‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 101 sur 174 · CHAPITRE M · texte numérisé non relu

CHAPITRE M

grande fortune, tout cela leur manquait. C'était leur faiblesse, c'était aussi leur force. Pouvant tout braver, ils pouvaient tout obtenir, lis avaient des convictions intraitables, parce qu'il faut avoir beaucoup étudié et beaucoup pratiqué la vie pour arriver au doute. Ils éprouvaient d'autant moins d'bésitations qu'ils se rendaient moins compte des obstacles, et, préparés pour la mort, ils Tétaient par cela même pour le commandement.

Le parti orléaniste les redoutait sans oser les combattre à visage découvert. Il avait donc envoyé au milieu d'eux, pour les décourager ou les désunir, quelques-uns de ses plus ardents émissaires. Rien ne fut épargné par MM. Larréguy etCombes-Siéyès pour faire prévaloir dans la réunion Lointier la combinaison qui appelait au trône une dynastie nouvelle, et il faut dire que ces tentatives puisaient une grande force dans Tadliésion de Béranger. Une lutte orageuse ne tarda pas à s'engager. Se voyant disputer par l'intrigue ce qu'ils appelaient leur victoire, les républicains de bonne foi frémissaient d'indignation. Quelques-uns, avec cet excès de défiance propre aux partis en lutte, accusaient déjà sourdement M. Chevalier, le président de l'assemblée, de vouloir prolonger la séance et traîner les choses en longueur pour laisser les passions généreuses se refroidir et s'éteindre. Un orateur orléaniste fut couché en joue par un membre de l'assemblée. Enfin, on décida qu'une commission serait chargée de porter au gouvernement provisoire, siégeant à l'Hôtel-de-Ville, une adresse qui commençait par ces mots :

« Le peuple hier a reconquis ses droits sacrés au prix de « son sang. Le plus précieux de ses droits est de choisir « librement son gouvernement. 11 faut empêcher qu'au-

« cune proclamation ne soit faite qui désigne un chef (( lorsque la forme même du gouvernement ne peut être (( déterminée.

(( Il existe une représentation provisoire de la nation. (( Qu'elle reste en permanence jusqu'à ce que le vœu de (( la majorité des Français ait pu être connu, etc. »

M. Hubert fut choisi pour porter cette adresse à l'Hôtel de-Ville; il partit, en costume de garde national, et accompagné de plusieurs membres de l'assemblée, parmi lesquels étaient Trélat, Teste, Charles Hingray, Bastide, Poubelle, Guinard, tous hommes pleins d'énergie, de désintéressement et d'ardeur. La députation fendit la foule immense répandue sur la place de Grève. Hubert portait l'adresse au bout d'une baïonnette.

Admis auprès du général Lafayette, les républicains l'entourent avec une sorte de déférence grave et même un peu impérieuse. Hubert lit l'adresse d'une voix fortement accentuée. Puis montrant du doigt sur le plafond la trace toute récente des balles, il adjure Lafayette, au nom des souvenirs du combat, de ne pas laisser périr les fruits de la victoire populaire. Il ajoute que Lafayette doit compte au peuple de la puissance que lui donne un nom respecté ; que s'abstenir serait faiblesse ou trahison. Et il termine en le pressant de prendre la dictature. C'était trop présumer de son audace. Troublé intérieurement, mais toujours maître de lui, il prononça un long discours où son embarras ne se trahissait que par l'incohérence des pensées et la ' diffusion des paroles. Il parla des Etats-Unis, delà première révolution, du rôle qu'il avait joué dans ces grands événements- et bientôt, grâce à lui, la solennité de la proposition qu'on venait lui faire s'effaça dans les détails d'une

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