CHAPITRE IV
tement la tête -, puis il s'en alla par la ville, sans armes et une baguette noire à la main, indifférent aux balles qui sifflaient autour de lui, et bravant la mort sans chercher le succès. Cet homme, destiné à un rôle illustre et malheureux, était peu connu alors : il se nommait Armand Cartel. (( Avez-vous seulement un bataillon, demandait-il (( sans cesse à ses amis, plus confiants? » Dans la matinée du 28, passant sur le boulevard avec M. Etienne Arago, qui témoignait beaucoup d'ardeur : « Tenez, lui dit-il, « en lui montrant un homme du peuple qui cirait ses (( souliers avec l'huile d'un réverbère cassé, voilà le
<( peuple, voilà Paris! Légèreté , insouciance , ap-
<c plication à de petits usages de ce qui représente de « grandes choses... » 11 se trompait de moitié. Le peuple devait prendre part au combat d'une manière sérieuse : il ne fut indifférent qu'aux résultats de la victoire.
Les deux bataillons de la garde chargés de parcourir la rivedroite de la Seine, s'étaient mis en marche sous la conduite du général Talon. Au Pont-Neuf, ils entraînèrent dans leur mouvement le 1 5^ léger, qu'ils rencontrèrent : et, quittant la rive droite de la Seine, ils entrèrent par le milieu du pont dans l'ile de la Cité. Débouchant ensuite sur le quai de l'Horloge, ils gagnèrent l'entrée du pont Notre-Dame, où ils s'arrêtèrent un instant.
L'Hôtel-de-Ville était occupé, depuis la pointe du jour, par quelques jeunes gens intrépides, et beaucoup de citoyens craintifs, qui sV étaient rendus pour veiller à Tordre public, y étaient entrés parce que la place était vide, et paraissaient fort effrayés de la fougue de leurs compagnons. Mais sur la place de Grève et dans toutes les rues qui viennent y aboutir, se pressaient des hommes
indomptables. Le tocsin sonnait à l'église de Saint-Séverin, et le bourdon de Notre-Dame répondait à ce bruit de deuil par un bruit plus formidable encore. Le tambour retentissait dans la rue Planche-Mibray, qui fait face au pont Notre-Dame, et la foule se précipitait vers le quai.
La garde s'avança sur le pont, et s'ouvrant tout-à-coup, démasqua deux pièces d'artillerie. Le bruit du tambour cessa ; sur le pavé de la rue il ne resta que les morts. La garde passa le pont, se déploya sur les quais de Gèvres et Pelletier, laissa un peloton pour garder l'entrée de la rue Planche-Mibray, et serépandit sur la place de Grève, chassant devant elle les Parisiens qui s'écoulèrent rapidement par toutes les issues de la place, tandis que les défenseurs de l'Hôtel-de-Ville s'échappaient par les portes de derrière en tirant des coups de fusil.
Le 15^ léger était resté de l'autre côté du pont, et couvrait le marché aux Fleurs. Immobiles, l'arme au pied, les soldats du 15^ assistaient au combat sans y prendre part. Devant eux passaient à tout moment des citoyens en armes, et l'ofïicier se contentait de leur dire, en leur montrant de la pointe de son épée des ouvriers qu'on emportait tout sanglants : « Vous voyez î... de grâce, n'allez pas de ce côté. » Mais des tirailleurs venus du passage Dauphine et du faubourg Saint-Jacques s'entassaient peu à peu, sans que rien pût les retenir, sur le quai de la Cité. La hauteur du parapet de la Seine les mettait à l'abri du feu que la garde dirigeait sur eux de la rive droite, et les balles qu'ils lançaient allaient frapper à coup sûr les soldats qui couvraient la place de Grève. Telle était, du reste, l'ardeur des hommes du peuple, que beaucoup d'entre eux s'élancèrent sur le pont suspendu qui conduit à la place, au milieu de