CHAPITRE X. Zdh
fortune publique, c'est là leur moindre tort, elles abaissent les caractères, et voilà ce dont il convient, avant tout, de leur faire un crime-, car il ne suffit pas d'inspirer aux nations des haines fortes et môme légitimes, il faut aussi leur inspirer des haines élevées et ennoblir leurs passions en les excitant. M. de Cormenin s'y appliqua quelquefois dans ses pamphlets, mais pas assez souvent, peut-ôtre. Car c'était surtout à la cupidité de la Cour qu'il avait coutume de s'attaquer, trop sûr que, dans un siècle corrompu, les questions d'argent ont une importance décisive. Alors il donnait la vie aux chitfres, l'éloquence aux calculs, grave et impétueux, amer et entraînant tour à tour. El tantôt il accablait ses adversaires de sa logique, tantôt il les perçait de ses railleries, flèches inévitables. Habile à souffler sur les colères du moment, M. de Cormenin n'avait pas tardé à se donner pour ennemis tous les ennemis du peuple : ce fut sa gloire. Du reste, c'était seulement comme pamphlétaire qu'il était terrible. En quittant la plume, il devenait le plus doux et même le plus timide des hommes.
Dans l'occasion dont il s'agit, cependant, il déploya une hardiesse inattendue. Voulant prouver par l'àpretéde son langage que s'il avait nié l'authenticité de la signature qu'on lui attribuait, c'était uniquement pour rendre hommage à la vérité, il parut, le 22 mai (1835) à la tribune, et ouvrit les débats par un discours plein de force et de logique :
« Ce n'est pas ici. Messieurs, l'une de nos querelles in- « térieures entre l'Opposition et la majorité : c'est une K question de gouvernement représentatif, de constitu- (( tion , de prérogative à prérogative, de Chambre à
idG HISTOIRE DE DIX ANS.
Chambre. Le député seflace ici devant la législature, le membre devant le corps, et ma personne disparaît dans la grandeur de ma cause.
« Comment! Messieurs, vous ne mettriez en accusation devant la Chambre des paiis un ministre non député, qu'après l'examen le plus approfondi et que sur les présomptions les plus graves, et vous livreriez à cette Chambre un député, sans enquête, sans instruction préalable, et sur les indices les plus légers! Vous penseriez qu'il a \m entrer dans l'esprit des législateurs de 1822 de subordonner la Chambre des députés à la Chambre des pairs ! Vous ne sentiriez pas l'énorme différence qu'il y a, pour des députés inculpés, entre les sûretés du jury et les périls d'une juridiction exceptionnelle et rivale ! Comment ! vous renverriez vos collègues devant des hommes qui nous jugeront si nous les avons offensés, et que nous ne pourrons pas juger à notre tour s'ils nous offensaient- devant des hommes qui seraient tous récusables, pour suspicion légitime, s'ils allaient juger l'un des vôtres, comme moi, par exemple, qui ai, le premier d'entre tous les députés, attaqué l'hérédité de la pairie, ses dotations et son existence-, devant ( des hommes (jui sont, — pour ce qui nous concerne ( nous, membres de l'Opposition, — nos adversaires po- ( litiques d'intention, de vote et de (ait^ devant des ( hommes (pii, dans leur propre cause et par une mons- ( trueuse copulation, sont à la fois dénonciateurs, accu- ( sateurs, instructeurs, témoins, jurés, juges et parties- ( devant des hommes qui vous tiendraient bientôt, malgré ( vous, sous le joug de vos propres précédents, et qui, renouvelés, absorbés par des fournées de créatures minis-
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(( lôriellos, étoulferaiont, sous la tiienace toujours peu- « dan le de leur accusation, les remontrances et l'énergie (( d'une opposition généreuse!
(( Non. je ne puis croire que vous ne vous sentiez pas « olFensés de subir la prévotale juridiction de l'autre « Chambi'e. Je ne puis croire que vous acceptiez une si « humiliante condition. (Murmures très-vifs aux centres.)
« Je ne l'accepterais pas, moi. Mes commettants ne (( m'ont pas envoyé pour que j'allasse traîner sur la selu lette de la pairie les restes de votre dégradation poli- « tique. On pourrait m'avoir comme citoyen, on ne « m'aurait pas comme député. Je donnerais à mes adver- « saires, après la joie de ma poursuite, la joie de ma dé- (( mission, et, gardien de votre honneur, j'aurais plus de a souci de vous que vous-mêmes ! )>
A cet impétueux discours, un des plus graves et des plus savants jurisconsultes du royaume vint ajouter le poids d'une parole respectée de tous les partis. M. Sauzet avait invoqué, dans son rapport, la loi du 25 mars 1822, qui attribuait effectivement aux deux Chambres, et cela d'une manière générale, le droit de se faire justice à ellesmêmes : M. Nicod prouva que cette loi était ici sans application. Il rappela qu'aux termes de l'article 29 de la Charte, les pairs ne pouvaient être, en matière criminelle, justiciables que de la pairie. Or, si les pairs ne pouvant comparaître à la barre de la Chambre élective, on consentait à ce qu'un député fut traduit à la barre de la Chambre des pairs, qu'arriverait-il .^ Que l'égalité entre les deux branches de la puissance législative serait détruite, que l'équilibre des pouvoirs disparaîtrait; que la majesté du principe électif recevrait une atteinte mortelle 5 que la
constitation serait violée dans son essence. Ce raisonnement était sans réplique. Aussi les partisans sincères du Pouvoir se placèrent-ils sur un autre terrain, u Vous ne (( voudrez pas, Messieurs, s'était écrié M. Duvergier de u Hauranne,vousnc voudrez pas combler de joie les partis u et paraître vous associer à leurs coupables tentatives; « vous prouverez à la pairie qu'elle a de son côté cette « Chambre, dans la lutte qu'elle soutient contre les fac- « tieux. )) C'était poser la question avec netteté. Car il s'agissait désormais, pour le gouvernement, de se défendre, non pas au moyen de la loi, mais par la violation de la loi, et en écrasant ses ennemis sous une accumulation de mesures non moins arbitraires que brutales. Le Château en avait pris son parti. Entre M. Pages (de l'Arriège), qui essaie de la ramener au sentiment de sa dignité, et M. Persil, qui l'excite à ne prendre conseil que de ses haines, la majorité n'hésite pas -, elle a écouté le premier dans un morne silence, elle applaudit le second avec transport. A son tour, M. Arago se lève. Et évoquant un souvenir funèbre :
« C'était en décembre 1815, dit-il. On instruisait alors <( un grand procès dans le même palais où l'on veut <( traîner M. Audry de Puyraveau. Le 6, cette date ne « s'effacera jamais de ma mémoire, le droit de défense
(( fut outrageusement violé Dans la matinée du
<( 7, je parcourais la liste des membres de la Cour des (( pairs. Je marquais avec la pointe d'un crayon tous ceux u qui, d'après mes relations personnelles, me semblaient <( devoir prononcer un verdict d'acquittement. La majo- .( rite me paraissait immense -, elle se composait des frères <( d'armes du maréchal, d'une foule d'hommes d'État