CHAPITRE V
YARENGEVILIE. — LE ]|IAISOIR O'ANGO,
Varengeville-sur-Mer a la réputation d'être le plus beau village de Normandie. (]e qui est certaip , c'est qu'aux environs de Dieppe il n'en est pas un qui l'égale en ri-^ chesse et en fertilité. Ses rues sont des allées plantées d*arbres magnifiques , au^si bien entretenues que les avenues d'un parc , aussi mystérieuses que les sentiers d'ua bois. Varengeville est le type de ces villages-bosquets , de ces forets habitéçs qui fout l'ornement du pays de Caux ; et , quand vous sortez du cœur de ces ombrages , quand vous suivez les lisières de ces belles plantations, d'un côté vous dominez sur une immense plaine cultivée comme le jardin le plus fertile , de l'autre votre œil rencontre des vues de mer admirables. Car, par un privilège singulier, cette végétation si puissante descend presque jusqu'au rivage. Partout ailleurs le vent de mer ronge les feuilles e( les bourgeons ; ici , au contraire, on dirait qu'un talisman protège cette verdure ; le vent semble vaincu : les arbres sont droits, forts et couverts de feuilles.
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Ce n'est pas un village , t'est on pays. Le territoire sur teqnel sont semées les maisons a. plus d'une lieué d'étcn^ due. Au grand déplaisir des habitants , l'église n'est pas an centre, mais à une des extrémités, plantée èomme un nid d^nigle sur la pointe la plus élevée dé la falaise. On dit . ^ue, fatigués d'aller chercher si loin les offices, ils résolurent tin jour de démolir leur église et de se servir des matériaux pour la reconstruire au centnè du village ; mais les vieillards vous racontent que saint Valéry s'y opposa. Saint Valéry, patron de la vieille église, affectionnait le bord de la mer; et, pour apprendre à ses paroissiens que ce projet de translation n'était pas de son goût , que fit^l ? Lorsque l'église fut détnolie, tl transporta pendant une nuit toutes les pierres qu'on avait déjà charriées loin de la falaise et les remit en placé. Les pauvres habitants , à leur réveil , ouvrirent de grands yeux , demandèrent pardon à saint Valéry et lui promirent d'être d*^.sormais moins tièdes et moins paresseux.
Si la légende est vraie , il faut que sâkît Valéry ne fût pas grand architecte. Rien de moins distingué que cette pauvre église , dont l'origine est peut-être assez ancienne, mais qui a été presque entièrement rebâtie , sans art et sans élégance, dans les quinzième et seizième siècles. Elle n'en produit pas moins un bel effet , vue à quelque distancé et comme couroni|ement de son magnifique piédestal. J'es* saierais vainement de rendre la beauté de Ce tableau ; car ce n'est pas seulement l'église et la falaise qui frappent vos regards, c'est la mer et Dieppe à l'horizon, c'est ce ravia tortueux et profond, cette gorge sombre et caverneuse qui descend au rivage , et que l'âpre génie de Salvator Rosa semble avoir dessinée.
Il est encore à Varengeville un autre site dont un grand peintre seul pourrait donner idée : c'est aussi une échappée de vue Sur la mer, mais d'un genre tout différent ; car, au lieu d'une gorge étroite , escarpée , menaçante , vous trouvez ici un vallon doux , spacieux et arrondi. Il est
coupé en demi-cercle , et descend par étages comme les gradins d'un immense amphithéâtre antique : à droite un petit bois slocline jusqu'à la mer; h gauche et sur les premiers plans , ce sont çà et là des bouquets d'arbres majestueux ; puis , dans le milieu du vallon , un tapis de gazon et de feuillage , qui fuit en pente douce et semble aller se baigner dans les flots. Je ne crois pas que sur au* cune de nos côtes dç l'Océan on trouve une vue de mer aussi bien ménagée et encadrée dans une bordure aussi riche et aussi verdoyante. L'imagination des grands peintres n'inventerait pas de plus heureuses lignes, leur pinceau ne saurait créer des effets de couleur plus magiques.
Mais ce n'est pas^ssez de ces beautés pittoresques. Varengeville possède encore une autre sorte d'illustration ; après avoir erré quelque temps dans ces rues à voûtes om* bragées, vous arriverez devant un vaste corps de ferme dont les granges et les bergeries ont un certain air d'élégance et de majesté. Entrez , pénétrez dans cette grande cour : c'est bien une ferme, voilà des monceaux de fumier, des nuées de volailles , des bestiaux comme à la foire; et pourtant voyez ces murailles ; quel luxe I quelle délicatesse ! Ces fenêtres encadrées de festons et d^arahesques, ces mé* dallions sculptés , cette galerie à jour, portés par ces colonnes si gracieusement ornées, cette tourelle à six étages, et les charmantes petites fenêtres qui l'éclairent , tout cela n'est pas d'une ferme. Nous sommes ici dans quelque demeure de prince ; les plus belles années de la renaissance ont vu exécuter ces sculptures , et l'artiste était digne d'exercer son ciseau à Anet , à Écouen , à Chantilly.
£h bien, oui ; ce n'est point pour un fermier qu'ont, été élevées ces murailles, c'est pour le Médicis de Dieppe, pour le célèbre armateur Ango. Qu'on juge par ces précieux débris ce que fut son manoir de Yarengeville, quand ces bâtiments, convertis en greniers, étaient plus élevés d'un étage ; quand ces corps-de-logis , aujourd'hui rasés jusqu'au sol, se mariaient avec rensemble||des construc-