aussi les prêtres catholiques durent-ils renoncer aux processions , et se renfermer dans

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renceiute de leurs églises. Mais dans cet asile même on vinl les provoquer et leur chercher querelle. Le 12 septembre, un cordelier nommé Pkimetot , prêchant à Saint- Jacques , quatre ou cinq personnes voulurent faire du bruit : elles eii furent empêchées, et on les fit sortir ; mais les prolestants prirent leur parti, et à midi, PLun»etot prêchant encore , il s*éleva tout à coup grand tumulte sur la place de Saiot- Jacques ; les portes furent eafmicéeB, et Qne foule immense se précipita dans l'église, frappaat ei bks* sant tes pauvres ealboliqœs clairsemés çà et là. Le cor* délier continuani son sermon sans s^émouv^ir, on lui lança des démentis, des queUbets; puis qaekfiies furteia le saiwent à b gorge , et rauraieot mis en pièces si des personnes sages ne fussent ioterveniiea» entre autres IVL de Yeules , le lieyt^naat du roi » qui fit conduire le cordeli«r en prison^ Oo l'y laissa deux ou trois jours , puis on le fit évader et sortir d« la viile^

Ces désordres se renouvelant souvent , et toujours avec impunité , la ville presque entière ne tarda pas à devenir protestante , car le peu de catholiques qu'on y comptait encore prenaient la fuite ou n'osaient plus aller k la messe*

Le fameux: édit d£ janvier 1562 vint mettre le comble à cette prédominance du parti protestant à Dieppe, Cet édit, conseillé et rédigé par le chancelier de L'Rôpilal , était, comme on sait , U première sanction , la première recon^ naii»saBce légale et officielle de la liberté des cultes ea France : il autorisai! le libre ei;;ercice par tout le royaume de la religion réformée.

Si toutes les villes de France avaieut été commtf Dieppe, rien n'était plus facile que de mettxe l'édit à exécution. Mais, loin d'être partout opprimés et silencieux, les catholiques , sur presque tous les points du royaun^ , avaieoit pour eux le nombre et la force. L'édit fut reçu par eux: comtpe un attentat et une apostasie ; de toutes parts om entendait se foriu/er et gjrouder l'orage : la guerre civile allait ^dmc.

Lcis Guise ne cherchaient qu'un prétexte. Un dimanche, 10 de mars, deux mois après la publicaiion de l*édit , lo duc François, passant par Yassy, petite ville de Champagne, s'arrêta pour entendre la messe* Les protestants du lii u, profitant de l'édit, s'étaient établis dans une maison voisine de l'église, et chantaient leurd psaumes. Le duc leur en* voya dire qu'ils eussent à chanter moins fort. Les prolestants n'en tinrent compte : une rixe s'engagea ; les gens de M. de Guise, armés jusqu'aux dents, tombèrent sur les pauvres chanteurs de psaumes , et en laissèrent deux à trois cents sur la place.

Ce massacre , qui allait allumer la guerre civile dans tout le royaume, ne fut connu k Dieppe que huit jnurs après , tant les communications étaient lentes à cette épo« que. Les premiers qui en apportèrent la nouvelle furent un ministre de Paris, nommé Viret , et un gentilhomme envoyé par ie prince de Condé. Tous deux avaient passé par Rouen , et avaient obtenu de ses principaux habitants promesse de se déclarer pour le parti de M. le prince. Ha effet, Rouen ne tarda pas à fermer ses portes au roi et aux Guise.

Dieppe ne pouvait manquer de suivre cet exemple. Viret et son compagnon ont à peine raconté la triste scène de Yassy, qu'un cri de vengeance s'élève dans toute la ville. Les plus riches se cotisent , et bientôt 5,000 livres en argent sont données à l'envoyé de M. le prince pour aider aux premiers frais de la guerre. Puis on s'assemble dans les rues, sur les places, pour se conter la nouvelle et s'aui» mer les uns les autres; on se distribue les armes de i'ar* senal ; chaque bourgeois se fait soldat, et c'est à qui s'en ira le soir même faire la garde aux portes de la ville et sur les remparts.

L'ardeur était si grande qu'en peu de jours une garde bourgeoise très-nombreuse fut armée et équipée, et ou trouva les sommes nécessaires pour lever deux cents hommes d'armes, sans compter tous les secours en argent

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et en hommes qui furent bientôt après envoyés au prince de Gondé.

