CHAPITRE V
mes, le marché des Innocents. C'était de M. Evariste Dumoulin, rédacteur du Constitutionnel, que cet homme avait reçu son uniforme, pris chez un fripier^ et les épaulettes qu'il portait lui avaient été données par Tacteur Perlet •: elles venaient du magasin de TOpéra-Comique. Quel est ce général, demandait-on de toutes parts? Et quand ceux qui l'entouraient avaient répondu : « c'est le « général Dubourg, » vive le général Dubourg ! criait le peuple, devant qui ce nom n'avait jamais retenti. Mais tous alors avaient un immense besoin d'être commandés.
Le cortège se rendit à l'Hotel-de-Ville. Le général s'y installa. Quelques instants après, le drapeau tricolore avait cessé de flotter sur l'Hôtel. Un homme entra dans le cabinet où se trouvait M. Dubourg et où plusieurs jeunes gens, rangés autour d'une table, étaient occupés à écrire. « Gé- « néral, voici le tapissier. De quelle couleur le drapeau? c( — Il nous faut un drapeau noir, et la France gardera (( cette couleur jusqu'à ce qu'elle ait reconquis ses li- « bertés. )>
M. Baude parut à son tour à l'Hôtel-de-Ville pour y jouir des privilèges de l'audace. Il se fit secrétaire d'un gouvernement idéal, il répandit des proclamations. Un avocat, M. Franque, reçut ordre de courir chez le premier président de la cour royale, M. Séguier, de l'arrêter et de le conduire de force à l'Hotel-de-Ville. On voulait placer l'insurrection sous le patronage apparent des autorités judiciaires. Ainsi, les deux hommes qui avaient voulu être le pouvoir pendant quelques heures, furent le pouvoir. On obéissait.
A peine installé, M. Baude prit quelques mesures d'urgence. 11 fit faire par M. de Villeneuve l'inventaire de la
caisse de FHotel-de-Ville, où l'on trouva un peu plus de cinq millions. 11 convoqua les syndics de la boulangerie, qui Tin formèrent que Paris était approvisionné de pain pour un mois, il fit prévenir les syndics de la boucherie que durant la crise, le bétail entrerait librement à Paris. Enfin, une commission chargée de correspondre avec THôtel-de-Ville, se forma par ses soins dans chacun des douze arrondissements de la capitale.
Au milieu des soucis de cette puissance si hardiment usurpée, M. Baude reçut la visite de M. Claprote, attaché à l'ambassade de Prusse. 11 apprit de lui que l'attitude du peuple parisien pendant ces étonnantes journées avait frappé tous les membres du corps diplomatique non-seulement de stupeur, mais encore d'admiration • que leurs dépèches contenaient l'expression de ce double sentiment, et rendaient probable le maintien de la paix entre l'Europe monarchique et la France révolutionnaire.
Peu de temps après, des ouvriers poussant de grands cris amenèrent à THôtel-de-Ville un homme qu'ils avaient arrêté aux barrières et qu'ils avaient trouvé porteur d'un paquet soigneusement cacheté. On interrogea cet homme : c'était un officier suédois que le comte de Lœwenhielm, ministre de Suède et Norwège, avait, dans la nuit, expédié au cabinet de Stockolm, avec un rapport sur les événements qui venaient de s'accomplir. M. Baude fit reconduire l'olïîcier chez le comte de Lœwenhielm, auquel il renvoya, parfaitement intacte, la dépèche trouvée sur le courrier. Touché de tant de courtoisie, le ministre de Suède s'empressa d'en écrire à M. Baude; mais il ne parut pas à riIotel-de-Ville, ainsi qu'on l'a dit dans le temps, et il ne l'aurait pu faire sans sortir imprudemment de la réserve