CHAPITRE V
Belgique, royaume de quatre millions d*àmes, le pouvoir de tenir tous les rois attentifs au moindre de ses mouvements. La diversité des passions et des intérêts, les engagements pris ou les espérances secrètement conçues, le patriotisme exalté des uns , les calculs ambitieux des autres . donnaient à l'assemblée nouvellement éiue une physionomie tout-à-fait étrange. On y remarquait l'abbé de Haërn, prêtre républicain-, M. Séron, d'une honnêteté rude et singulière; l'impétueux M. de Robaulx ; M. Van de Weyer, apprenti diplomate et parodiste de M. de Talleyrand ; M. Lebeau, qu'attendaient des triomphes de tribune; M. Xothomb, qui s'essayait aux affaires 5 M. Gendebien, tpie la France était fière de compter au nombre de ses partisans. La première séance du congrès fut remplie par un discours de M. de Potter, dont les derniers mots étaient : « Au nom du peuple belge, le congrès national est in— « stalle î » Les députés appla adirent avec transpoi ta cette déclaration de leur souveraineté toute révolutionnaire. Sur l'estrade où se trouvait autrefois le trône, il n'y avait qu'un modeste bureau. Deux drapeaux tricolores flottaient au-dessus, en signe de victoire. Les armes de l'ancien royaume des Pays-Bas avaient fait place au lion belge, portant la lance surmontée du chapeau de la liberté. Pour qui sait à quelles puissances puériles obéit le cœur humain, cet appareil était déjà une chance de succès promise aux partisans de l'indépendance.
En effet, le 18 novembre, le congrès, à l'unanimité, proclama l'indépendance de la Belgique, sauf les relations du Luxembourg avec la confédération germanique. Cette décision, pourtant, était loin de répondre à tous les intérêts, à toutes les sympathies. De tous les points des pro- II. 10
vinces wallonnes on avail enroyéau congfès des pétitions
(■('■clamant la réunion ^ mais que pouvaient les partisans de la réunion à la France, lorsqu'ils avaient contre eux le
gouvernement français lui-même?
A dater de ce jour, la Belgique passa sans retour sous le joug <le la diplomatie. Son indépendance rendait son
esclavage inévitable. Le congrès a;, anl déclaré qu'il continuait au gouvernement provisoire les liantes fonctionsdont les circonstances l'avaient investi. M. dePotter donna sa démission, ne voulant tenir son autorité que du peuple, et sentant bien que le congrès allait subir les plus tristes influences. En même temps, on créait un comité diplomatique composé de MM. Van de Weyer, de Celles. Destriveaux et Nolbomb, ce qui était livrer la Belgique en proie à M. de Talleyrand et aux Anglais.
Vassale de la diplomatie, la Belgique ne pouvait évidemment se constituer en république. Aussi avait-on prévu d'avance le résultat de la discussion relative à la forme du gouvernement. Et pourtant, l'abbé de Haërn disait un mot profond lorsque, dans cette discussion, il s'écriait : « Le « roi est inviolable, le peuple est inviolable aussi. Que « deviendront ces deux inviolabilités en présence l'une « de l'autre? » Question terrible, qu'une révolution venait de trancher à Paris dans le sang et les ruines! mais rien n'est plus intolérant que les intérêts transformés en passions. L'abbé de Haërn fut écouté avec impatience. M. deRobaulx, plaidant après lui la cause de la république, excita dans rassemblée des mouvements de fureur. Enfin, la république n'obtint que 13 voix, dans ce pays qui avait fait une si douloureuse et si longue expérience des vices de la monarchie.