‹ Histoire de DieppeChapitre 75 sur 99 · QUATRIÈME PARTIS · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIS

d'abord un arbre de Jessé ou généali^gie de la Vierge» sujet qui > lors même qu'il est Iralté avec supériorité, n*est pas d*un effet très agréable. Cet arbre serpentant , dont chaque branche porte un homme en guise de fruits, et les hommes qui , à leur tour , deviennent souches d'autres rameaux, ce n'est pas lé une composition fort pittoresque. J'ai pourtant vu de ces tableaux généalogiques où la beauté des poses , la Variété des têtes et de leurs expressions , triomphaient des désavantages du sujet , et con^ mandaient l'admiration *. Mais sur ce vitrail d'Ancourl il n*y a rien de bien remarquable que la disposition assez harmonieuse des couleurs. Celui qui vient ensuite mérite encore moins d'attention : il a beaucoup souffert , et ne présente que des restes de camnîeux presque insignifiants. Le troisième commence à devenir intéressant : il se Compose de trms grandes figures : dans le (nilieo une Vierge d'un bean style, d'un dessin gracieux; à droite un saint Martin sur son cheval , partageant son manteau ; à gauche Un autre saint en costume d'évêque. Le saint Martin est vêtu à la mode des premières années de François I*'; son costume est des plus élégants. Ces trois figures sont colorées chau*dément; elles n'ont pu être faites que par un très-habile verrier. Dans le haut de Togive un ange, les ailes déployées, tenait entre ses mains un écusson; la tête de cet ange est du plus beau caractère. Mais l'artiste a réservé tout son talent pour les quatre autres verrières; celle du fond de la contre-allée est divisée en trois tableaux : au centre on voit l'Eufant-Jésus dans la crèche; des deux cô^ tés venaient les mages pour l'adorer , mais ces deux groupes ne sont pas en très-bon étal de conservation ; il y a çà et là des places blanches : le tableau du milieu , au contraire, semble sortir des mains du peintre, tant il est complet et éiincelant de lumiùre. La scène est bien composée, les figures d'une naïveté charmante , dans le haut

* A Saint-Etienne de Beauvals , par exemple*

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de l'ogiye, entre chaque meneaa de pierre, Tartiste a jeté de très-beilcs arabesques ; puis au sommet H a placé Jésus et la Vierge , et au-dessus d*eux le Père étemel. Au bas du vitrail on lit Finscription suivante : En lan cinc cens et XXII fut faicte ccste verrière des deniers des maistres et frères de ia charité. L'inscription ne nous dit pas le nom du peintre , mais sur le galon qui borde le manteau d'un des mages , on lit ces mots : Bardolx pavigeritM ^ Comme je ne puis trouver aucun sens à ces mots, je suppose que ce peut être la signature de l'artiste. Les trois vitraux du chœur sont encore plus remarquables que cette adoration des mages : celui qui est au-dessus de Tautel , et qui représente Jésus en croix entre les deux larrons , a peut-être le défaut d'être un peu pâle , mais j'en aime beaucoup l'expression et le dessin. Dans la verrière de gauche, on volt quelques scènes de la passion, telles que Jésus présenté par Pilate , la Rencontre au jardin des Oliviers, etc. Les couleurs sont d'un éclat éblouissant; le rouge entre autres, ce qui n'est pas ordinaire à cette époque, a autant de vivacité et de transparence que dans les vitraux des treizième et quatorzième siècles. Quant à la verrière de droite, (lie n'est pas moins belle de couleurs , mais tout autrement composée : c'est une série de petits tableaux représentant tous les actes de la vie si dramatique de saint Saturnin , depuis son baptême jusqu'au suicide de sa mère, etc. ; le tout entouré de légendes en lettres gothiques, suivant la mode du temps. Ces petits tableaux ne sont ni moins bien dessinés ni moins heureusement conçus que les grandes figures des autres verrières.

' Je cite ces mots de mémoiie, car ils sont presque effacés dans meft notes ; néanmoins je suis sûr de celui de Pavigerius. Quant à Bardolx, ce serait le nom propre Bardoux , qui était assez commun au moyen âge. L'é|)itluNte pavigerius n'ayant pas, que je sache, de signification en latin, sera't là pour indiquer le bourg ou le village dont Bardoux serait originaire.

