CHAPITRE IV
Le roi, qui, depuis deux jours, faisait de vains efforts pour cacher son trouble, partagé par sa famille, le roi laissa éclater toute sa joie. MM. Sébastiani et Montalivet étaient dévoués non-seulement à sa fortune, non-seulement à sa politique, mais à sa personne. Il pouvait tout sur les généraux Gérard et Maison, parce que leur intelligence étaitbornée, et sur M. Mérilhou, parce que son cœur était vulgaire. Onsait sous quelle magique influence vivait alors M. Laffîtte. Seul, M. Dupont (de l'Eure) était un surveillant incommode; mais, pour se débarrasser de sa vertu, lorsqu'il aurait cessé d'être nécessaire, la Cour comptait sur le dégoût que lui inspirait le pouvoir.
Il s'était introduit depuis long-temps dans le langage politique un mot que chacun employait, bien que personne n'eût été en état de le définir, pas même ceux à qui on l'appliquait. On avait appelé doctrinaires M. de Broglie, M. Guizot, et leurs amis. Cette appellation, qui leur donnait l'importance d'une secte, avait flatté leur orgueil, et ils l'avaient adoptée, tandis que leurs ennemis s'en servaient pour exciter contre eux les plus vives répugnances. Car c'est avec des mots vides de sens qu'on séduit ou qu'on irrite les hommes.
Au fond, les doctrinaires ne faisaient point école. Leur philosophie était celle que le 18e siècle avait prèchée. En économie politique, ils n'allaient pas au-delà deces étroites et cruelles maximes de laissez-faire, de concurrence illimitée, de crédit individuel, dont Jean-Baptiste Say avait fait habilement prévaloir la formule. Leur politique était tout entière dans ce constitutionalisme anglais essayé par l'Assemblée constituante, appliqué dans la Charte de Louis XVIII, et popularisé par Benjamin Constant. Ilsn'au. 9
vaienl donc apporté dans la société rien de nouveau, lis ne reconnaissaient d'autres principes que ceux qui avaient fondé en France la prépondérance de la bourgeoisie, principes qui leur étaienl communs avec MM. Laffitte, Dupont (de l'Eure), Lafayette, et tous ceux dont on taisait leurs adversaires.
Il y avait bien entre eux et ces prétendus adversaires île leurs doctrines, une différence; mais elle n'avait rien de fondamental, et les partis la grossissaient outre mesure, moins par calcul que par ignorance. Avec une égale appréhension de tout ce qui eût été de nature à altérer les traditions de 17S9, les uns, comme M. Laffitte. les croyaient assez fortes pour qu'on pût sans danger s'abandonner au mouvement des esprits et des choses: les autres, au contraire, avaient la prétention de glacer ce mouvement. On différait dans l'appréciation des moyens; mais il n'y avait ni opposition dans le but, ni diversité dans les principes.
II est même permis d'affirmer qu'en adoptant une politiquede temporisation et de défiance, les doctrinaires répondaient beaucoup mieux à ce sentiment conservateur que la bourgeoisie allait pousser jusqu'à la frénésie. L'impopularité des doctrinaires dans la classe moyenne, dont ils représentaient si bien les intérêts et les passions, ne pouvait donc tenir à la nature de leur politique : elle naquit de leurs défauts personnels, de leur morgue. C'était l'orgueil qui, chez eux, faisait école.
Aussi la nouvelle de leur défaite fut-elle accueillie avec faveur parla plupart des journaux, la presse ne pouvant vivre que de mouvement et de liberté. Mais à la Chambre, gardienne jalouse des intérêts de la bourgeoisie, l'im-