‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 11 sur 201 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

(( laisser seule avec des espions, la certitude de ne sortir (( qu'au mois de septembre, ont pu seuls me décider à la <( déclaration de mon mariage secret K )>

Comment admettre en elTet, que la duchesse de Berri eût pris spontanément la résolution de signer un acte ([ui la dépouillait de son titre de régente et de sa dignité de mère, un acte qui, rendu public, abaissait la cause de la légitimité, couvrait les royalistes de confusion, et donnait pour dénoùment à une guerre civile les témérités d'un amour secret? Marie-Caroline ne fit donc que céder, suivant les termes de la déclaration, aux « mesures ordonnées par le gouvernement. » Au reste, la résignation était impossible à sa nature ardente, et elle n'avait pas l'àme assez forte pour se sacrifier à son parti en dominant son malheur. Peut-être n'aurait-on eu besoin que de faire luire à ses yeux l'espoir de la liberté ! Toujours est-il qu'elle ne consulta, dans cette occasion, ni madame d'Hautefort ni M. de Brissac, comme si elle eut craint qu'on ne l'empêchât de courir à sa perte.

La déclaration était du 22. Le 26, la reine en put lire le texte dans le Moniteur. Ainsi, Marie-Caroline voyait sa vie intime livrée, sous le gouvernement de ceux de ses proches qu'elle avait le plus aimés *', aux commentaires insultants de la multitude. Ainsi, elle avait compté en vain sur cette solidarité d'honneur qui règne entre parents, même dans les conditions obscures, et qui, protégeant les familles, les sauve du scandale par le secret.

' Lettre citée dans la biographie des contemporains, par MM. Sarrut et Saint-Edme.

2 Est-il besoin de rappeler ici ce mot, si connu, de la duchesse deBerri : « J'ai toujours aimé ces bons d'Orléans ».^

Mais cette révélation des faiblesses d'une femme n'était pas seulement honteuse, elle était impolitique, car l'avantage momentané que les ministres pouvaient retirer de la déconsidération du parti légitimiste était loin de racheter le tort durable qu'ils faisaient au principe monarchique par l'avilissement d'une maison de rois.

Aussi bien, l'effet trompa les prévisions du pouvoir. Aux yeux de tous les gens honnêtes, le scandale de la faute avouée fut comme couvert par celui de la publicité qu'on lui donnait. Les républicains ne s'élevèrent que contre l'atteinte portée par le Pouvoir à la sainteté des liens du sang, aussi généreux à regard de la princesse captive qu'ils venaient de se montrer terrible à son parti. Pour ce qui est des légitimistes, ils nièrent l'authenticitéde la déclaration, et prétendirent que la duchesse de Berri venait d'être indignement calomniée à la face de l'Europe.

Les ministres durent comprendre alors à quelles nécessités misérables ils s'étaient eux-mêmes condamnés. Accusés de fraude et d'imposture, il ne leur restait plus, pour se disculper, qu'à prouver par acte authentique la grossesse de la duchesse de Berri, Et comment l'obtenir, cette preuve, sans descendre à tout ce que la persécution peut présenter de plus tyrannique et de plus vil ? 11 leur était loisible, il est vrai, de laisser la prisonnière accoucher à Blaye 5 ils auraient pris les mesures convenables pour que l'accouchement fut bien constaté, et c'était un moyen de fermer la bouche aux incrédules et à ceux qui affectaient de l'être. Mais que de chances à courir en prenant ce parti! Sans parler de ce qu'il y avait d'ignoble à entourer d'espions une femme captive, et à fairesurprendre

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par des gens de])olice le moment où elle deviendrait mère, qui pouvait répondre qu'elle ne [)arvînt pas à déjouer, quand l'heure fatale serait venue, la surveillance de ses gardiens? Qu'arriverait-il, d'ailleurs, si elle mourait en couches, ou si elle succombait aux tortures morales résultant pour elle d'une investigation pleine d'insulte !' Le Pouvoir permettrait-il qu'on préparât contrelui une accusation d'assassinat ? Ces craintes, de la part des ministres, étaient d'autant plus naturelles, que depuis quelque temps la santé delà prisonnière s'altérait d'une manière visible. Dès le l''" mars, un rapport avait été rédigé à Rlaye par cinq médecins, et l'on y disait ^ •

(( ïl importera de procurer à M"'^ la duchesse de Berri « la faculté de se rapprocher le plus tôt possible de son « pays natal, dont la température paraît devoir être plus <( favorable à sa santé; et si cette décision salutaire était « prise, il serait à désirer qu'elle fût exécutée avant le « terme de la grossesse présumée, dans la crainte qu'a- « près l'accouchement, les symptômes de l'affection pul- « monaire ne fissent des progrès trop rapides pour perte mettre un voyage quelconque. Ce conseil doit avoir «t d'autant plus de poids, que Tétat moral de la duchesse « de Berri ne peut aujourd'hui que recevoir des impres- « sions de plus en plus fâcheuses par l'effet d'une détentt tion prolongée. »

La conclusion était claire, et il est à remarquer que. parmi les signataires de ce rapport, MM. Canihac,Grateloup, Bourges, Cintrac, se trouvait M. Ménière, que le gouvernement lui-même avait donné pour médecin à la princesse, sur la présentation de M. Orfila.

' Voir aux documents historiques, n" ;j.

Les ministres avaient donc de puissants motifs pour ne pas prolonger la captivité de la duchesse de Berri jusqu'au moment qui suivrait ses couches: et, d'un autre côté, ils ne voulaient point la mettre en liberté avant d'avoir obtenu, de sa grossesse, une preuve éclatante, authentique, qu'ils pussent victorieusement opposer aux dénégations du parti légitimiste.

Les choses en étaient là lorsque l'accoucheur de la duchesse de Berri, M. Deneux, demanda l'autorisation de se rendre à Blaye. Il y fut décidé par des considérations que son parti n'approuva point et qui étaient cependant honorables. Il pensa que, si sa demande était rejetée, le fait de la grossesse serait démenti par ce refus ; que si, au contraire, elle était admise , sa mission équivaudrait à un désaveu formel de la protestation attribuée jadis à Louis- Philippe contre la légitimité du duc de Bordeaux. On se rappelle à quels doutes avait donné lieu la naissance du duc de Bordeaux : ces doutes, après la révolution de juillet, avaient été habilement accrus et envenimés par les partisans de Louis-Philippe ; on avait même parlé d'une enquête. M. Deneux crut, nonsans raison, qu'en allant faire à Blaye, par ordredu gouvernement nouveau, ce qu'il avait fait aux Tuileries le 29 septembre 1820, il mettrait les courtisans dans l'impossibilité de combattre l'autorité de son premier témoignage.

Voulant détruire à tout prix l'accusation de mensonge qui pesait sur eux, les ministres avaient intérêt à faire certifier la grossesse de la prisonnière par des hommes de son propre parti. Or, le dévoùment de M. Deneux à la mère de Henri V était connu, et sa qualité d'accoucheur donnait à sa présence à Blaye une signification sur la-

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