CHAPITRE III
rivalités des puissances offrissent des complications dont il était aise de tirer profit. M. de Talleyrand n'avait su rien obtenir, rien empêcher. Le roi de Saxe avait été dépouille à cause de son amour pour les Français : le Danemarck avait été châtié de sa loyauté aussi noble que constante; en un mot. les bases de ces traités, si funestes à la France, avaient été arrêtées à Vienne telles qu*on les avait précédemment posées à Paris. Parmi les souverains étrangers, l'empereur Alexandre était le seul qui se fût montré disposé à la modération dans la victoire : M. de Talleyrand sut faire du Czar un des plus dangereux ennemis de la France.
Il ne faut donc pas s'étonner de la joie que produisit à Londres la nomination d'un semblable ambassadeur. M. de Talleyrand était pour l'Angleterre un jouet et un instrument. Eût-il été autre chose, les Anglais le connaissaient trop pour le craindre.
Fouché. qui avait déployé toute l'audace du mal. en avait eu. du moins, tout le génie. M de Talleyrand. au contraire, était un esprit médiocre. Seulement, il avait cet avantage qu'il connaissait toutes les formes et tous les degrés de la bassesse de l'homme, l'ayant expérimentée sur lui-même. S'il faisait des actions viles, c'était tantôt avec une légèreté moqueuse, tantôt avec des airs méprisants, toujours avec l'aisance d'un gentilhomme. Il eût volontiers fait passer la vertu pour une preuvede mauvaise éducation, pour une marque de roture: et il était regardé comme le protecteur de chacun des pouvoirs auxquels il s'était livré, tant il apportait de fatuité dans ses trahisons et savait donner d'importance à son déshonneur ! Quelques bons mots, popularisés par ses courtisans, quelques mé-
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ehancetés heureuses, lui avaient acquis une réputation de salon qui effrayait. On ne songeait pas qu'on redoutait en lui uon-seulemenl l'esprit qu'il avait, mais encore l'esprit qu'on lui avait prêté. Il parlait peu lorsqu'il voulait poser. avait l'art de faire attendre son avis, el le donnait avec une concision étudiée, laissant croire ainsi qu'il pensait beaucoup, il n'était pas jusqu'aux dehors de cet homme qui ne profitassent au mensonge de son rôle. Quoiqu'il l'ut pied-bol comme lord Byron, il y avait dans toute sa personne une sorte de grâce impertinente (pie nul ne pouvait égaler. Habile, d'ailleurs, à ne se point troubler, il troublait lesautres par l'insolence polie de ses manières, l'impassibilité de son visage, le perpétuel sourire de ses yeux à demi-clos et leur douceur profondément Ironique. .Mais tout cela n'aurait pas suffi pour sa renommée, si l'Europe coalisée contre nous n'eût voulu rendre influent l'homme qu'elle avait choisi pour abaisser et ruiner la France. M. de Talleyrand eut la niaiserie de s'y tromper ; il ne comprit pas que nos ennemis lui avaient fait une illustration proportionnée à nos infortunes. Homme à peine digne de pitié! Car sa réputation s'accrut de chaque opprobre éclatant, et sa prospérité résuma tous les désastres de son pays.
Le discours de M. de Talleyrand dans son audience de présentation au roi d'Angleterre fut tel que pouvaient le désirer les Anglais, et ce jour-là furent posés les fondements de l'alliance anglo-française, alliance impossible à établir d'une manière durable entre deux peuples régis depuis 1789 par les mêmes lois économiques, et poussés par le principe de concurrence à se répandre également au-dehors, à convoiter d'une égale ardeur la conquête de