S IV

Dieppe se déclare poar la réforme. — Les protestants persécuteurs à leur tour.

Voilà donc la ville en pleine révolte ; les protestants en sont maîtres : plus de précautions à prendre , plus de ménagements à garder; ces églises qu'ils convoitaient depuis si long-temps vont enfin tomber en leur pouvoir. Le curé de Saint-Jacques voulut faire résistance , mais les portes furent brisées, le clergé chassé, et le culte catholi^ que aboli.

Ici se présente un spectacle douloureui. Ces réformateurs des mœurs de la ville , dont nous vantions tout à rheure la conduite exemplaire , maintenant que les voilà vainqueurs , ils vont se livrer aux plus odieux excès , au délire, aux saturnales du fanatisme. Non contents de mutiler et d'abattre à coups de masse ou d'arquebuse toutes les statues de Vierge ou de saints exposées hors des maisons et sur les chemins, ils mirent au pillage cette malheureuse église Saint- Jacques, la plus belle, la plus riche qui fût à Dieppe et à six lieues à Tentour. Après avoir brûlé tous les tableaux , et passé une couche de chaux vive sur les murailles pour en faire disparaître les peintures qui les décoraient du haut en bas , ils allumèrent un grand feu au milieu de la nef, et jetèrent dans les flammes toutes les châsses d'or et d'argent, ouvrages de la plus belle orfèvrerie, tous les ciboires, calices, crucifix, chasubles, chandeliers , si bien qu'ils en tirèrent douze cent dix-huit livres d'argent , suivant le compte qui en fut dressé. Us détruisirent aussi la chapelle de Notre -Dame-de-Bon-Secours, seul reste du vieux Saint-Remy, et il n'y eut pas jusqu'aux cloches qu'ils enlevèrent et firent fondre pour subvenir

aux frais de la prise d'armes. Enfin, comme ils voulaient, disaient-ils, purifier les pierres et matériaux qui provenaient de cet édifice, ils s*en servirent pour construire, au port d'Ouest, un grand abreuvoir pour les chevaux.

Quand ils eurent bien saccagé les églises de la ville , ce fut le tour de celles des campagnes. Ils sortaient par bandes de deux ou trois cents, ravageant les villages qui n'avaient pas bon renom calviniste , et poussaient parfois leurs excursions armées jusqu'à Arques et même jusqu'à Eu, qui s'était déclaré pour les catholiques. Jamais ils ne rentraient en ville sans rapporter du butin de papistes, châsses, reliquaires ou ornements d'église, souvent même ils amenaient quelques prêtres, les traînant à la queue de leurs chevaux ; puis ils les faisaient vendre en plein marché, au son du tambour. Celui qui avait cette charge était un nommé Robinet Larde, qui, à tue^tête, criait : « A combien ce cafardet? en voulez-vous? » Ils en ont quelquefois enfoui jusqu'aux épaules pour jouer au palet ou à la boule ; d'autres étaient traînés sur le crucifix par les rues, la corde au cou ; d'autres enfin étaient jetés à la mer, revêtus de leurs ornements sacerdotaux.

Ces brigandages , ces sauvageries , cette férocité , faisaient gémir les gens sages du parti. Les ministres, en chaire, demandaient à mainsjointesdela modération et de la clémence ; mais comment pouvaient-ils se faire obéir de cette populace que la veille ils poussaient à se mutiner^ ?

' Il est curieux de voir comment notre zélé protestant , qui est de trop bonne foi pour passer ces excès sous silence, s*évertue pour leur trouver une excuse. » Comme en ce temps-là, dit-il, les fidè- » les entraient en foule dans Tésilise , il s'y glissa aussi quantité » d*atiiées et d'épicuriens, qui, par curiosité et par désir de nou- M veaulés, ou pensant faire mieux leur affaire, faisaient profession » de TÉvangile. Ceux-ci, pour paraître plus zélés, abattireut toutes » les images, tant dans les temples que dans les places publiques, » et partout oti ils en purent trouver , quoique les pasteurs s'y op- » posassent foitement, leur rornontrant qu'ils sortaient hors des

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Après avoir fait la guerre aux églises et aox prêtres , on n'oublia pas les religieuses. Les sœurs de THÔtel-Dieu , qu'on avait jusque-là respectées, les laissant se dévouer au pied du lit des malades, furent chassées, maltraitées et contraintes de s'enfuir de h ville.

