‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 4)Chapitre 89 sur 174 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

de ces situations violentes où il suffît d'une minute pour donner comme pour enlever un empire.

Il fut donc décidé qu'on rédigerait à la hâte des ordonnances révoquant celles du 25 5 rétablissant la garde nationale, dont le commandement était confié au maréchal Maison • nommant M. Casimir Périer aux finances et le général Gérard à la guerre. Mais tout manquait : encre, plumes, papier^ on n'avait pas même de protocole qui put servir de modèle ^ on eut beaucoup de peine à sortir de ces petits embarras, fils imperceptibles auxquels Dieu se plaît à suspendre le destin des familles royales ! La difficulté s'accrut quand il fallut obtenir la signature de Charles X. Pour parvenir jusqu'à son appartement, il y avait plusieurs lignes de gardes-du-corps à traverser. Le duc de Mortemart mit tout en œuvre pour faire fléchir l'étiquette dans ce moment solennel. Ce fut en vain. Les gardes-du-corps se croyaientenchaînés d'autant plus étroitement à leur consigne, que la royauté était en péril. Impatienté, irrité, le duc de Mortemart se fit conduire chez le valet de chambre de service, et, d'un ton extrêmement animé : « Monsieur, f( je vous rends responsable de tout ce qui peut arriver.» Enfin, il fut introduit dans l'appartement de CharlesX. Le vieux roi était au lit : il se souleva languissamment : « Ah ! c'est vous, Monsieur le duc? dit-il d'un air abattu.» M. de Mortemart lui fit observer qu'il fallait se hâter • que les ordonnances voulaient être signées à l'instant même, et que pour lui, ilétaitprêtà partir.» Attendons encore, répondit <( Charles X. — Mais, sire, le comte d'Argout est là. Il vous <( dira quelle est à Paris la situation des choses. — Je ne (( veux point voir M. d'Argout, dit Charles X, qui ne l'ai- « mait pas. — Eh bien, sire, le baron de Vitrolles est avec

(( lui. Voulez-vous qu'on l'introduise? — Le baron de « Vitrolles? Oui, qu'il entre. ))0n appela M. de Vitrolles. Il sortait de l'appartement de M. de Polignac. Il avait trouvé le prince à moitié endormi, et comme il lui demandait par quelle inconcevable témérité il avait jeté un aussi orgueilleux défi à l'esprit révolutionnaire, n'ayant à sa disposition que sept mille hommes, u les états en portaient treize « mille», avait répondu le prince de Polignac.

M. de Vitrolles s'étant approché du lit du roi, Charles X fit signe au duc de Mortemart de se retirer. Le ministre, blessé, dit à voix basse : « Ah! s'il ne s'agissait pas de (( sauver la tête du roi ! » , et il sortit.

En apercevant, dans de semblables circonstances, celui qui avait toujours exercé sur son esprit un si puissant empire, Charles X prit un visage sévère : « Comment! (( c'est vous, M. de Vitrolles, qui venez m'engager à cé- « der devant des sujets rebelles! » M. de Vitrolles répondit avec vivacité qu'au point où en étaient les choses, il n'avait pas cru pouvoir donner à son roi une plus grande preuve de dévoûment, et que ce serait le tromper que de chercher à lui adoucir l'amertume de cette situation. « Je (( vais plus loin, ajouta-t-il, et je doute que votre majesté « puisse désormais rentrer dans Paris révolté^ je sens que (( la dignité de votre couronne en recevrait une rude at- (( teinte -, mais que faire ? Comment vaincra une popula- « tion de toutes parts soulevée? Mieux vaudrait cent fois « transporter ailleurs le centre de cette guerre cruelle. « Croyez-vous pouvoir compter sur la Vendée? Je suis prêt <( à me dévouer jusqu'au bout. » Charles X parut un moment réfléchir.» La Vendée! dit-il, comme répondant à ses (( propres pensées . . .c'est bien difiicile ! . . .bien difficile !.. »

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