CHAPITRE IV
télégraphique était coupée. Des trois frères, directeurs du télégraphe, deux étaient libéraux, le troisième royaliste. La dépêche fut portée jusqu'à Écouen, à travers les barricades, par un pauvre invalide quiavait une jambe de bois. C'était enfln dans la haute sphère, d'où tous les ordres devaient partir, une imprévoyance complète, une confusion inexprimable Aucune distribution régulière de vivres n'avait encore été faite aux troupes. M. de Champagny, apprenant que la manutention était menacée, en fît sur le champ passer l'avis au quartier-général. On y envoya deux compagnies de vétérans qui, à peine arrivées, se laissèrent désarmer. M. de Champagny s'adressa aussitôt à M. de Latour-Maubourg, gouverneur des Invalides, et, avec les approvisionnements particuliers de l'hôtel, on établit à TÉcole militaire une sorte de manutention nouvelle. Efforts inutiles! Quand il futquestion défaire escorter les vivres destinés aux troupes, les communications étaient interrompues, et la faim vint s'ajouter à toutes les souffrances qui, dans cette journée, accablèrent le soldat.
A quatre heures, les députés, comme on en était convenu, se trouvèrent réunis chez M. Bérard. Une vive anxiété se peignait sur tous les visages. M. Laffitte rendit compte de la démarche des commissaires auprès du duc de Raguse. Ainsi donc, la royauté ne se jugeait pas en pé ril! elle se croyait même en mesure de dicter des conditions. ÎV'était-il pas bien imprudent de braver un pouvoir aussi sûr de lui-même ? Des exclamations parties de tous les coins de la salle témoignèrent de Teffroi de rassemblée. D'un autre côté, la persistance des Parisiens dans la révolte, les cris de mort poussés dans la cour même de Thôtel, Tardeur bruyante des citoyens qui se pressaient
aux portes; le bruit lointain des cloches mêlé aux détonations de la mousqueterie et aux roulements des tambours, tout cela prouvait que ce n'était pas à Saint-Cloud seulement qu'était la force, et que, comme la royauté, le peuple avait ses passions. Quel parti prendre? Celui du courage, disaient M. Bérard et quelques-uns de ses amis. Deux journalistes, MM. Andra et Barbaroux, s'étaient précipités dans la salle, et ils étaient là, faisant honte aux députés de leur faiblesse, les adjurant de se mettre à la tête des insurgés, et de ne pas laisser sans chefs une population armée pour la querelle de la bourgeoisie. M. Coste apportait en même temps une épreuve de !a protestation que nous avons rapportée et qu'il avait été chargé d'imprimer^ mais, non content de l'avoir purgée de toute expression monarchique, il refusait de la publier, à moins que les députés n'y apposassent leurs signatures. Il fallait se décider. M. Sébastiani eut peur, et sortit accompagné de M.lBertin de^Vaux et du général Gérard. Peu à peu l'assemblée se^ trouva réduite à un fort petit nombre de membres. Pour échapper au danger des signatures réelles, on imagina de faire une liste de noms : c'était laisser à chacun la ressource d'un désaveu-, et, comme le moyen ne paraissait pas encore assez rassurant, on proposa de grossir cette liste des noms de tous les députés libéraux absents de Paris. « Voilà qui est fort bien vu, dit M. Laf- (( fitte d'un ton railleur : si nous sommes vaincus, perce sonne n'aura signé 5 si nous sommes vainqueurs, les « signatures ne manqueront pas. » M. Dupin aîné n assistait point à cette réunion. Son nom fut porté sur la liste, mais rayé par M. Mauguin, qui paraissait craindre de la part de son collègue une réclamation violente en cas-