CHAPITRE
pour saluer la foule qui applaudit toujours aux spectacles inusités.
Au moment où ils sortaient du Palais-Royal, MM. de Lafayette et Benjamin Constant rencontrèrent un combattant de la veille, M. Pagnerre. « Ah! qu'avez-vous « fait, s'écria-t-il, en les voyant? » Mais Benjamin Constant s'approcha du jeune homme, et, l'embrassant : u Ne (( craignez rien, lui dit-il, nous avons pris des garan- « ties. ))
Ainsi, en moins de sept heures, 219 députés qui , dans les temps ordinaires, n'auraient formé qu'une majorité de deux voix , avaient modifié la constitution , prononcé la déchéance d'une dynastie, érigé une dynastie nouvelle. Et ces députés avaient été élus sous l'empire d'une Charte qu'ils refaisaient à leur gré , sous le règne d'un homme dont ils proscrivaient la famille. Et tout cela venait de s'accomplir en vertu du principe de la souveraineté du peuple.
On s'était si avidement emparé du prétexte de la nécessité présente et de la raison d'Etat, qu'on n'avait songé à la Chambre des pairs que pour lui faire une sorte de communication qui ressemblait plus à un acte volontaire de convenance qu'à une formalité indispensable. Et sans s'inquiéter de son adhésion , sans l'attendre , la Chambre des députés, ainsi qu'on l'a vu, était allé porter sa déclaration au Palais-Royal, comme un pacte définitif, comme l'arrêt d'une volonté sans contnMe. La pairie ne s'étant formée que de toutes les défections éclatantes dont trente ans de secousses politiques avaient fourni l'occasion et donné au monde le scandale, on Tavait jugée toute prête pour une nouvelle servitude.
Mais il y avait alors, parmi les pairs, un homme dont on connaissait, au Palais-Royal, la loyauté chevaleresque et Tàme fidèle. Le bruit avait couru que M. de Chateaubriand préparait un discours accusateur et terrible ; qu'il allait y donner, envers tous, l'exemple du courage, protester une dernière fois pour la monarchie vaincue , dénoncer enfin les amis qui l'avaient égarée et les parents qui l'avaient trahie.
Cette nouvelle était parvenue au Palais-Royal , où elle avait jeté la plus grande inquiétude. Il fallait à tout prix conjurer un tel danger. M™^ Adélaïde fit savoir à M. François Arago que le duc d'Orléans désirait avoir avec lui un entretien secret. M. Arago ne put parvenir jusqu'au prince, soit par l'effet de circonstances fortuites, soit que le duc d'Orléans craignit de se compromettre personnellement dans une négociation aussi délicate. M"*^ Adélaïde leva la difficulté. Elle vit M. Arago et lui déclara qu'on lui saurait un gré infini d'aller trouver M. de Chateaubriand pour le supplier de renoncer à son discours. A cette condition, M. de Chateaubriand était assuré d'avoir sa place dans le ministère. M. Arago se rendit chez l'illustre poète. Il lui exposa que la France venait d'être remuée dans ses profondeurs^ qu'il importait de ne la point livrer aux hasards des réactions trop promptes ; que le duc d'Orléans , devenu roi , pouvait beaucoup pour les libertés publiques , et qu'il était digne d'un homme tel que le vicomte de Chateaubriand de ne pas se faire, au début d'un règne, l'oiateur des agitations. 11 finit en disant qu'un meilleur moyen s'offrait à lui de servir utilement son pays , et qu'on n'hésiterait pas à lui donner un portefeuille, celui de l'instruction publique.