CHAPITRE IV
tille, et de là tout le faubourg Saint-Antoine. Ainsi, on aurait pu dire que, de ses deux bras immenses jetés du haut des Tuileries et dans la direction générale du sud-est, l'un adroite le long des quais, Tautre à gauche le long des boulevards, Tarmée royale enserrait Tinsurrection dans la partie la plus importante et la plus tumultueuse de la ville. Mais il fallait qu'entre ces deux lignes, séparées par toute la largeur du terrain qu'elles enveloppaient, une communication fût ménagée autre part qu'à leur point même de jonction. Deux bataillons de la garde furent donc chargés d'occuper le marché des Innocents, dans la rue Saint-Denis, et de tenir cette rue libre, en la parcourant, Tun vers le nord jusqu'aux boulevards, l'autre vers le midi jusqu'à la Seine.
Les vices de ce plan étaient manifestes. Les troupes pouvaient bien parcourir le sanglant itinéraire qui leur était tracé sur la carte, mais elles n'étaient pas à beaucoup près assez nombreuses pour occuper tant d'espace. Et puis, les engager dans ces rues Saint-Denis et Saint-Antoine, que coupent une infinité de ruelles tortueuses et obscures, c'était les exposer à recevoir la mort de toutes parts sans la pouvoir donner.
Mais quel autre plan était praticable? Comment bloquer avec quelques milliers d'hommes cette immense ville de Paris? Si Charles X, en signant les ordonnances, avait pu prévoir une révolution ^ si on avait eu soin de faire provision de vivres pour les troupes, il aurait été possible sans doute de recommencer le 13 vendémiaire; l'armée royale, se serrant autour du palais des rois, aurait attendu l'insurrection, la bayonnette au bout du fusil et la mèche des canons allumée^ et si les insurgés s'étaient bornés à
parcourir la ville, s'emparant des postes, occupant les édifices, brisant les armoiries royales, la bourgeoisie, dans ses terreurs exagérées, n'aurait pas tardé à venir demander pardon à genoux, trop heureuse d'échapper à la crainte du pillage en subissant le despotisme.
Mais les soldats manquaient de vivres, et ils auraient été les premiers désarmés par la faim. Encore une fois, pour un serviteur de Charles X, il n'y avait pas de milieu entre laisser tomber dans l'abîme la couronne de ce vieillard moribond et mettre le feu aux quatre coins de sa capitale. Car il faut bien qu'une société sache, quand elle se soumet au régime des monarchies, qu'il peut en coûter cela pour les sauver î
Les troupes se mirent donc en mouvement, les canons roulèrent sur le pavé, et la guerre civile éclata dans Paris. Quelle allait être l'issue de cette guerre? Les savants, les hommes de lettres, presque tous les militaires, prirent en pitié les combattants et leur folie. M. Thiers courut chercher un refuge chez M"* de Courchamp, dans la vallée de Montmorency. Dans les bureaux du Globe, M. Cousin parlait du drapeau blanc comme du seul drapeau que la nation pût reconnaître-, et il reprochait à M. Pierre Leroux de compromettre ses amis par l'allure révolutionnaire qu'il faisait prendre au journal. Le rédacteur en chef du Globe/M. Dubois, se trouvait absent. Enfin, tout n'était que trouble, incertitudes, confusion, dans les rangs de la haute bourgeoisie.
Il y avait parmi les écrivains les plus remarquables de ce temps, un homme à la taille élancée, aux mouvements brusques mais nobles, au front fuyant mais pensif. Il avait été soldat. Au premier bruit de la fusillade, il secoua tris-