‹ Histoire de DieppeChapitre 73 sur 99 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

VALLÉE D'aRQCES. — MARTIN-ÉGLTSE. — ANC013RT. — LA FORÊT. — SAINT-NICOLAS D'ALIHERMONT. — ARQUES ; — SOUVENIRS DE LA BATAILLE. — RUINES DE LA VILLE ET DU CHATEAU. — L'ÉGLISE.

Vous n'êtes pas plus tôt à Dieppe , qu'on vous propose d'aller à Arques : c'est la promenade obligée , le pèlerinage nécessaire. Si vous n'y prenez garde , les chevaux de louage vous y conduisent d'eux-mêmes. Dans les beaux jours de la saison des bains , cette charmante vallée se transforme en un petit Longchamp ; c'est une procession de promeneurs , et chacun de suivre exactement l'ornière de ceux qui le précèdent ^ sans jamais s'écarter du droit chemin ; tout au plus se permet-on d'aller ou de revenir quelquefois en baieau.

Pour nous , sauf à rendre la course un peu plus longue, nous n'irons ni par la rivière , ni par cette roule si directe et si battue; réservons pour le retour les ombrages épais , les buissons verdoyants dont ses bords sont couverts , et côtoyons en allant l'autre côté de la vallée.

Au sortir du Pollet nous trouvons cette colline et celte terrasse de Bonne-Nouvelle, où tant de vestiges galloromains attendent que la pioche de l'archéologue les arrache à un oubli de quinze siècles. Là fut sans doute, comme nous Tavons dit, une partie, de l'ancienne cité dont Dieppe et le Pollet ont recueilli l'héritage : tout dans ces environs conserve la trace de la domination romaine. Ainsi, en montant non loin de là, sur le versant de la colline, vous trouvez un village dont le nom est tout romain, pour

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^insi dire : il s'Kp4)elle Tihermont, Le règne de Tibère, aurait' il vu éciore les premières tentatives de colonisatiou sur ce rivage * ?

A peu près en dessous de Tibermont , le chemin que nous suivons traverse le hameau d'Éiran, dont l'église assez ancienne est aujourd'hui complètement démolie. Les femmes d'Étran vont entendre la messe à demi-lieue plus (oin, au ifillfgç de Martin-Église, où nous arriverons b^j^fit&t , quand pciM^i saurons doublé celte colline à la croi^pe a^TOii^die qui s'ays^iice coi^ime un promontoire dans la vallée. Jusqu'ici le chemin a été nq, dépouillé d'arbres et de verdure ; mais une fois que nous avons dépassé ce petit promontoire, nousi trouvons ^e^ vergers touffus^ des arbres vigQureux entrelaç^mt leurs rame^ox et leurs feuillues. D*9^ \iept ce changement sobit ? Qç ce que ooua sommes abrités des \en(s d'ouest, taudis qoc ;ons ies^ alen-: tour^ d'Étran s.Qnt: constta,\nment battus, de leur sQufQe mortel à la végétation.

Le vill9ge de MarUn-Église est sUué à Tembranchement dç la vallée d'Arqués et d'upe 9utrç vallée p|us étroite , plus oa)br9géei plus solitaire, et qui, comme u.ue humble vassale, porte à sa suzeraine le tribut de ses e^iux. Le beau ruisseau qoi l'arrose, l'iila^lne (uonmvé jadis ^^/c/ona^ ffetne ou Oina)f avant d'arriver à Martin-Église, se divise ep plusieurs bras , et se répand en serpentant dans la prairie ». comme s'il n'abandonnait qu'^ regret son frais vallon pour s'aller perdre dans la rivière de la grande vallée. Ces eaux si rapides et si brillâmes , les petits ponts de pierre à moitié ruinés qui les coupent çà et là^ ces prés si verts, ces ombrages si éi)ais, font de Martin-Église on des sites les plus pittoresques , les plus mystérieux que je connaisse. Vous êtes au milieu du village avant d'avoir aperçu le loit d'une seule maison , tant Içs arbres font