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L*église d'Aucourl tieudrait digneineot son rang même dans an pays riche en belles vitres peintes , car ses verrières peuvent aller de pair avec les ouvrages les plus distingués que le seizième siècle ait produits en ce genre : mais combien n*ac(]uiert-elle pas d'importance , combien n'éprouve- 1- on pas de plaisir à l'aller chercher au fond de sa vallée , quand on pense que , semblable à cet enfant que la nuit de la Saint- Barthélemi a laissé pour mort sous les cadavres de sa famille , elle seule a survécu , elle seule a dérobé aux vandales les fragiles beautés dont ses sœurs de Dieppe et de toute la vicomte furent dépouillées traîtreusement.

Au sortir d'Ancourt, n'oublions pas que nous voulons aller à Arques : au lieu donc de remonter les bords de l'Ëaulne , traversons la prairie et gravissons le coteau dont le sommet est couronné par les arbres majestueux de la forêt d'Arqués , comme par une écbarpe onduleuse.

Je crois qu'un forestier habile et économe gémirait profondément en traversant cette forêt : à tout moment des clairières, des broussailles, puis des bouquets d'arbres séculaires, des touffes de végétation libre et abandonnée, des échantillons de forêt vierge. Les lois d'une exploitation régulière n'ont pas l'air d'être merveilleusement observées dans ce lieu , et l'on croit voir encore la trace de la cognée dévastatrice de l'Anglais, du ligueur, du huguenot ; mais si , pour avoir été souvent exploitée d'une façon si brutale et si militaire, celte belle forêt n'offre pas l'aspect de coupes régulièrement graduées, c'est tout profit pour le pittoresque. Le terrain, montueux et inégal, est riche en accidents toujours heureux ; puis dans ces belles clairières, d'où s'élèvent par grandes gerbes des hêtres majestueux , vous trouvez à chaque pas de larges touffes d*osiers fleuris dont le vent balance les têtes pyramidales , colorées d'un rose si brillant; ce sont partout des bui>sons d'églantiers , partout des milliers d'autres fleurs dont l'émail est

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Interrompu de lemp'î en temps pai* de sombres tapis de lierre qui semblent se dérouler du haut deîj arbres du sommet desquels ils sont suspendus. Les belles parties de là forêt de Fontainebleau sont peut-être comparables à ces imposantes solitudes; maison n*y trouve ni cet abandon presque sauvage , ni cette force de végétation qui remplit tons les vides et couvre les moindres parcelles de terrain d*une si opulente parure.

Après avoir marché pendant près d'une heure sous ces sombres ombrages, tout à coup, au cœur de la forêt, vous débouchez dans une vaste plaine, et, vers le centre de la plaine, vous apercevez un groupe de maisonnettes couvertes en ardoises, et tout autrement disposées que les habitations du pays de Caux. Quiconque a traversé cette partie de la Normandie sait que même dans les villages les mai- Sons sont toutes isolées, entourées de fossés, ou plutôt de tertres hauts de cinq ou six pieds, sur lesquels règne une double rangée de grands arbres. Ajoutez à ces bordures les pommiers qui garnissent la cour et tous les alentours de rhabiiation, et vous comprendrez que des hameaux composés de maisons ainsi ombragées doivent avoir une physionomie toute particulière ; ils ont beaucoup plutôt Tair de garennes que de villages. Or, tel n*est point le caractère de cette petite bourgade que nous venons de découvrir, cachée pour ainsi dire au milieu de la forêt, et qu'on nomme Saint-Nicoias d'Jdhermont Point d'arbres ni dé fossés autour des maisons : les toits sont apparents ; ils se touchent les uns les autres ; ils ne sont point de chaume, mais d'ardoise* au lieu de petites fenêtres carrées, re sont dé grands vitrages de huit ou dix pieds de large : en un mot Vous vous troye2 transporté dans un autre pays, en Suisse, par exemple, dans un des cantons industrieux. Évidemment ces maisonnettes no sont pas faites pour une population agricole ; tout y semble disposé pour l'industrie : et, en effet, c'est une colonie d'artisans qui peuple ce vil-

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lage. Ou y fabrique en grande quaiQii(é ^es oiouvenneAM d*horIogerie *. Singulier spectacle que cette ruche d'à-» bailles., ces ateliers bourdonnants, ces petites m^rveilN d<l patience et d'adresse, au milieu de cette forêt siienciensQ» au fond de ces sauvages solitudes.

