CHAPITRE YI
(( m'écrire, avec tous les sentiments que votre caractère. (( personnel m'inspire depuis long-temps. M. le comte de « Sussy vous rendra compte de la visite qu'il a bien voulu « me faire; j'ai rempli vos intentions en lisant ce que « vous m'adressiez à beaucoup de personnes qui men- « touraient ; j 'ai engagé M . de Sussy à passer à la commis- « sion, alors peu nombreuse, qui se trouvait à l'Hôtel-de- . (( Ville. Il a vu M. LalTitte ^ qui était alors avec plusieurs (( de ses collègues, et je remettrai au général Gérard les (( papiers dont il m'a chargé; mais les devoirs qui me « retiennent ici rendent impossible pour moi d'aller vous (( chercher. Si vous veniez à l'Hôtel-de-Ville, j'aurais (( l'honneur de vous y recevoir, mais sans utilité pour (( l'objet de cette conversation, puisque vos communica- « tions ont été faites à mes collègues. » Il y avait dans cette lettre une sorte de sincérité voilée dont s'accommodent malaisément les passions de parti. Un chef capable d'écrire, de telles lignes, dans un tel moment, eût été bien vite calomnié. Poursuivi comme suspect, il eût été bien près d'être frappé comme traître. Les hommes de révolution n'ont pas assez de loisir pour soupçonner longtemps.
Au reste, la carrière était ouverte à toutes les témérités intelligentes. Que n'aurait pu, dans ce désordre, l'appa rente folie d'un grand cœur? On parlait bien dans Paris d'un gouvernement provisoire -, mais le fait suivant montre qiielle était l'inanité de ce pouvoir si bizarrement redouté.
La garde nationale de Saint-Quentin demandait deux
' M. de Lafayêtte commettait ici une erreur. Au reste, le manuscrit, à cet endroit, porte une rature.
;}2i HISTOIRE DE DIX ANS.
élèves de l'École polytechnique pour la commander -, elle avait envoyé, en conséquence, une députation à Lafayette, et lui avait en même temps fait passer l'avis qu'il serait facile d'enlever le régiment caserne à La Fére. Lafayette mande auprès de lui deux élèves de l'École, et les envoie à la commission municipale. Ils arrivent accompagnés de M. Odilon Barrot. Seul, M. Mauguin se promenait dans la salle. Instruit de l'objet de leur visite, il prit une plume, et commença une proclamation qui s'adressait au régiment de La Fère. Mais M. Odilon Barrot ayant interrompu son collègue par ces mots : « Ijaissez-leur faire cela : ils s'y entendent mieux que nous » , M. Mauguin céda la plume à l'un des deux jeunes gens. La proclamation faite, le général Lobau se présente : on la lui donne à signer. 11 refuse et sort. (( Il ne veut rien signer, dit alors M. Mauguin : « tout à l'heure encore il refusait sa signature à un ordre <( concernant l'enlèvement d'un dépôt de poudres. — Il re- « cule donc, répondit un des élèves de l'École polytech- (( nique ! Mais rien n'est plus dangereux en révolution que (( les hommes qui reculent. Je vais le faire fusiller. — Y « pensez-vous ? répliqua vivement M. Mauguin . Faire fusil- (( 1er le général Lobau, un membre du gouvernement pro- (( visoire ! — Lui-même, reprit le jeune homme en condui- (( sant le député à la fenêtre, et en lui montrant une (( centaine ^d'hommes qui avaient combattu à la caserne « de Babylone. Et je dirais à ces braves gens de fusiller (( le bon Dieu, qu'ils le feraient! » M. Mauguin se mit à sourire, et signa la proclamation en silence.
Ce fut cejour-là qu'on remit à l'Hotel-de-Ville un paquet à l'adresse de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stuart de Rothsay. Parmi les membres de la commission muni-