CHAPITRE II
tillerie royale, et s'il leur sulTirait, pour sauver la liberté, de présenter aux balles des Suisses leurs poitrines découvertes. Mais cette timidité était condamnée, et par ceux qu'animait un enthousiasme sincère, et par ceux qui, craignant de s'être mis trop en avant, ne songeaient plus qu'à brouiller toutes choses, pour se faire oublier et disparaître en quelque sorte derrière le chaos.
Pendant ce temps, quelques députés, réunis chez M. de Laborde, s'y essayaient à l'audace. Le cri aux armes avait retenti ^ « il s'agit d'un nouveau jeu de Paume » disait M. Bavoux- et M. Daunou ajoutait qu'il fallait recourir à V appel au peuple. M. Casimir Périer parut tout-à-coup. Il venait, non pour pousser au mouvement, mais pour l'arrêter s'il était possible. Il dit que la Chambre avait été dissoute-, que, par conséquent il n'y avait plus de députés, depuis que le Moniteur avait paru ; qu'après tout, les faiseurs de coups d'État invoquaient la Charte, eux aussi, et qu'entre le pouvoir et l'opinion il n'y avait pas de juge ^ qu'il fallait attendre les événements, laisser à l'indignation publique le temps de se déclarer, ou plutôt, à la royauté trompée, celui de rentrer dans une voie meilleure. Et tout cela, il le disait avec un geste dominateur, avec un accent passionné. En fallait-il davantage pour briser le ressort des âmes dans un moment où l'hésitation pouvait sembler naturelle? Vainement MM. deSchonen,deLaborde et Villemain, qui avaient été envoyés par leurs collègues dans la réunion des électeurs, en rapportèrent-ils de vives exhortations au courage, rien ne fut décidé. Casimir Périer, qui ne cherchait qu'à contenir les esprits, offrit sa maison pour le lendemain. On se sépara.
Quel était donc cet homme qui se présentait ainsi
comme médiateur entre les libéraux et le trône , à cette heure solennelle? Casimir Périer avait la taille haute et la démarche assurée. Sa figure naturellement douce et noble était sujette à des altérations subites qui la rendaient effrayante. L'ardeur mobile de son regard, l'impétuosité de son geste, son éloquence fiévreuse, les fréquents éclats de sa colère fougueuse jusqu'à la frénésie, tout semblait révéler en lui un homme né pour exciter des orages. Mais l'élévation manquait à son esprit, et la générosité à son cœur. Il n'avait pas ce dévoiiment sans lequel l'art de dominer n'est plus qu'un charlatanisme illustre. Il ne haïssait l'aristocratie que par l'impuissance de s'égaler à elle, et le peuple soulevé n'apparaissait à son imagination malade que comme une horde de barbares courant au pillage à travers le sang. L'amour de l'or possédait son àme et ajoutait à la frayeur que lui inspirait ce peuple, qui se compose de pauvres. Timide avec véhémence, et prompt à écraser sous son humeur tyrannique quiconque la provoquait en paraissant la redouter, il aimait le commandement, parce qu'il promet Timpunité à la violence. Du reste, son énergie ne prenait sa source que dans la ruse, mais la ruse chez lui était merveilleusement servie par un tempérament aigre et bilieux. Aussi apportait-il un immense orgueil à faire de petites choses. D'autant plus hautain en apparence qu'il était plus humble en réalité, son empire au sein de l'abaissement avait quelque chose d'irrésistible-, et jamais homme ne fut plus propre que lui à faire prévaloir de pusillanimes desseins ^ car il ne les conseillait pas, il les imposait.
Casimir Périer aurait donc certainement étoufi'é la révolution à son berceau, s'il n'avait eu besoin pour cela