Aussitôt que vous êtes sorti de Saint-Nicolas pour (|es-« cendre à Arques, vous vous retrouvez h cent Ueueis de Vift^ dustrie et des hommes ; vous êtes dans la forêt, voua mar^i cbçz sous ses voûtes mystérieuses ; m^is d^ ee çdté so^ aspect n'est plus le même : les futaies soqt plus régulières^ plus égales ; il y a moins de variété, muias d*accidea^ pit-s tpresqu^s. Après avoir suivi uu^ pente assez rapide,^ wus parvenez enfin au grand jour, vous êtes çur la lisière dn bois, et votre cbU plonge dans cette l^rge et (lelle vaUé<| dont les collines aux formes arrondies^ se prolongenl d*un côté jusqu'à la mer, et de l'autre s'eu \Qj;it Q^ourir ^ pem de vue dans les vapeurs de l'horizou. Sous vois pie4s, le village d'Arcbelle, le petit Arques, le faubourg de I^^cMen vant grande ville, semble reposer mollement sur cette vert^ prairie, que la rivière, divisée en trois ruisseaux, sillonne de ses eaux argentées.

Tout, dans ce paysage, caresserait mollement la vue s'il n'était dominé par les ruines du château d'Arqués, que vos yeux ue tardent pas à apercevoir plantées vis-à-vis i^. vouis

*■ Cette nianufactare d'horlogerie a été fondée, pu, du n^ina ré-& générée, par M. Bonoré Pons, habile raéca^j^ien de Parfis. Qn (ai*, sait depuis cent ans environ de TUorlogetie à Siaint-Nicolas d*Ali* bermont, mais c'étaient des.oavrages grojssiers et doii| 1^ débit ^taU difficile. Un administrateur éclairé, feu iVI. Savoye ^e UoUiOt, pr^fei. de la Seine-lnfé.ieure, appela d^ Paris « ci parvial à ûxec dans ce village, M. Honoré Pons, dont l'esprit inventif lui seoi^blait propïf à tirer de sa léthargie cette branche d'industrie. M. Pons iu#ti(jlA toutes ses espérances; il ne tarda pas à former d'babilcs ouvr^er^ introduisit Tusage de maclùnes de soa invention, et \e\\^ est re\<t tension qu'il a donitée à cette manufacture qu'aujourd'hui elle, fournit aux horlogers de Paris de trois à quatre cents mouvements de pendule par semaine.

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sur une côte aride* et dont la masse imposante, les formes heurtées, la couleur grisâtre, contrastent â*une manière rode et sévère avec la scène gracieuse qui règne tout à Tentour.

Le voill donc, ce vieux château, cet antique boulevard de la Normandie au moyen âge, ce puissant auxiliaire du Béarnais! Sans son canon, sans ses belles volées de boulets qui firent autant de rues dans les rangs de la ligue S peut-être Mayenne eut-il été vainqueur, et alors que fût devenue la France ? quel étrange bouleversement dans sa fortune et dans ses destinées !

Mais avant d'assister à ce combat si audacieux et si plein d'avenir, remontons à l'origine de ces épaisses murailles, cherchons au milieu des ténèbres de l'époque car^ lovingienne leur naissance et celle de la cité qu'elles furent chargées de protéger.

Le château a été bâti au onzième siècle par le comte Guillaume, oncle de Guillaume-le-Gonquérant : la ville est au moins de cent ans plus ancienne ; on la trouve men-

* « Comme les choses étoient en ce désespoir, le broaillard , qui » avoit éié fort grand tout le matin, s'abaissa tout à coup ; et le ca- » noii du cliàteau d*Arques découvrant ràrmée des ennemis, il en » fut tiré ijne vulée de quatre pièces , qui fit quatre belles rués V dans leurs escadrons et bataillons : cela les arrêta tout court ; et » enfin trois ou quatre volées suivantes, qui faisoient de merveil- » leux effets ^ les firent désordonner , et peu à peu se retirer do » tout derrière le tournant du vallon , à couvert des coups de ca- » non , et finalement dans leurs quartiers. » ( Économies royales de Sully f tome !«', page 3^5.)

Eli présence des lieux on se demande si , malgré le témoignage des Economies royales, il n'est pas permis de douter que le canon du cbàteau pût, à si grande distance, faire ces belles mes dans les escadrons ligueurs. Les deux partis étaient aux mains et se serraient de près : il eût fallu viser bien juste pour atteindre les uns et respecter les autres. 11 est à remarquer d'ailleurs que le duc d'Angouléme, témoin et narrateur de la bataille, ne parle pas du canon du château.

