CHAPITRE V
Le duc de Mortemart fut rappelé. Les dispositions du roi lui parurent tout à fait changées. Son accablement avait fait place à une sorte d'ardeur singulière ^ il mit presque de l'empressement à signer les ordonnances, s'arrêtant toutefois, dans ses concessions, à certaines limites. Voilà comment la monarchie rendit son épée. . Quand le duc de Mortemart sortit de la chambre du roi, il faisait presque jour. Il rencontra M. de Polignac sur la terrasse. C'était la première fois qu'il le voyait revêtu de l'uniforme d'ofiTicier-général. M. de Polignac était vivement ému. Devant eux, Paris se cachait dans un nuage composé de brouillard et de fumée; on entendait par intervalles les coups de feu des avant-postes. Tout-à-coup M. de Polignac, étendant le bras vers la capitale, s'écria d'un air inspiré : « Quel malheur que mon épée se soit c( brisée entre mes mains, j'établissais la Charte sur des (( bases indestructibles! « Puis se retournant vers M. de Mortemart : « Ne craignez point que je fasse ici obstacle (( à votre mission. Vous partez pour Paris, moi pour Ver- « sailles. »
Une calèche conduisit M. de Mortemart jusqu'au bois de Boulogne. MM. d'Argout et Mazas l'accompagnaient. Là on refusa de les laisser passer. Le Dauphin, qui la veille avait pris le commandement des troupes et qui voulait à tout prix empêcher les concessions, le Dauphin avait écrit aux chefs des avant-postes pour leur défendre, sous peine de la vie, d'ouvrir passage à quiconque viendrait de Saint-Cloud. Après une discussion fort vive, M. de Mortemart obtint de continuer sa route, mais il dut tourner à pied le bois de Boulogne. Craignant d'être arrêté à la barrière de Passy, il fît un long détour pour gagner la capi-
taie. Du Point-du-Jour au pont de Grenelle, il remarqua que tout était solitude et silence. 11 entra dans Paris en escaladant un mur dans lequel avait été pratiquée une brèche, par où on faisait passer des vins de contrebande. Sans cravate et sa redingote sur le bras, il marchait mêlé à quelques hommes du peuple, dont il déjouait la surveillance par des propos militaires ; et c'est ainsi qu'il arriva sur la place Louis XV. Il était environ huit heures du matin-, la ville était muette et toutes les fenêtres étaient fermées 5 on n'apercevait dans les rues que de tranquilles passants. » C'est le calme de la force », dit le duc de Mortemart à ceux qui l'accompagnaient.
Les parisiens avaient employé la nuit à construire des barricades, pour mettre la ville à l'abri de toute attaque. Des lampions, placés aux fenêtres et sur les pierres amoncelées dans les rues, éclairaient les travailleurs, groupés de distance en distance. De quelle condition étaient ces travailleurs ? pour qui veillaient-ils auprès de ces monceaux de pierres? et quel était leur espoir.? On entendit s'élever, du sein des quartiers reculés, des clameurs étranges, aussitôt suivies d'un long silence. Et les patrouilles de bourgeois s'arrêtaient pour écouter cette voix du peuple dans la nuit. On veillait aussi à l'hôtel Laflitte.