QUATRIÈME PARTIE
de (Jarnac, les fées dansent encore en rond chaque nuit, au dire des paysans, qui les voient au clair de la lune. Il en est de même dans la cité de Limes : tous les ans, à la pleine lune de septembre , les fées viennent s*installer dans son enceinte pour tenir une grande foire ; elles étalent sur le gazon de précieuses marchandises , bijoux , riches vêlements, éloiïes brochées d*or et de soie. Malheur à vous si, traversant la cité , vous laissez vos yeux se fixer sur ces marchandises : l'éclat en est si doux que vous voudrez en vain continuer votre chemin. Ces belles fées, à la taille légère, vêtues de si blanches robes, vous entoureront, vous caresseront de leurs paroles ; les heures s'envoleront, et, sans vous en apercevoir, vous aurez été peu à peu entraîné h l'autre bout de la cité. Prenez garde, vous êtes au bord de la falaise : la fée perfide va vous pousser et vous pré* cipiter en riant dans la mer.
Celte histoire de fées me rappelle d'autres contes de revenants , dont la tradition est encore vivante , soit parmi les paysans des alentours de Dieppe, soit parmi les marins du port. On ne saurait croire combien ces Diep()ois ont l'imagination rêveuse, avec quelle facilité leur superstition accepte les chimères les plus fantastiques , avec quelle bonne foi toute dramatique ils vous les racontent, bien que la finesse de leur esprit normand laisse de temps en temps percer quelque lueur de scepticisme. La plupart de ces histoires ont trait aux naufrages et à la vie des marins : le merveilleux naît de lui-même au bord de celte mer houleuse , au pied de ces menaçantes falaises !
Le jour des Morts est pour les marins une grande solennité ; ce jour leur rappelle tous les naufrages de l'année : ils prient avec ferveur pour ceux qui reposent au fond des flots. Toutefois, parmi les victimes, il en est toujours un certain nombre que leurs parents ou leurs amis ont négligées, qui attendent des messes, des prières, et ont un compte à régler avec les vivants; de là l'histoire qu'on vous raconte à Dieppe. Presque chaque
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année « le joar àe» Morts, on voit apparaître an bout de la jetée un des navires qui ont péri depuis un an ; on le reconnaît t ce ront ses voiles, ses cordages, sa mâture; c'est bien lui. Le gardien du phare lui Jette la drome, Téquipagedu vaifêeau la saisit, et l'attache è Tavant-pont, suivant Tusage; alors le gardien de crier aox gens du port : • Accourez, accourez! Veuves, voici \m maris; orphelins, TOici vos pères 1 * Et les femmes accourent , suivies de leurs enfants; fous s'attellent à la drome et halent le bateau. Bientôt il est dans le bassin^ près dn quai t cfaa* cun recoiinatt ceux qui sont à bord. « Bonjour ^ mon bbmme; bonjour, mon père; bonjour, Pierre, Nicolas, Grégoire \ • l'équipage ne répond pas. « Allons , amenet vos voiles ; » les voiles restent tendues. • Venez donc, que nous vous embrassions. » A ces mots on entend sonner la messe, et aussitôt les voiles, le bateau, l'éqiMpage^ tout dis^paraît s les femmes et les enfants des naufragés s'en vont I l'égiise en pleurant. « Payez vos dettes, » murmure autour d'eux la foule des spectateurs ^
Un marin qui oublie les vœux et les promesses qu'il fait auk saints pendant la tempête , ne trouve jamais dans Tautre monde ni trêve ni repos. Si vous en doutez , sachez te qu'il advint , il y a t[uelques siècles , au bedeau de Notre-Dame*des- Grèves, l'église du Poliet Le lendemain d'une grande tempête, vers minuit, le bedeau entend sonner la messe; il saute è bas du lit , se frotte les yeux , prête l^oreille ï e*est bien la cloche de relise. « Est-il déjà
^ Cèilte légende est quelquefois contée d'une autre manière. Les PolietAls disent que le jour des Morts, à la nuit tombante, il arrive ^rfois qtt'on voit s^approclier du bout dte \n jetée du Follet an ba* teau que l'on |>rendrait pour un bateau du port. Le maître haleur» trompé par l'apparence, s'apprête à jeter la drome; mais, lorsqu'il étend les bras, la figure du bateau s'évanouit, et l'on entend par les airs des voix plaintives : ce sont celles des hommes du Pollïit qui, dans )e conrs de i'antaée, sont morts è la mer, \o\n des yeux de leurs parents, et sans sépultute.