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tionnée dans la chronique de Frodoard, à Tannée 9âZi'. Il y a plus, on voit en i 02A le duc de Normandie, Richard II, restituer le territoire de Téglise d'Arqucs à l'abbaye de Saint-Wandrille, « qui en avait été anciennement propriétaire ^9 II est évident que cette restitution suppose que Téglise et la ville existaient au moins depuis un siècle, sans quoi elle ne pouvait avoir appartenu anciennement à ^abbaye^

La ville d'Arqués était la capitale du comté de Talou {Tallogiumy Teiiau), lorsque Guiliaume-le-Conquérant la donna avec ce comté à son oncle Guillaume, frère de Robert. Il croyait par là se ménager un ami, il n*eut affaire qu'à un ingrat. Le nouveau vassal se révolta contre son jeune suzerain, et sous prétexte de sa bâtardise tenta de le dépouiller de ses états. Ce fut pendant qu'il méditait sa ré«

^ M. Âugaste Le Prévost , dont on connaît les savantes rechep ches sarThistoire de Normandie, après avoir recueilli, en compul'» saut nos vieui historiens , tous les passages relatifs à la ville et au cliâteau d'Arqués , les a réunis et cités textuellement dans une Notice publiée en 1824. C^est dans cette Notice que j'ai trouTé rin« dicatioii de ce passage de Frodoard, ainsi que la plupart des faits suivants. Frodoard s'exprime ainsi : Ludovicus rex in terram Kordmannorum (anno dcgcc xliv) profiscicitur cum Àrnul/o et Herluino et quibusdam episcopis Franciœ atqtie Burgundiœ, Amulfus ilaque prœcedens regem, quosdam ^ordmannorum qui custodias observabant apud Akcks fudit et régi transitum prœparavit.

' Neustria Pia, p. 165.

' 11 y a, selon fVf . Féret, de grandes probabilités pour qu^Aïques ail été une position importante, même sous les Gallo-Romains. Au pied de la forêt , avant de descendre sur la chaussée d'Archelles, on rencontre un groupe de petites maisons qui sont bâties sur des ruines romaines assez cons dérables. La chaussée d'Archelles est indubitablement un teste de voie antique; elle prend dans Arques le nom de rue de Rome. On a trouvé quelques médailles et une meule antique dans les environs du château. £n un mot , tout indique qu'un établissement assez considéraMc a dû exister à Arques du temps des Romains.

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hellion qu'il fit construire, sur la montagne qui dominait la ville, un formidable château S afin de s'en servir au besoin comme de retraite. Ses prévisions ne Tavaient pas trompé : battu par son neYcu, il fut bientôt réduit à s'enfermer dans sa forteresse, et à capituler après un siège opiniâtre. Il termina ses jours dans Texil, mendiant avec sa (emme les charités d'Eustache, comte de Boulogne.

Depuis celle époque, la ville d'Arqués continue à jouer un rèle important dans l'histoire de la provii>ce, jusqu'au momeat où la Normandie est réunie à la France, c'est-^direjusqu'ett 1203. Vingt ou trente ans auparavant, le roi Henri U» au témoigqage de Robert Dumont, avait fait rebâtir presque en entier le château. « Il y avait ajouté, dit-il» une tour, et l'avait fortiôée par de nouveaux remparts. Tuvre et mc^niùus mirahÛiter flrmaviU » Il est donc probable que c'est, en grande partie du moins, le château de Henri II, c'est-à-dire le château delà fin du douzième siècle, et non celui de Guillaume, dont nous voyous les. irMine& aujourd'hui

£n i20a, toute la Normandie était au poovmr de Phi^ Hppe : il ne lui restait à conquérir qu'une ville et deux châteaux : la ville était Rouen ; les deux châteaux, Arques et Yerne^iL Mais , depuis celte glorieuse résistance , cent

• me enim Willelmus Castrum Archarum in cacumine

ipsius montis condidit. ( Wlllehn. Gemmet., apud Duchesne, page 270.)

Willelmus videlicet qui posteà Àrcas castrum in pago Tellau primus statuit. ( Chronic. Fontanel )

Nempè eas latehras id munimentum initœ elationis ac dementiœ ipse {cornes Willelmus) primus fundavit et quànx operosissimè exstruxit in prœalti montis Arcarum cacumine. ( Willelm. Pictav. ap. Duchesne, p. 184.)

A ce témoignage de Guillauine de Jumiëges, de la Chronique de Fontenetle et de Guillaume de Poitiers, on peut encore joindre celui de Robert Wace :

Pur dangier fere à son seignur Fist de sus Arches une tur.

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