Le duc de Bouillon envoyé par la régente; — à quelle fin. — Son entrée à Dieppe. — Réception d'un nouveau genre.

En apprenant ces excès , la régente espéra que les habitants notables de la ville , fatigués de ce règne du petit peuple , seraient disposés à s'entendre avec elle pour remettre la place sous l'autorité du roi. En conséquence elle pria le duc de Bouillon de se rendre à Dieppe avec des pouvoirs secrets. Desfort, le gouverneur, instruit de l'approche de M. de Bouillon , convoqua les chefs de la garde bourgeoise, et les consulta pour savoir s'il fallait ouvrir ou fermer les portes à l'envoyé de la reine. C'était le duc de Bouillon , comn)e on se rappelle, qui avait traité la ville si cavalièrement quelques mois auparavant ; néanmoins l'assemblée fut d'avis qu'il fallait le recevoir , mais de telle sorte qu'il ne lui prît pas fantaisie d'y revenir.

» bornes de leur vocation, et qu'ils entreprenaient sur Tautorité des » magistrats. Ces remontrances ne servirent de rien ; ils abattirent, » le 20 avril et jours suivants, non-seulement celles de Dieppe, » mais aussi celles des villages voisins. Si quelques-uns des vé.'-i- » tables fiflèles se laissèrent emporter à ce zèle indiscret, ils furent » sans doute en petit nombre, peu instruits, et de qui on peut dire » qu'ils avaient le zèle de Dieu , mais non point la science. Aussi » l'expérience a fait voir, tant à Dieppe qu^aiileurs, que ces icono- * clastes étaient de ceux qui avaient reçu la semence en lieux pier- » reux et non dans un cœur lionnète et bon; car, à la prem'ère » persécution, ils sont retournés à leur bourhier et se sont révoltés » de la vérité, que mêmt» plusieurs d*entre eux ont persécutée. »

PlSMlBliE PARTIE. 79

Le lendemain, c*était le .5 mai 1562, le duc de Bouillon se présente aux portes de la ville; le gouverneur vient à sa rencontre , le salue, et Je prie de monter au château. Depuis la porte de la Barre, par laquelle ils entraient, jusqu'au haut de la rampe du château, les arquebusiers de la garde bourgeoise, au nombre de mille environ, rangés en haie sur double file, le casque en tête et la mèche allumée, attendaient gravement le duc au passage. Celui-ci crut sans doute qu*il allait recevoir les honneurs d'usage , et que Pair allait retentir des salves de mousqueterie ; muis au lieu de décharger leurs arquebuses, voilà nos bourgeois qui entonnent à qui mieux mieux les psaumes de David, mis en vers par iMarot, Qu*on s'imagine la figure d'un bon catholique comme le duc de Bouillon en entendant celle musique d'enft^r. a Je me passerais de la bien-venue, ditil tout bas è Desfort, ne pourriez- vous les prier de ^e taire? » Mais plus il avançait, plus le concert devenait bruyant, et Desfort de «e confondre en excuses, quoiqu'on riant tout bas de bien bon cœur.

Jusque-là ce n'était qu'une innocente plaisanterie ; mais les valuis du duc s'élant misa charrier quantité de grands coilres qui semblaient pesants, les soupçons s'éveillèteiU ; ridée vint que ces coffres contenaient des armes qu'on voulait transporter dans la citadelle pour s'en servir ensuite contre les bourgeois ; on pria donc les valets de rester en ville, et eux et leurs coffres furent sévèrement gardée toute là nuit.

Le duc , furieu)^ de cet outrage , mortifié de l'étrange façon dont on l'avait reçu , sortit de grand malin de la ville et se rendit à Arques, où il manda le sieur Desfort pour lui parler sévèrement ei le charger de prédire à ses bons amis les Dieppois qu'ils auraient de ses nouvelles, et qu'il leur ferait chauler d'autres liianies.

Personne p'eut peur de ces ipenaces ; on fit des chansons et des pasquils sur la glorieuse entrée de M. le duc de BouUlon en la viiie de f}ieppe, et $ur $a

très-prompte sortie; puis Jes pillages , les courses à main armée, les excès de tout genre recommencèrent , en dépit de tous leg sermons des pasteurs,

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