CHAPITRE V
« de s*agrandir.)» C'était, en deux lignes, railler la France et dépouiller la Belgique. M. de Talleyrand signait tout cela.
Au reste, et malgré le mystère dont on s'étudiait à les envelopper, les manœuvres des Cours n'étaient pas si secrètes qu'il n'en transpirât quelque chose dans le public. On s'en alarmait à Paris, et les alarmes des patriotes étaient partagées, dans le sein même du Conseil, par MM. Dupont (de l'Eure) et Laiïîtte. Sentant bien qu'on se cachait d'eux, leurs appréhensions en étaient devenues plus vives. Déjà, d'ailleurs, M. Lafiîtte commençait à ressentir pour le roi un éloignement qui n'était plus combattu que par le souvenir d'une longue amitié, et nous en dirons la cause, parce qu'elle montre de quelles petites circonstances dépendent les destinées d'un peuple dans les pays monarchiques.
Le roi avait acheté la forêt deBreteuil à M. Laiïîtte, dont la révotution de juillet avait embarrassé les affaires. Mais il importait au crédit de M. Laiïîtte que le plus grand secret couvrît cette vente, qui. une fois ébruitée, pouvait éveiller les soupçons sur ses embarras financiers, alarmer les créanciers de sa maison, et l'exposer à des remboursements précipités. Il avait donc été convenu que l'acte de vente ne serait point enregistré.
Cependant, quelques banquiers dont l'élévation de M. Laiïîtte excitait l'envie, avaient formé le dessein de le perdre. Poussé par eux. un conseiller intime de Louis- Philippe lui représenta que, dans la situation menacée où se trouvait M. Laiïîtte, traiter avec lui sans précautions était une imprudence; que M. Laiïîtte avait trop de justesse dans l'esprit pour exiger que son royal acheteur
ISO HISTOIItE DE DIX ANS.
abandonnât le soin de ses intérêts, en renonçant à la formalité protectrice de l'enregistrement.
Quoi qu'il en soit, le 18 novembre, M. Laffitte reçut de Louis-Philippe la lettre suivante :
« Moucher M. Laiïilte ,
« ll'après ce que m'a dit un ami commun, dont je ne vous dis « rien de plus, \<>us devez bien savoir pourquoi j'ai profité de « l'insistance de M. .lamet, à qui le secret de l'acquisition a été' « confié, non par moi, mais chez vous, pour faire enregistrer le « sous-seing-privé le plus secrètement possible. »
A la lecture de cette lettre, la surprise et la douleur de M. Laffitte furent au comble. 11 cherchait en vain quel pouvait être cet ami commun qui avait conseillé au roi de faire courir au plus fidèle de ses sujets, à son ministre de prédilection, à un homme dont la main lui avait donné une couronne, les risques d'une ruine complète. Se rappelant les conditions auxquelles la vente s'était faite, il avait peine à s'expliquer leur violation subite. Il y avait pour lui. banquier rompu à la pratique des affaires, quelque chose d'inintelligible dans cette conciliation que le roi jugeait possible entre l'enregistrement et le secret. Devaitil, en ami blessé qui se venge, abandonner le ministère ? il repoussa cette pensée. Sa retraite, entraînant celle de Dupont (de l'Eure), qui aurait sans doute saisi cette occasion avec joie, lui parut une détermination trop grave pour qu'il lui fût permis de la prendre sous l'influence d'un sentiment personnel. 11 poussa la délicatesse jusqu'à se taire sur cette blessure de son cœur. Mais, dès ce moment, son affection pour le roi devint plus vigilante.
Aussi ne tarda-t-il pas à comprendre que l'excès de