‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 55 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« Vaincu, votre perte est assurée. Vainqueur, on ne vous « pardonnera jamais tout ce sang. »

Le maréchal parut ébranlé. Alors, continuant avec plus de force : — « Faut-il tout vous dire, s'écria M. Ârago ? « J'ai recueilli dans la foule sur mon passage des paroles « sinistres : On mitraille le peuple; c'est Marmont qui paie « ses dettes ! ... » A ces mots, Marmont porta la main à la garde de son épée.

On annonça l'arrivée de cinq députés qui venaient parlementer. M. Arago leur céda la place et fut témoin, à l'instant même, d'une scène extraordinaire. Le gouverneur des Tuileries, M. Glandevez, ayant pressé la main à un des cinq négociateurs, M. d'Ambrugeac avait osé dire qu'il s'en plaindrait au roi. Indigné, le général Tromelin pousse droit à lui, l'apostrophe d'une voix tonnante, et se félicite d'avoir enfm trouvé une occasion de faire éclater ce qu'il avait au fond de Fàme. L'explosion de cette colère fut si impétueuse que, si elle avait rencontré quelque résistance, les épées seraient sorties du fourreau, tant il y a d'antipathies ardentes sous cette froide et trompeuse uniformité de la vie des cours !

En se retirant, M. Arago apprit à M. Delarue, aide-decamp du duc de Raguse, qu'il avait vu sur la place de rOdéon des soldats disposés à se joindre au peuple. Vivement frappé de cette nouvelle, M Delarue court la communiquer au prince de Polignac, et revient découragé, en disant : « Il veut que, si la troupe passe du côté du peuple, (( on tire aussi sur la troupe. »

Sur ces entrefaites, arrivèrent les cinq commissaires. Ils furent introduits dans Tappartement du duc de Raguse. 11 était seul. M. Lafiîtte, prenant la parole au nom de ses I. i5

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collègues, conjura le maréchal de faire arrêter Feffusion du sang. Il lui représenta tout ce qu'il y aurait de funeste, non-seulement pour la nation, mais pour le trône, dans une violation obstinée de toutes les lois constitutives du pays. Le maréchal répondit qu'il ne lui appartenait pas de juger de l'inconstitutionnalité des ordonnances ; qu'il était militaire et devait, sous peine d'infamie, rester au poste où la confiance du roi l'avait placé ^ que, d'ailleurs, avant de demander la révocation des ordonnances , il fallait faire mettre bas les armes aux Parisiens , et qu'il y allait de son honneur de ne pas céder. En prononçant ces paroles, il interrogeait du geste et du regard les généraux Gérard et Lobau. — « Votre honneur, reprit alors vive- « ment M. Laffitte ! votre honneur ! Monsieur le maréchal ; <( mais il n'y a pas deux honneurs, et de tous les crimes, (( le plus grand est de verser le sang de ses concitoyens ! (( — Pouvez-vous bien me tenir ce langage, Monsieur (( Laffîtte, vous qui me connaissez, dit le duc de Raguse « d'une voix pénétrée.^ Eh ! que puis-je faire? J'écrirai au {( roi. »

M Laffitte ayant alors demandé à Marmont s'il ava it quelque espoir dans le succès de cette dernière tentative, Marmont secoua tristement la tête. « Dans ce cas, ajouta « M. Laffitte, je suis décidé à me jeter corps et biens dans (( le mouvement. »

Un officier entra et entretint Marmont à voix basse. Tout-à-coup se retournant vers les négociateurs : « Repu - (( gneriez-vous, leur dit le maréchal, à voir le prince d.e « I^olignac ? » Sur leur réponse négative, il sortit, mais rentra presque aussitôt. Le prince refusait de recevoir les députés. Tel était, en effet, l'indomptable fanatisme de ''■ .1

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