‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 69 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

sur la place de l'Odéon. Il fallait des armes. Une voix s'éleva : « A la caserne de la rue Tournon ! » Un instant après, cette caserne était envahie-, les gendarmes fuyaient, et les premiers occupante jetaient à la foule avide, à travers la porte entre-bàillée, sabres, épées, gibernes, fusils et mousquetons. Chaque élève de l'École polytechnique, à mesure qu'il recevait une arme, criait : a Qui veut me suivre? » Et aussitôt des groupes de vingt, trente ou quarante ouvriers couraient se ranger derrière lui ; le tambour battait et on se mettait en marche. De ces détachements, l'un courut enlever aux Suisses le poste de la place Saint- Thomas-d'Aquin • un autre alla s'emparer d'un magasin à poudre situé près du Jardin des Plantes-, un troisième, de deux cents à deux cents cinquante hommes, se dirigea sur un dépôt de la garde royale, place de l'Estrapade. Les soldats se montrèrent aux fenêtres, le fusil à la main. On leur cria : « Ne tirez pas, il ne vous sera fait aucun mal. » La colonne avançait toujours. Profitant de ce moment d'hésitation, un jeune homme nommé d'Hostel, grimpa rapidement à la fenêtre. 11 dit à l'oflîcier quelques mots qu'on n'entendit pas^ mais à l'instant même, on vit celuici ôter son habit et en revêtir le jeune homme qu'il serra dans ses bras. Le poste fut évacué et les armes furent livrées au peuple.

Une scène à peu près semblable eut lieu à quelques pas du Panthéon, à la prison de Montaigu. Le commandant du poste avait rangé sa troupe en bataille dans la rue. Le brasseur Maës, du faubourg Saint-Marceau, était à l'entrée suivi d'une centaine d'ouvriers et prêt à commencer le feu, lorsqu'un élève de l'École polytechnique, revêtu de son uniforme, arriva en courant. Il prononça quelques paroles

sorties du cœur; il nen fallut pas davantage : l'officier abaissa son épée, et les soldats jurèrent de ne pas tirer sur leurs frères.

En ce moment, la place de TOdéon se couvrait d'hommes armés. A l'angle de la rue qui débouche au milieu de la place, dans la boutique d'un marchand de vins, un grand nombre d'étudiants et d'ouvriers faisaient des cartouches, sous la direction et d'après les conseils de quelques anciens militaires. Le papier avait d'abord manqué; mais, aux cris poussés par le peuple, il en tomba d'énormes monceaux de toutes les fenêtres de la place. A chaque minute on apportait des balles d'un atelier improvisé sur la place Saint-Sulpice : on y fondait de l'étain et du plomb. Tout près du péristyle du théâtre de l'Odéon, une charrette supportait deux tonneaux de poudre défoncés. Ces tonneaux venaient de la poudrière du Jardin des Plantes. Deux élèves de l'École polytechnique, MM. Liédot et Millette, y plongeaient incessamment leurs chapeaux qu'ils retiraient pleins de poudre.

Pendant la distribution qui se faisait avec une imprudence héroïque, M. Lothon fut nommé par acclamation général en chef de cette petite armée. Mais un inconnu, ayant réclamé le commandement, en qualité d'ancien militaire, M. Lothon lui céda gahnent l'autorité. L'inconnu ceignit une écharpe rouge; le tambour battit un ban, et toute la colonne s'ébranla. Elle était composée d'un millier d'hommes.

Trente ou quarante combattants s'en détachèrent pour prendre, sous la conduite de M. Lothon, la route du PontiNeuf. Ils traversèrent la Seine et allèrent déboucher, par la rue Saint-Thomas du Louvre, sur la place du Palais-

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