‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 129 sur 201 · CHAPITRE IX. 3i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. 3i

Pour peu qu'on y rélléchisse, on verra que, par essence et par intérêt, la bourgeoisie française aurait dû être républicaine, 11 était tout simple, en effet, que, maîtresse absokie de l'ordre social par ses richesses, son activité intellectuelle et son industrie, elle cherchât à dominer souverainement, dans l'ordre politique, par des représentants tirés de son sein. Qu'elle eût concentré dans ses mains la puissance élective pour se préserver du débordement des passions populaires, c'était là certainement un calcul concevable, quoiqu'entaché d'égoisme et d'injustice. Mais comment fut-elle amenée à se dessaisir d'une partie de son autorité politique au profit d'un roi? Quels motifs la poussèrent à placer en face d'un principe électif, fondement de sa puissance, un principe opposé, rival, ennemi :

conçoit-on que l'homme pût agir, si lorsque la tète veut une chose, le bras en voulait une autre? Voilà pourtant le régime constitutionnel ! A moins que le roi n'y soit, selon l'expression de Bonaparte, un cochon àl'engrais, ce qu'un roi ne voudra jamais s'il est intelligent, et ce qu'on ne voudra jamais pour lui s'il est idiot. On cite toujours, il ce propos, l'exemple de l'Angleterre, et l'on ne prend pas garde qu'en Angleterre, la royauté peut vivre uniquement comme symbole, parce qu'en effet elle y exprime la puissance /(!r/ï'V/c7<;//7T de la classe dominante, parce qu'elle y est bien réellement le symbole de la transmission du pouvoir politique en vertu du droit de naissance. Mais où est l'aristocratie en France? L'hérédité du pouvoir politique y a été si formellement condamnée, qu'on n'a pas même voulu d'une pairie héréditaire. Qu'on nous dise donc comment la royauté pourrait vivre uniquement comme symbole, dans un pays où ce qu'elle est appelée à exprimer n'existe plus?

Nous ne saurions trop insister sur un point de vue que nous avons émis au commencement du troisième volume de cet ouvrage, et que nous croyons nouveau. En Angleterre, malgré les apparences, il y a unité dans le pouvoir, et c'est ce qui fait sa force. En Angleterre, la Chambre des communes, celle des lords et la royauté, ne sont, au fond, que trois manifestations diverses d'une puissance unique, la puissance de l'aristocratie : CE SONT TROIS FONCTIONS ET NON TROIS POUVOIRS.

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le principe héréditaire? Par quelle inconséquence mystérieuse en vint-elle, après avoir renversé l'édifice aristocratique, à en reconstruire le sommet, qui est la royauté, de manière à s'en faire à elle-même un abri? Je ne crois pas que, parmi les contradictions nombreuses qui marquent l'histoire de Tesprit humain, on en puisse citer une qui ait été plus éclatante. Une bourgeoisie monarchique est un non-sens.

Et voilà précisément pourquoi les publicistes delà bourgeoisie française avaient imaginé le procédé qu'ils formulèrent en ces termes : le roi règne et ne gouverne pas. De sorte qu'ils auraient voulu la monarchie sans aucune des conditions de la monarchie ^ de sorte qu'ils déclaraient la royauté nécessaire, pourvu qu'elle se maintînt à l'état de statue immobile dans sa niche -, de sorte qu'ils admettaient dans le roi le chef de l'État, pourvu qu'il ne fût que le serviteur muet du parlement î Le moment approchait où la bourgeoisie, qui avait désiré un roi pour esclave, en aurait un pour maître !

M. Duvergier de Hauranne et ses amis le pressentirent bien • mais, pour conjurer le danger, il aurait fallu qu'ils renonçassent à des fictions vaines, et ils n'eurent pas le courage d'avoir de la logique. Ils continuèrent donc à plaider la cause de la royauté, tout en cherchant des moyens de la contenir, de l'asservir. Provoqués par la brochure Rœderer, ils résolurent d"y répondre en fortifiant le Cabinet, et ils ne parlèrent plus que de faire rentrer le duc de Broglie au Conseil, entourant ainsi de leurs prédilections Thomme que le roi aimait le moins et craignait le plus.

