CHAPITRE IV
souvent à des entretiens pendant lesquels les accusés purent oublier l'amertume de leur position. On apportait des rafraîchissements, la conversation s'égarait sur des sujets frivoles, et l'image de l'échafaud disparaissait. Les prisonniers s'étaient plaints d'avoir été mis au secret : cette plainte fut accueillie avec faveur. M. Mauguin, surtout, se montrait disposé à adoucir le sort des coupables. M. de Polignac lui dut de recevoir la visite de la duchesse de Guiche,
Cependant Louis-Philippe était vivement préoccupé du danger que pouvaient courir les derniers ministres de Charles X. Les livrer au bourreau, c'était donner à la révolution un gage sanglant, au risque d'aigrir encore davantage le cœur des rois.
La Convention avait frappé Louis XVI froidement, sans haine, sans colère, comme on frappe un principe. Poli-. tique terrible, mais profonde! Sachant bien ce qu'elle devait attendre des ressentiments soulevés contre elle. la Convention les voulut inexorables, furieux, pour qu'à la France, poussée au travers des tempêtes, il ne restât plus qu'un moyen de salut, le plus puissant de tous : le désespoir !
Louis-Philippe, dès le lendemain de son avènement, avait adopté une politique tout opposée. Il l'annonçait à l'Europe en sauvant M. de Polignac et ses collègues. Proposer aux Chambres l'abolition de la peine de mort, préparer de la sorte les esprits à l'indulgence, et confier le jugement aux pairs de France, amis pour la plupart des anciens ministres, tel fut le plan arrêté au Château.
Depuis la révolution, le cours de la justice criminelle était en partie suspendu. Bien qu'il y eût dans les prisons
i h; histoire de dix ans.
des hommes condamnés au dernier supplice, le mouvement delà guillotine avait étéàrrétésur toute la surface delà France. Le rigide Dupont (de l'Eure) s'affligeait de celle dérogation à la règle : il ne comprenait pas que la
loi pût rester en interdit. Mais, toutes les fois qu'il était question de l'échafaud, le roi témoignait une sensibilité extrême. Les ministres ayant un jour décidé qu'un recours en grâce serait rejeté (il s'agissait d'un parricide), M. Lafiitle entendit le lils de Philippe-Égalité s'écrier : « Mon « père est mort sur l'échafaud. » Et en prononçant ces paroles, le roi avait le visage baigné de larmes.
Le système jugé le plus propre à sauver les anciens ministres n'ayant rencontré aucune opposition dans le Conseil, le roi s'en réjouit comme d'une victoire due a son ascendant personnel, et il espéra tout de la condescendance de ses ministres.
L'abolition delà peine de mort avait été proposée dans la séance du 17 août, par M. Victor de Tracy. Dans la séance du (3 octobre, M. Bérenger avait lu sur cette proposition un rapport qui concluait à l'ajournement. Deux jours après, la discussion s'ouvrit. Après M. de Tracy. qui demandait que sa proposition fût acceptée, ou, du moins, examinée sans retard, M, de Kératry se leva; et, comme il importait d'intéresser au salut des ministres prisonniers la générosité du peuple, encore assez puissant pour être ménagé, a Je l'atteste devant vous, Messieurs, a s'écria impétueusement l'orateur, s'il était possible de « rassembler dans cette enceinte les parents et les amis « des courageuses victimes de juillet, et de leur deman- « der : voulez-vous du sang pour du sang ? Parlez ! Le « jury silencieux agiterait sa tète en signe de refus, et