‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 66 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

qui lui était commandée. Car quelques personnages politiques soupçonnaient Bernadotte d'avoir nourri long-temps des espérances ambitieuses^ ils croyaient qu'en le tirant d'un camp pour le placer sur un trône étranger, la fortune lui avait enflé le cœur au point de lui faire rêver la couronne de France. La chute des Bourbons était une catastrophe dont il pouvait essayer de tirer parti. En eut-il la pensée? Nous Tignorons. En tout cas, les événements devaient marcher plus vite que son désir.

Il y avait deux gouvernements militaires dans Paris. Auquel des deux allait rester le pouvoir? Tout espoir de conciliation était alors chimérique. On avait envoyé aux différents postes Tordre de cesser le feu^ cet ordre n'était point parvenu. Les fourriers des compagnies postées sur la place du Carrousel avaient été chargés de copier la proclamation du maréchal, et Lavaient copiée en effet, les uns sur leurs genoux, les autres sur des tambours ; mais la fusillade n'en continuait pas moins devant la colonnade du Louvre et ailleurs avec une extrême vivacité. Un mois et demi de solde fut alloué à chaque militaire, et la distribution, que rendait possible la proximité du trésor, se fit à l'instant même sur la place du Carrousel. On braqua une pièce de huit à l'entrée de la rue de Rohan. Enfin, des soldats du 6" de la garde, établis dans les maisons qui avoisinent le Palais-Royal, s'y préparèrent à soutenir lassaut, car la masse des assaillants grossissait, le mugissement de la ville s'étendait de plus en plus, et, dans la rue Richelieu, les barricades, se rapprochant des soldats avec une rapidité surprenante, devenaient des tranchées d'attaque.

L'audace des chefs royalistes ne répondait ni au carac-

tère menaçant des mesures prises, ni à la gravité du péril. Le duc de Raguse refusa formellement aux artilleurs Tautorisation de mettre le feu à la pièce de la rue de Rohan, et un jeune otficier du 6^ de la garde étant venu lui demander de lancer quelques boulets sur le quai Voltaire : (( Eh! Monsieur, répondit le maréchal avec colère, vous « voulez donc détruire cette ville de fond en comble î »

Quant aux dignitaires du royaume, aux pairs de France, ils n'étaient occupés en ce moment qu'à se lamenter sur leur position compromise, sur leurs biens jetés en pâture à la populace, sur leurs tètes menacées peut-être! Le peuple était déchaîné : comment le contenir? Et ils maudissaient à Tenvi M. de Polignac. Possesseurs d'une fortune composée des débris de quatre révolutions, heureux pendant quinze ans dans un pays dont leur bonheur résumait les calamités, ils s'étaient attachés à la royauté absolue par calcul, non par conviction. Cela même leur avait permis une prévoyance dont M. de Polignac n'était point capable , parce qu'il était désintéressé comme tous les fanatiques, et loyal dans son aveuglement.

(( Nous l'avions bien prédit, se disaient l'un à l'autre ( tous ces grands personnages. Il fallait endormir Ja bête ( féroce : on l'a irritée. Nous voilà sur les bords d'un gouffre. Et pourquoi ? parce qu'on a repoussé nos sages ' conseils-, parce que la Cour, dominée par l'ascendant < fatal d'un insensé, n'a pas su modérer le mouvement ( de la contre-révolution. Qu'allons-nous devenir.^ Qui ( sait si le retrait des ordonnances ne suflTirait point pour ( calmer le peuple? Là serait notre salut. »

Le grand référendaire de la Cour des pairs, M. de Sémonville, partit donc du Luxembourg pour se rendre à

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