1 Quelqaeà'Uns font venir ce nom de Tibermont ou Xiiiberuiont^ de Thibaiid.

QUATRIÈME PARtïE. 387

bonne garde à Tentour; pour trouver Téglise il vous faut un guide , car ce n*est qu*au fond d'un labyrinthe de verdure qu'on entrevoit son porche de chaume et ses rustiques murailles. Cette église n'est vraiment qu'une grange; quelques parties de la maçonnerie peuvent être anciennes, mais elles n'ont ni fornle ni caractère. Le seul objet sur lequel vos regards s'arrêteront avec intérêt , c'est la pierre lumulaire qui sert de table au maîire-autel. On lit à Tentour le nom de messire de Regnault Viel (ou Giel) , en son vivant curé de Limmes, et doien de Enver^ fneu, lequel trépassa Van de grâce mil CCCCLXVI (1^66). Ces mois, curé de Limmes ont causé grande rumeur parmi les savants de Normandie. Quelques-uns voyaient déjà dans messire Regnault Viei le curé de là cité de Limes , et en concluaient probablement que V oppidum gaulois était encore habité au quinzième siècle; mais le célèbre médecin LecatS et après lui AI. Auguste Le Prévost, ont trouvé, je crois, le mot de cette énigme : ce n'est pas auprès de Dieppe , c'est en Angleterre qu'il faut chercher la ville de Limmes , dont le nom est gravé sur celte pierre. Quoi qu'il en soii , cette figure et les accessoires qui Tentourent ne sont pas sans mérite : le trait a de la finesse et de la légèreté.

Je sortais de cette masure sans avoir remarqué autre chose que la pierre du curé de Limmes , lorsque derrière la grande porte d'entrée , dans un coin humide et obscur, j'aperçus sur le soi un torse de statue déposé contre la muraille. C'était une femme richement vêtue, tenant un enfant dans ses bras. Un peu plus loin je trouvai les deut têtes de la mère et de l'enfant, a Comment laîsse-t-on là celte Vierge? demandai-je au curé, qui m'accompagnait. — Je l'y ai toujours vue , me dit-il ; elle vient de l'ancienne église d Étran , et les enfants s'en amusent quel-

* Dahft un mémoire qui fait partie delà collection des Mémoires de r Académie de Rouen.

l*SS HISTOIRE DE DIEPPE.

quefois. » Je n'avais pas besoin dt5 ces derniers mois; je voyais çà et là sur la pierre des écorchures qui m'apprenaient que la pauvre Vierge était habituée à recevoir plus de coups que d'encens , et cependant , malgré ces mutilations , mes yeux ne pouvaient se détacher de cette charmante sculpture. On ne saurait voir quelque chose de plus suave , de plus délicat que la pose de ce corps légèrement penché en arrière, rien de plus gracieux que l'ajustement d'i costume. Les perles , les galons , les étoffes , sont exécutés avec un fini et une facilité incroyable. L'enfant est plein de naïveté et de gentillesse, et la tête de la mère est d'une pureté toute céleste. Je crois cette statue de la fin du quatorzième siècle ou du commencement du quinzième. Quelques parties de la coiffure et de la robe conservent encore des traces de dorure et de couleur.

Le curé me demanda si je lui conseillais de faire rac^ commoder cette Vierge , et de la placer ensuite sur son autel. Je le suppliai de n'en rien faire , l'assurant que ceux qui la raccommoderaient la mutileraient certainement plus encore que les enfants du village n'avaient fait jusque-là. J'essayai alors de lui persuader qu'il fallait la laisser transporter à la bibliothèque de Dieppe, où elle serait conservée religieusement. Mais cette proposition ne parut pas lui plaire : mon admiration lui avait donné l'éveil ; et il me dit que puisque c'était un si bel ouvrage il s'entenJrait avec ses fabriciens pour en tirer parti. Je reconnus à part moi que j'avais été mauvais diplomate ; mais au moins j'eus la consolation de voir mon curé , en sortant de Péglise , emporter les deux têtes dans sa soutane , pour les mettre sous clef dans son presbytère; il me promit ensuite que la statue elle-même ne tarderait pas à être eu lieu de sûreté *.

' En efft t, la statue a éfé placée dans IVglise, maisàune si grande hauteur que i*œîl ne peut distinguer la finesse du travail. J*ai même lieu de craindre, d'après les renseignements qui me sont donnés, qnVlle n'ait été couverte d'une couche de peinture; ce qui serait

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