CHAPITRE V
Monsieur le maréchal, vous faites tirer sur le peuple, et ( Tautorité municipale ne s'est pas encore montrée ! — c C'est vrai, dit le maréchal, en portant la main à son ( front avec désespoir, c'est vrai! » Et appelant son serétaire : u Que les maires de Paris soient convoqués d'ici ( à une heure. — D'ici à une heure, Monsieur ! mais qui ( sait ce qui arrivera d'ici à une heure? Peut-être n'exis- ( terez-vous plus, ni deux cent mille Parisiens, ni le roi, ( ni moi qui vous parle ! Ce qu'il faut faire. Monsieur le ( maréchal, permettez-moi de vous le dire : partez à l'in- ( stant, arrêtez ces fusillades que vous entendez d'ici ; ( allez à Saint-Cloud dire au roi que nous avons dépavé c nos rues ^ que le haut de nos maisons est rempli de c pavés ^ que cent mille des plus braves soldats ne pren- ( draient point Paris ^ que beaucoup de gens qui entendent ( la guerre, moi, tout le premier, vont se mettre à la tète ( de la population si des concessions immenses ne sont ( pas faites î »
Le duc de Raguse répondit avec accablement que le roi savait tout, mais qu'il prêterait peut-être l'oreille à une députation, pourvu que ce fût une dépulation de la bourgeoisie^.
Le duc de Raguse, au sortir de cet entretien, donna ordre aux maires de se réunir. Quatre d'entre eux se rendirent à cet appel. La proclamation dont le maréchal avait parlé était imprimée. On mit en liberté des prisonniers qu'on chargea de la répandre dans le peuple.
Les troupes royales se trouvaient alors refoulées loin des quartiers populeux, dont les innombrables barricades élevées dans la nuit leur fermaient irrévocablement l'ac-
' Déposition de M. Galle dans le procès des ministres , tome II, p. 128.
ces. Elles n'occupaient plus que le cordon qui s'étend du Louvre aux Champs-Elysées. Des troupes de ligne stationnaient dans le jardin des Tuileries et sur la place Vendôme. La garde couvrait le Carrousel, la place Louis XV, le boulevard de la Madeleine, la cour intérieure du Palais- Royal 5 plusieurs postes avaient été établis dans la rue Saint-Honoré ^ deux bataillons suisses défendaient le Louvre, et la gueule des canons était tournée, partout, du côté par où la foule pouvait venir.
Les Suisses se montraient inquiets. Un tout autre sentiment animait le reste des troupes. Épuisés par la faim, domptés par la fatigue, fils du peuple, après tout, en qui la honte de céder était combattue par Thorreur de vaincre, tous ces soldats s'affaissaient sur leurs armes, Tàme abattue, le regard fixe et morne. Ces maisons où, derrière chaque fenêtre fermée, ils devinaient un ennemi 5 ces rues inondées de soleil et désertes qu'on leur avait fait sillonner et où gisaient tant de leurs camarades morts sous les balles d'assaillants invisibles ^ ces hautes barricades ^ ce silence -, cette vaste cité où n'étaient plus ni le tumulte ni le repos ; ces cris aigus et rares de Vive la Charte ! appel sauvage à une légalité que la plupart ignoraient, tout cela déconcertait les plus fermes, et les chefs eux-mêmes hésitaient, troublés jusqu'au fond du cœur.
Le peuple, maître chez lui, quittait par bandes les faubourgs et descendait le long des boulevards en colonnes serrées .
Une scène bizarre se passait en même temps au milieu de Paris. De dix à onze heures, un homme d'une taille moyenne, d'une figure énergique, traversait, en uniforme de général, et suivi par un grand nombre d'hommes ar-