CHAPITRE
les Parisiens, et à la ('oiiciergerie les Lyonnais rebelles, ne retenant dans la prison du Luxembourg que les prévenus qu'il espérait gagner. Pour ces derniers, le régime de la prison fut adouci autant que possible ^ pour eux le visage des geôliers devint moins farouche, et une nourriture plus saine leur fut mesurée d'une main pluslibérale. Et en même temps, on traitait les malheureux hôtes de Sainte-Pélagie, de la Conciergerie et de l'Abbaye, avec une rigueur calculée. Quiconque laissait percer de l'indécision ou de la fatigue devenait sur-le-champ, de la part des agents du Pouvoir, l'objet d'égards empressés et de délicates prévenances. On mit en jeu tour à tour les excitations de la misère, de la vanité, de la douleur. L'abbé Noir, accusé Lyonnais, ayant perdu sa mère, on vint le trouver au milieu de ses larmes, pour arracher à son adliction un consentement qu'il avait toujours refusé, et que, même alors, on ne put obtenir de lui. Des prisonniers sur qui le Pouvoir comptait, quelques-uns, quoiqu'en très-petit nombre, appartenaient à la lie de la société, ne se piquaient en aucune sorte d'être républicains, avaient beaucoup moins de vertus que de vices, et ne s'étaient jetés sur la place publique que par esprit de désordre. Ceux-là, pourtant, le Pouvoir les glorifia ^ et les meilleurs, il les appelait des misérables!
De leur côté, les républicains n'épargnaient rien pour encourager à la constance ceux des prisonniers qui, n'étant pas hommes de parti, menaçaient de faiblir. Dans des articles qu'on eût dit burinés avec la pointe d'une épée, Armand Carrel célébrait le courage des accusés et leur dévoùment 5 on exposait leurs portraits dans les rues • on distribuait leur biographie-, des lettres de félicitations et
de sympathie étaient, pour eux, adressées de toutes parts aux feuilles radicales ; on consacra d'avance aux plus pauvres d'entre eux le produit d'une souscription de 20,000 francs, ouverte d'enthousiasme- et, pourqu'il restât bien démontré , aux yeux de la France, que les soutiens ne manqueraient pas aux prévenus, les plus zélés d'entre les défenseurs résolurent de se lier à leur sort par un acte éclatant de fraternité. Us se réunirent donc, un jour, au nombre de vingt-cinq ou trente, dans la rue des Maçons-Sorbonne^ et là on fit lecture d'une lettre qu'il s'agissait d'adresser publiquement aux accusés, et dont le rédacteur était M. Michel (de Bourges). La lettre est approuvée, les assistants y apposent leurs signatures, quelques-uns signent pour des amis absents dont ils ne doutent pas plus que d'eux-mêmes, et l'on décide la publication immédiate. M. Trélat, président de l'assemblée, n'était pas d'avis d'une précipitation qui imposait à tant de graves personnages le joug d'une solidarité sur laquelle ils n'avaient pas été appelés à se prononcer. Mais la décision prise était impérieuse : M. Trélat envoya la lettre aux journaux républicains, et, le lendemain, elle parut dans la Tribune et le Bé formateur^ avec les noms des défenseurs ^ 11 y était dit^ : « Persévérez, citoyens^ montrezu vous, comme par le passé, calmes, fiers, énergiques ; (( vous êtes les défenseurs du droit commun 5 ce que vous u voulez, la France le veut -, toutes les opinions géné- (( reuses le veulent ^ la France ne verra jamais des juges « où il n'y a pas de défenseurs. Sans doute, au point où « les choses en sont venues, la Cour des pairs continuera
' Voir aux. documents historiques, n° 15.
- La TVi&Mwe portait 91 signatures, et le /îf{/b?^m«^CM/- 109.
CHAIMTRE X. 891
u à marcher dans les voies fatales où le Pouvoir l'entraîne, « et après vous avoir mis dans l'impuissance de vous « défendre, elle aura le triste courage de vous condam- « ner. Vous accepterez avec une noble résignation cette « iniquité nouvelle ajoutée à tant d'autres iniquités : l'in- « famie du juge fait la gloire dePaccusé. »
Dénoncée, le 12 mai (1835), à la Chambre des pairs par M. de Montébello, cette provocation soudaine la jeta dans le plus grand trouble. Elle se forme en comité secret. Traduira-t-on les signataires à la barre de l'assemblée ? Mais quoi ! c'est un procès enté sur un procès déjà plein d'embarras et de périls ! C'est une lutte nouvelle à affronter ! Que la pairie s'élève au-dessus de son ressentiment : sa dignité l'exige, la prudence le lui conseille! Si les défenseurs des accusés deviennent eux-mêmes accusés, ne faudra-t-il pas se résigner à entendre jusqu'au bout cet exposé des doctrines républicaines qu'on avait voulu empêcher? Et si les défenseurs prennent des défenseurs, et qu'il plaise à ceux-ci de se faire mettre en cause à leur tour, quel spectacle à la fois odieux et bouffon donné au monde ! Après avoir entassé incidentssur incidents, interrogatoires sur interrogatoires, plaidoyers sur plaidoyers, arrêts sur arrêts, la^pairie nesuccombera-t-ellepas, baietante, éperdue? En viendra-t-on à faire juger une moitié de la nation par l'autre moitié. Arrivera-t-on, de procès en procès, jusqu'à la guerre civile? Voilà ce que disent les moins téméraires, MM. Gauthier, Barbé-Marbois, Dubouchage, Bérenger, Yillemain, Tripier, Rœderer. Mais ils sontcombattus par MM. Cousin, de Montébello, Lallemand. C'en est fait : chez la plupart, la passion parle plus haut que la sagesse, et c'est la passion qui va décider de tout.
