CHAPITRE VIII
M. deMontalivet, que les journaux seuls lui avaient appris les instructions adressées aux maires pendant l'émeute. Alors fut joué devant la Chambre attentive un drame triste et singulier. Pendant qu'à la tribune, où il s'était élancé pour la seconde fois. M. de Montalivet, le corps frémissant et l'œil en feu, insultait avec arrogance aux susceptibilités d'étiquette qui armaient contre lui son inférieur 3 ML Odilon Barrot, de sa place, jetait en quelque sorte sa démission au ministre, d'un air à la fois dédaigneux et irrité. Durant plusieurs jours, les débats continuèrent entre les meneurs de la bourgeoisie sur un ton d'aigreur où éclatait l'anarchie que portaient dans leurs lianes toutes les puissances nouvelles. M. Dupin aîné et M. de Lafayette. M. Guizot et M. Lallîtte, vinrent successivement se reprocher les uns aux autres les malheurs d'une situation qu'ils s'accordaient tous également à représenter sombre, incertaine et terrible.
L'arbitraire n'est qu'une forme de l'anarchie. Pour donne)' le change au public, le pouvoir déploya une violence étourdie. Il fit arrêter sans cause sérieuse, des républicains, des légitimistes, et fournit de la sorte à ses ennemis l'occasion de se dire persécutés. Conduite téméraire! car rien ne révolte plus que la faiblesse qui s'emporte audelà des droits mêmes de la force! L'arrestation de .M. Ouvrard eût probablement soulevé des récriminations moins vives. On racontait que ce financier célèbre jouait à la Bourse pour son compte et pour celui de AI. de Talieyrand, qui, de Londres, assurait-on, lui faisait secrètement passer toutes les nouvelles. Il poussait fortement à la baisse depuis 1830, et on lui supposait un intérêt direct dans toutes les agitations. A ceux auprès de qui cette
opinion s'étail accréditée, La coopération d'un joueur aux troublesde février paraissait chose fort naturelle, la haine du crucifix et l'outrage à Dieu pouvant être, selon Les temps, une très-heureuse spéculation à la baisse! Ce qui
est certain, c'est que, sur un rapport du préfet de police, un ordre d'arrestation fut lancé contre M. Ouvrard. .Mais il sut échapper aux poursuites.
Cependant, les croix étaient partout abattues sous les yeux de l'autorité. El elle Laissait faire, méconnaissant ce qu'il y a de philosophique dans cette majesté d'un gibel que le monde avait adoré comme un sublime et touchant symbole du dévoûment.
11 est vrai que, dans la pensée des démolisseurs, la proscription des croix se liait à celle des fleurs de Lys. Mais si, de la part des novateurs audacieux, la guerre aux fleurs de lys était concevable, elle Tétait beaucoup moins de la part des hommes qui avaient la prétention d'opposer aux envahissements de l'esprit moderne le prestige des traditions monarchiques. La Cour n'en consentit pas moins à renier cet emblème. Doublement infidèle à des souvenirs de famille et à des souvenirs de monarchie, elle souffrit que l'émeute vint injurieusement vérifier l'armure de Condé et raturer le bouclier de Duguesclin. Une ordonnance parut au Moniteur ', qui donnait au sceau de l'Etat une physionomie plus bourgeoise. Les voitures du roi sortirent du palais avec des armoiries grattées, et le successeur des Capets fit disparaître les fleurs de lys qui ornaient les balcons en fer de sa demeure.
Ces actes de condescendance avaient pour but de plaire à la bourgeoisie, qui en parut réellement flattée ; mais ils furent désapprouvés par ceux des meneurs qui. dans une