CHAPITRE IX
Cependant, un effroyable malaise commençait à s'introduire parmi les classes ouvrières. Ces hommes qui avaient crié Vive la Charte^ et qui, pendant trois jours, s'étaient si vaillamment battus pour elle, s'étonnaient du surcroît de douleur que leur apportait le triomphe. En créant le 31 juillet une garde nationale mobile, et en arrêtant que le soldat recevrait une solde de trente sous par jour, la commission municipale et Lafayette n'avaient pu avoir en vue qu'une mesure provisoire, qui d'ailleurs resta sans effet.
Grâce à des combinaisons habiles, à des promesses décevantes, à quelques distributions d'argent faites à propos, on avait obtenu sans peine du peuple qu'il se laissât disperser et désarmer. On afficha ensuite une proclamation qui commençait par ces mots . « Braves ouvriers, rentrez dans vos ateliers. » Les malheureux y rentrèrent, et n'y trouvèrent plus d'ouvrage.
Par une conséquence trop facile à prévoir, les capitaux se cachaient ^ toutes les relations industrielles se trouvaient interrompues : chaque coup de fusil tiré pendant les trois jours avait préparé une faillite. La banque de France, quoique instituée pour parer aux grandes crises, mesurait ses escomptes sur ses craintes avec une prudence cruelle, et la sentinelle accoutumée veillait pour la protection de ces caves toutes remplies d'or, dans une ville toute remplie de pauvres.
Chaque jour ajoutait à la détresse du peuple, attestée par des faits innombrables. De toutes les imprimeries de la capitale, la plus considérable employait, quand la révolution éclata, environ deux cents ouvriers, qui gagnaient réguUèrement par jour de quatre à six francs. Après la
révolution, les ateliers furent fermés pendant huit ou dix jours, au bout desquels on y rappela dix ou douze ouvriers, et six mois après, on n'y en comptait encore que vingt-cinq ; et ils gagnaient, ceux-là, non plus quatre, cinq ou six francs, mais vingt-cinq ou trente sous par jour. L'imprimerie, pourtant, semblait devoir moins souffrir que les autres professions des résultats de la crise. Qu'on juge par là de l'immensité des désastres ! Dans le quartier des Gravilliers, une maison située rue du Chapon, rf 28, et louée à deux cents ouvriers de professions diverses, rapportait au moment de la révolution dix-sept mille francs. Le revenu tomba subitement à dix mille, et il n'est aujourd'hui encore, après plus de dix ans, que de quatorze mille francs.
Pour adoucir ces maux, voici quels moyens furent mis en usage. On chantait sur les théâtres une Marseillaise nouvelle, composée par M. Casimir Delavigne. On célébrait dans un langage pompeux les héros morts pour la liberté. Le journal du duc d'Orléans, le National^ s'était écrié : a Vous avez été toujours les plus braves et les <( plus héroïques des hommes. Honneur à vous, braves (( Parisiens ! » Et non moins enthousiastes que les journalistes, les magistrats de la cité renchérissaient sur ces éloges. (( Qui peut se flatter, disait dans une proclama- « tion aux habitants de Paris, M. Alexandre de Laborde, u de mériter le rang de premier magistrat d'une popu- (( lation dont la conduite héroïque vient de sauver la (( liberté et la civilisation? )> En effet, le pain manquait dans beaucoup de familles, et plus d'une mère en pleurs fut aperçue cherchant un cadavre sur les froides dalles de la Morgue.
Toutefois, comme des souscriptions s'ouvraient de