M. d'Argout prend alors la parole : (c La question est épice neuse, dit-il, et ce n'est pas trop de la nuit pour y ré- (( néchir. )) Là-dessus on ajourne le vote et on se sépare.
Au bas de la lettre on lisait les noms de MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau, députés ^ C'était une complication de plus. Car, en forçant deux députés à comparaître à sa barre, la pairie courait risque d'offenser la Chambre élective et d'éprouver un refus qui aurait dooné naissance à un déplorable conflit. Eh bien, cela même précipita la décision. Les meneurs du procès pensèrent que MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau appartenant à la minorité de la Chambre élective, la majorité n'hésiterait pas, ou à leur imposer Thumiliation d'un désaveu, ou à les sacrifier • que dans le sein de cette majorité, asservie aux ministres, la haine de la république l'emporterait sur Tesprit de corps- qu'en un mot, la Chambre des députés ne refuserait pas de livrer deux de ses membres aux rancunes d'une assemblée rivale, ce qui constaterait Tunion des trois Pouvoirs, donnerait à la pairie, au milieu d'une telle tempête, la force morale dont elle avait besoin, et contribueiait à ranimer son courage expirant. Il fut donc convenu :
1° Que la pairie manderait à sa barre les gérants de la Tribune et du Réformateur^ et les signataires de la lettre, y compris MM. de Cormenin et Audry de Puyraveau; 2° que la résolution serait transmise par un message à la Chambre des députés, afin d'autorisation de poursuite. Et tels furent, en effet, les résultats du vote émis par les pairs réunis en comité secret, le 13 mai (1835.)
' Le nom deM.Garnier-Pagès, par un hasard singulier, étant tombé en pâte à l'imprimerie, ne figurait pas au bas de la lettre publiée.
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CMAniKK \. 393
La Cliambiv des (léj)uU\s en fuL aussitôt ini'ormcc par un message. Le surlendemain, elle se rassemblait dans ses bureaux, et, à la suite d'une discussion animée, elle nommait, pour examiner la demande en autorisation concernant deux de ses membres, une commission comi)osée de MM. François Deiessert, Sapey, Bessières, Sauzet, de Rémusat, Jacqueminot, Augustin Giraud, Parent, Salvandy.
M. de Cormenin et M. Audry de Puyraveau ayant été ai)pelés à s'expliquer, devant la commission, sur leur participation à la lettre, le premier déclara (lu'il n'avait ni signé ni autorisé la signature de son nom; le second refusa de répondre d'une manière catégorique, ne reconnaissant pas à la Cbambre élective dont il faisait partie, le droit d'autoriser sa comparution à la barre de la pairie. La commission se trouvait de la sorte amenée à séparer deux causes qui avaient paru indissolublement liées. Elle opina donc à accorder lautorisation de poursuites contre M. Audry de Puyraveau et à la refuser contre M. de Cormenin 5 double conclusion que M. Sauzet reçut mission de motiver dans un rapport où il sut marier aux inspirations de la colère tout ce que peut fournir de sophismes une analyse étroite et subtile de textes mal compris.
Pas plus que M. de Cormenin, M. Audry de Puyraveau n'avait signé. Et pourtant, Tattitude de lun avait différé de celle de l'autre. Ce fut, dans l'intérieur du parti républicain, le sujet de commentaires où l'emportement domina. On n'eut que des éloges pour la conduite de M. Audry de Puyraveau, et l'on reprocha, au contraire, à M. de Cormenin d'avoir manqué d'énergie. On aurait pu lui reprocher avec plus de justice d'avoir commis une faute
politique. Car, de tous les genres de courage, îo plus réel et le plus rare est celui qu'on déploie contre son propre parti.
Au reste, à en juger par les apparences, à contempler cet homme au visage empreint d'une réserve légèrement ironique, aux allures pleines de modestie, au geste lent, à la démarche fatiguée, au sourire pensif et doux, qui neût été tenté de croire à M. de Cormenin plus de circonspection que d'audace? Dans sa conversation, d'un charme inexprimable, mais tissue de phrases inachevées, il hésitait sans cesse, et la présence d'une assemblée donnait quelque chose d'effrayé à son regard, dont une douceur pénétrante noyait à demi Tétincelle. Nous l'avons vu à la tribune : ses mains tremblaient sur le marbre, sa voix s'éteignait dans l'espace en phrases indécises, et chaque mouvement de son corps trahissait son trouble. Qu'on juge de ce que devait être son attitude au milieu d'agitations sans exemple. Aussi, s'était-il confiné d'abord dans des études paisibles, auxquelles il dut de devenir le créateur de la science administrative, le flambeau du Conseil d'État. Et tout semblait révéler, en lui l'homme né pour vivre dans le silence du cabinet, tout, jusqu'à ses habitudes et ses scrupules littéraires. Jamais, en effet, écrivain ne peigna sa phrase avec plus de complaisance, et son style était d'une admirable coquetterie, mais il se trouva que dans cet homme si dépourvu d'assurance, dans cet orateur sans aplomb, dans ce [logicien solitaire, dans ce légiste, dans ce littérateur si soigneux de ses œuvres, la nature avait mis un pamphlétaire, un pamphlétaire aussi violent que Juvénal et aussi âpre que Milton. Qu'il y ait dans les monarchies un penchant funeste à absorber la