CHAPITRE X
qu'il y avait dans le parti d'hommes énergiques, intelligents, dévoués, illustres! Libres, ne serviraient-ils pas la cause plus puissamment que victimes et prisonniers î Enfin, l'intérêt qu'excitaient les prévenus d' avril ne se trouverait-il pas singulièrement attiédi, lorsque la scène ne serait plus occupée que par leurs défenseurs, élevés euxmêmes jusqu'au banc des accusés ?
A ces considérations, plus spécieuses que fondées, on en opposait d'invincibles. Quoi ! des républicains venaient demander au parti d'abdiquer sa réputation d'inflexibilité et de s'entourer, lui si courageux, des apparences de la peur ? Que la plupart des signatures imprimées n'eussent pas été données réellement , c'était bien de cela qu'il s'agissait, vraiment ! Parmi les défenseurs, est-ce que tous n'approuvaient pas la lettre? Donc, tous ils l'avaient signée, le fait matériel ici n'étant rien à côté de l'acte moral. Frapper l'opinion en appelant à soi le danger, terrifier le Pouvoir en lui prouvant qu'on était résolu à ne point reculer d'un pas, accabler la pairie sous l'ineffaçable ridicule d'un procès sans fin, semer l'agitation dans l'agitation, et faire sortir du sein d'un nombre toujours croissant de familles en deuil un formidable cri d'indignation et de terreur, voilà ce qu'il fallait faire. On parlait de ne pas exposer à la privation de leur liberté des hommes qui en pouvaient faire un si profitable usage ? comme si, pour rendre le Pouvoir odieux, le plus sûr moyen n'étaitpas de le condamner à la honte de mettre en prison la vertu ou le génie ! et quant aux dissidents qui persisteraient, entre les renier publiquement et subir leur joug, comment hésiter?
On conçoit quelle dut être la violence du débat. M. Dupont s'y fit remarquer par l'énergie de sa conviction
et rinii3étueuse éloquence de son langage. 11 fut même si âpre dans ses attaques contre Armand Carrel, qu'une rencontre personnelle aurait eu lieu inévitablement, si des amis communs ne s'étaient employés avec passion à rapprocher deux hommes si dignes de rester unis. Au reste, la fermentation des esprits s'expliquait assez par limportance de la question qu'on agitait. Car enfin, il y allait de la dignité du parti tout entier, et c'est ce que M. Dupont avait amèrement compris, a Tout ceci, s'était-il écrié, <( n'est pas seulement une affaire de logique, c'est aussi « une affaire de sentiment. Eh bien, qu'on interroge les <( femmes, si aptes à décider des choses du cœur-, et, j'en « jure, pas une ne répondra : vous devez reculer. » Mais, suivant M. Armand Carrel, il n'y avait nulle faiblesse, de la part d'un parti, à prendre ses avantages et à ne se point laisser imposer par ses propres ennemis sa manière de combattre. Il se trompait dans l'application, puisque la meilleure tactique ici était d'exagérer jusqu'à l'audace ^ et, au fond, il le sentait si bien lui-même qu'il surprit tout le monde par la facilité avec laquelle, dans le cours de la discussion, il passa de son opinion à l'opinion contraire. Malheureusement, il faut, pour s'avouer vaincu, une noblesse de caractère et une supériorité d'intelligence dont peu d'hommes sont doués. Ceux qui voulaient éluder la solidarité de la lettre redoublèrent de clameurs, et bientôt il devint manisfeste qu'on serait obligé de leur céder.
M. Trélat avait suivi en silence la marche de cette triste querelle. 11 en prévit le dénoùment, et il résolut d'affronter toute la responsabilité, en se déclarant seul coupable. Ce ne fut, toutefois, qu'après une lutte intérieure pleine d'anxiété qu'il s'y décida. 11 aimait tendrement sa femme j
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sa lainillc réclamait impérieusement son appui ; et. pour tout dire, il était à craindre que son parti ne lui sut pas gré d'un tel sacrifice. L'inspiration première l'emporta. Mais c'était M. Michel (de lîourges) qui avait rédigé la lettre; c'était donc à lui qu'appartenait l'honneur d'un dévoùment devenu nécessaire : il invoque son droit-, et, dans une lutte de générosité, céder étant impossible, MM. Michel (de Bourges) et Trélat conviennent qu'ils se présenteront tous les deux à leurs ennemis, le premier comme auteur, le second comme publicateur de la lettre. En conséquence, ils écrivent au président de ia Chambre des pairs :
« Monsieur, la lettre dénoncée à la Chambre dos pairs par le « ministère public est de l'un de nous, M. Michel ( de Bourges ) ; (( elle a été publiée par un autre, M. ïrélat; les signatures appo- « sées au bas de la lettre ne sont que lictives. 11 était urgent « d'envoyer quelques mots de consolation et d'encouragement à (( nos amis en prison. Nous avons pris sur nous de faire imj)rimer, « à la suite de nos noms, les noms de collègues (jui, nous en étions « sûrs, ne nous désavoueraient pas. Aujourd'hui que cette lettre (( donne lieu à des poursuites, il est de notre devoir de faire con- « naître la vérité. C'est donc sur nous seuls que doit reposer la (( responsabilité morale et légale de l'article incriminé. Nous nous « présenterons devant laChambreau jour qu'il lui conviendra.
« Trélat, Michel. »
La réunion des défenseurs ne connut la déclaration précédente que lorsqu'il n'était déjà plus temps d'y mettre obstacle. Alors, plusieurs exhalèrent leur mécontentement : ceux-ci, parce qu'ils voyaient dans la résolution prise en dehors d'eux un reproche indirect adressé à leur pusillanimité; ceux-là, parce qu'ils enviaient l'éclat d'un r(Me si honorable; d'autres, parce qu'ils étaient blessés
d'une démarche injurieuse, disaient-ils, pour l'assemblée, qui n'avait été appelée ni à la discuter ni à la permettre. L'orage finit pourtant par se calmer. Il fut convenu qu'on nierait unanimement l'authenticité des signatures-, et la responsabilité demeura concentrée sur la tête de MM. Michel (de Bourges) et Trélat.
Ce fut le 20 mai (1835) que les défenseurs parurent devant la Chambre des pairs. Leur position était si peu définie et trahissait une dérogation si flagrante aux formes ordinaires de la justice, que le président ne sut ou n'osa les désigner que sous le nom d'appelés^ mot nouveau dans la langue judiciaire et créé tout exprès pour le besoin de la cause. M. Michel (de Bourges) s'attacha d'abord à démontrer que c'était comme Chambre des pairs et non • comme Cour des pairs, comme branche du Pouvoir législatif et non comme tribunal exceptionnel, que la pairie avait reçu de la loi de 1822 le droit de venger ses propres injures. La pairie était donc incompétente, puisque l'offense contenue dans la lettre incriminée ne s'adressait qu'à la Cour des pairs. Cette thèse, M. Michel (de Bourges) la développa de la manière la plus brillante ; il l'appuya sur une série d'arguments qui n'admettaient pas de réplique:^ mais que sert de raisonner contre la force? La pairie, qui s'était reconnue compétente à l'égard des accusés, se reconnut compétente à l'égard des défenseurs. Elle ne s'en tint pas là. Aux termes de la loi, on ne peut mettre en cause un citoyen pour délit commis par la voie de la presse, sans lui opposer sa signature autographe ^ et c'était la première fois qu'on allait sommer les accusés de se déclarer, sur l'honneur, coupables ou innocents. Voilà ce que M. Armand Carrel releva dans un langage