‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 34 sur 174 · CHAPITRE II.. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE II.. i

que de Tappui de ses collègues. Mais ce n'était pas à eux qu'obéissaient ce jour-là les événements.

Je l'ai déjà dit: après avoir cédé à un premier élan, beaucoup craignirent de s'être trop engagés, et, comptant peu sur la clémence royale, ils résolurent de généraliser la résistance et d'intéresser le peuple à leurs périls. C'est ainsi que, dès le 26, le bruit se répandit parmi les bourgeois qu'on avait pris le parti de fermer les ateliers et de pousser les ouvriers sur la place publique. On s'adressa aussi à l'autorité judiciaire pour la compromettre. On y réussit aisément, les tribunaux se recrutant surtout dans la bourgeoisie, et les gérants du Courrier Français^ du Journal du Commerce^, du Journal de Paris, obtinrent du président du tribunal de première instance, M. Debelleyme, une ordonnance qui prescrivait aux imprimeurs de prêter leurs presses aux journaux non autorisés.

On a vu de quelle manière l'agitation produite à la surface de la société avait enfanté la protestation des journalistes. Cette protestation, en donnant une formule à la résistance légale, compromit quelques noms. Les existences menacées firent effort pour propager l'esprit de révolte, ce qui revenait à décentraliser le danger. Si bien que peu à peu les couches inférieures de la société furent ébranlées. Quelques pierres lancées contre la voiture de M. de Polignac dans la soirée du lundi, n'étaient qu'un prélude à de plus audacieuses entreprises. Voilà par quel enchaînement de petites mesures, par quelle filiation de nobles instincts, d'indécisions, de frayeurs, la résistance légale tendait à se transformer en une émeute, qui devait à son tour engendrer une révolution. Révolution étrange assurément ! car elle fut amenée par la haute bourgeoisie,

qui la redoutait, et accomplie par le peuple, qui s'y jeta presque sans y songer.

Dans la nuit du 26 au 27, voici en quels termes un postillon apprenait à un de ses camarades, sur la route de Fontainebleau, la nouvelle des ordonnances : « Les Pari- (( siens étaient joliment vexés hier soir. Plus de Chambre, « plus de journaux, plus de liberté de la presse. — Vrai î « répondit l'autre. Eh bien tant mieux! Moi, pourvu que « le pain soit à deux sous et le vin à quatre, je me moque (( du reste. » Sur une feuille où cette anecdote était racontée, nous avons lu, écrite de la main même du prince dePolignac, la note suivante : « C'est qu'une charte pour « le peuple se réduit avant tout à trois choses : avoir du (( travail, du pain à bon marché, et payer peu d'impôts. )> M. de Polignac se trompait en ceci. Il ne parlait que des intérêts matériels du peuple, peu exigeant en effet dans des temps d'ignorance. Or, il aurait fallu tenir compte de ses passions dans ce qu'elles avaient déplus élevé. Car, pour que le langage du postillon cessât d'être vrai, il suffisait que le drapeau tricolore fût déployé et vînt rappeler aux vieux soldats que la dernière amorce de Waterloon'était pas encore brûlée.

Page 1