La rentrée du duc de Broglie aux affaires était, du

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reste, favorisée par la complète nullité du maréchal Mortier, qui n'était ^uère autre chose qu'un mannequin respecté. L'interpellait-on à la Chambre? 11 se dressait de toute la hauteur de sa taille gigantesque, promenait sur rassemblée (les regards pleins d'une anxiété douloureuse, ouvrait la bouche et ne pouvait que balbutier. 11 y avait là, pour le Cabinet, une cause de défaveur et presque de ridicule. Le général Mortier le sentait lui-même. Brave soldat et homme d'honneur, sa dignité en souffrait cruellement, et il était bien décidé à ne pas pousser plus loin le sacrifice arraché, en novembre, à son zèle monarchique.

Ainsi privé de chef, le ministère allait à l'aventure, d'autant que M. Thiers et M. Guizot s'abstenaient également de surveiller l'ensemble, contenus qu'ils étaient, l'un à l'égard de l'autre, par une rivalité prompte à s'émouvoir.

Sur ces entrefaites, la Russie adressa au Cabinet des Tuileries des réclamations pécuniaires entièrement dénuées de fondement. Repousser à ce sujet toute négociation eût été peu diplomatique : on consentit à négocier, sauf à ne pas plier sous d'injustes exigences. Mais l'affaire ne tarda pas à être ébruitée ^ la presse opposante y chercha une occasion d'attaque et de scandale. Déjà fort excitée par les débats qu'avait soulevés la créance américaine, l'opinion prit feu ^ et M. Isambert annonça qu'il interpellerait les ministres.

La menace s'adressait particulièrement à M. de Rigny, ministre des affaires étrangères. Or, M. de Rigny n'était guère qu'un élégant introducteur delà diplomatie. Il figurait beaucoup mieux dans un salon qu'à la tribune. Et la question sur laquelle des explications allaient être deman-

dées était assez diflTicile à éclaircir. L'appui de M. Thiers. dont on connaissait le talent flexible, fut donc invoqué. Les éléments de Taflaire lui furent soumis par M. Desages, homme instruit, appliqué, versé depuis long-temps dans la connaissance des choses diplomatiques, et qui avait au ministère des relations extérieures, le gouvernement des bureaux. M. Thiers n'eut garde de s'abstenir. Le portefeuille des affaires étrangères le tentait, sans qu'il eut encore osé se l'avouer à lui-même ; et le roi, qui avait des vues que nous exposerons plus loin, le roi se plaisait à lui dire : (( Au moins vous savez, vous, votre carte de géographie. » Le fait est que, dans la discussion provoquée par les interpellations de M. Isambert, M. Thiers occupa la tribune avec beaucoup d'éclat, et soutint contre MM. isambert et Odilon Barrot une lutte où M. de Rigny ne parut que dans un rôle secondaire et une attitude embarrassée. Les débats n'amenèrent aucune décision. Seulement ils venaient de révéler dans M. Thiers des aptitudes toutes nouvelles. Ses amis s'empressèrent d'enfler son succès ; et M. de Rigny. que de tels éloges humiliaient, en conçut un dépit qu'aigrissait en lui le sentiment de son insufllsance.

Les passions de parti et les circonstances semblaient donc concourir à poser la candidature du duc de Broglie, Mais elle était repoussée par le roi et par M. Thiers. Le roi ne pouvait supporter l'idée de trouver sans cesse en face de lui un personnage sans souplesse. M. Thiers craignait la force que M. deBroglie allait apporter à M. Guizot dans le Conseil 5 il craignait qu'à côté de ces deux hommes sa part d'influence ne devînt trop petite. Il fallut essayer de diversescombinaisons. Des démarches furent faites auprès de M. Mole, qui ne se crut pas en état d'affronter les ran-

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