jour? «. li ouvre sa lucarne ; la lune, cachée derrière le$ nuages , répandait une faible clarté, v Le soleil va se lever« dit-il ; j'ai donc bien sommeillé ? » et le v^i^ qui endosse sa cass^que et descend à Téglise. La porte eat ouverte ; un prê(re est sfu pied de Tautel «Sers-n^oi la n^esse, 9 lut dit le ptêtre; et le pauvre hedeaq prend les hMrelte& en tremblant. Mais quand vient le moment du saor^ifice» quand Je prêtre va pour porter le calice à ses lèvrea» il pausse un cri , sa chasuble tombe; il n'esl plus qu*un squei lette. « Mivitre Pierre, dit-il au bedeau, uam pauvre Pierre, tu ne reconnais pas Reynaud, dont le bateau 9 péri le hindi de Pâques sur la rocbe d'Ailly T J'avais lais vceu d'une messe à Noire- Dame , et j'ai oublié pon v<pu. Je voudrais, pour m'acquitter, la dire moi-même, cette mes^ } mais quand je vais pour communier, tout l'enfer passe par m% gorge; je brûle, maitre Pierre ! Dites à mon fils de nc^ pas oubiiei^ies messes qu'il aura promises ^ Notre* Dsame ^ >«
Au coutraire, quand le bateau a été hiea baptii^» qu'iU de beos parraius, que tous tes mateleis ont lait ieur^ ?h ques; quaud ils ont à bord de l'eau bénite et de$ crucifix^ îilesrs sufvieuue un or^e , vous voyfss au fort de la tem-: P^e l'équipage ^ doubler tout i^ coup. Vous estiez sii^ m^-} tolpls , vous voilà douze ; chacun a son Sosie qui tr<|Yf|illQ ^ çQ(é de lui. Au^si comme la manmuvre est rapide ! cpmiAe le vaisseau triooiipbe du vent et de la vague I 0*^ te sa|ut son patroq et quelques sa^ints ses amis qui sout âeiiceu4a^ pour le sauver.
Pans les eampa^oes les traditions sm\ d'ui^ auirç genre k elles sont moins spécialement religieuses^ et se rapportenl presque toutes i des sonvenirs de l'époque romaiue, Ainsi^ dans un champ sur la roule de Gaudeeôte , tous lesi payn sans vous disent que la nuit il parait de temps ejfn temp^ des femmes voilées. Qr une fouille faiie dans ce chaimp %
* Selon d'antres récits , le squelette n'est pas celui d'un matire de bateau, mais bien cciui d'uu prêtre^ Dans ce cas, la légende est une lefQn populaire donnée au clergé lui-4[néino.
384 HtStOlKE DE DIEPPE.
Élit décooTrir quantité d'urnes cinéraires et d'ossements , en on mot loat ce qui indique l'existence d'nn ancien cimetière gallo-romain.
Dans une terre appartenant , je crois , à BA. de Bréaoté« les paysans tous recommandent de ne pas passer trop à la brune par une petite clairière située sur le bord d'un bois. Dans cette clairière vous voyez , disent-ils , galoper autour de tous des cavaliers blancs, allant, venant, errant çà et là , et remuant sans cesse la terre avec leurs lances. Ces cavaliers blancs ont été jadis mis en déroute par des cavaliers rouges , et ils viennent de nuit en cachette chercher les restes de leurs camarades enterrés dans le champ. Il y a lieu de croire que ce terrain cache les fondations de quelque établissement romain qui aura été dévasté par les Barbares. La cavalerie des légions romaines portait , comme on sail , le manteau blanc
Il en est aujourd'hui de ces contes populaires comme du costume et du langage polletais ; les vieillards seuls en possèdent la tradition : la génération nouvelle les laissera s'éteindre. Aussi serait-il temps, non-seulement à Dieppe, mais par toute la France , de recueillir les débris de ces rêves, de ces chimères, dont chaque localité est plus ou moins riche, et qui, sous leur enveloppe fantastique, cachent presque toujours des faits , des souvenirs , dont toute autre trace est effacée. Lors même que ces légendes n'ont aucune valeur historique , elles méritent nos respects comme œuvres d'imagination ; elles sont les pre* miers essais poétiques de l'esprit humain , les préludes et souvent les germes des plus hautes conceptions du génie. Ces monuments ont donc leur prix , tout comme ceux de marbre et de pierre , et leur conservation ne doit pas nous être moins sacrée. Aussi ne saurait-on trop encourager M. Féret à persévérer dans le dessein qu'il a formé de recueillir et d'imprimer toutes ces vieilles traditions dieppoises. Fuisse son travail, quand il verra le jour, exciter dans toutes nos provinces l'émulation de ceux qui,
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comme lui , peavent encore sauver du naufrage ces débris de nos vieilles mœurs nationales I