‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 153 sur 201 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

aussi noble qu'énergi(iue. Mais, encore un coup, la pairie avait pris son parti des irrégularités les plus monstrueuses, et, jusqu'au bout, la statue delà justice devait rester voilée.

Le président procéda en ces termes à l'interrogatoire : Avez -vous signé la lettre? L'avez -vous publiée? Ln avez-vous autorisé la publication ? » Suivant la décision prise, tous les appelés répondirent, Tun après l'autre, par a négative. Quelques uns, cependant, ne purent retenir le cri de leur conscience révoltée, k Je suis indigné, s'écria M. Reynaud, de Tinjure qui nous a été faite à tous par cette Chambre. En nous empêchant de remplir noie tre ministère de défenseurs, et en nous consignant à ( la porte des prisons, la Cour a violé notre droit. ( Nous sommes les premiers otTensés. Les sentiments de cette lettre sont les miens. Si je déclare n'avoir pas sit gné, c'est uniquement pour rendre hommage à la vé- ( rite et non pour faire amende honorable. )> Interrogé, M. Raspail répondit : « Je vous donnerai la lettre et non c l'esprit, je vous donnerai deux fois trois lettres : Non, ( non î )) M. Flocon opposa spirituellement la conduite de a Chambre des pairs, qui ne refusait pas des conseils aux défenseurs, à la conduite de la Cour des pairs, qui avait refusé des défenseurs aux accusés. MM. Jules Bernard, David de Thiais, Auguste Blanqui , Franque, Antony Thouret, Frédéric Degeorge, Bergeron, Gazard, Armand Barbes, Grouvelle, Voyer-d"Argenson, Laurent, Cervais (de Caen), Ferdinand François, Rittiez, Demay, Dornez, ou refusèrent de répondre catégoriquement, ou firent suivre leurs réponses de réserves dédaigneuses et intrépides. L'assemblée commençait à être fortement remuée,

lorsque vint le tour de M. de Lamennais. Car il était là, perdu dans la foule des vaincus, cet homme dont le nom remplissait l'Europe, ce prêtre puissant qui avait proposé à la papauté, comme but de sa mission divine, la sanctification de la liberté et Faffranchissement du genre humain. Quand on l'interrogea , tous les regards se fixèrent sur l'homme illustre, avec un profond sentiment de curiosité et de respect. Lui, le front pâle, la tête un peu penchée sur son corps petit et frêle, il répondit d'une voix qui n'était qu'un souffle, mais qui fit tressaillir les juges : « Ce qui se (( passe en ce moment, Messieurs, contient de graves en- « seignements, qui ne doivent être perdus ni pour la u France ni pour l'Europe. Ils ne le seront pas ! Pour ma u part, j'en prends rengagement. Messieurs les pairs! )) L'interrogatoire terminé, la Chambre des pairs rendit un arrêt qui renvoyait des fins de la citation ceux des appelés qui s'étaient bornés à une réponse négative. Quant à ceux qui s'étaient livrés à de véhéments commentaires, ils étaient retenus pour être jugés, ce qui donna lieu à de nouvelles plaidoiries. M. Dupont présenta la défense de MxM. Jules Bernard et David de Thiais^ M Germain Sarrut, celle de la Tribune; et M. Raspail, celle du lie' formateur. Ce dernier, célèbre dans les annales de la science, étonna la Chambre par la verve pittoresque de son langage et par sa facilité à passer des considérations les plus élevées aux réflexions les plus familières. M. (iervais (de Caen) se leva ensuite. C'était un orateur habile, un homme d'une présence d'esprit et d'un sang-froid incomparables, et qui joignait à un grand fonds d'énergie la grâce des manières, la gravité du maintien , des passions contenues , et ce quelqu(i chose d'exquis que donne l'habitude du monde

CHAI'ITIIH \. iO!)

ôlc^anl. M. (iervais (de Caen) se plut à engager avec M. !*asquier, sur la queslion des formes violées, une lutte dans laquelle M. l*asquier ne tarda pas à succomber. Troublé par les répliques Termes et précises d'un adversaire (jui, connaissant mieux que lui les lois et les formalités, se jouait impitoyablement de son embarras, M. Pasquier perdit contenance et ne ])ut que balbutier. Humiliation dont il n'avait que trop encouru le cbàtiment !

Mais un moment ledoutable approchait pour la pairie : M. Trélat allait prendre la parole. M. Trélat possédait au plus baut degré ce courage tranquille et ce calme inexorable qui conviennent à la défense du droit. Depuis longtemps il avait fait dans son cœur le sacrifice de sa liberté, le sacrifice de sa vie. Il se sentait la supériorité qu'on puise dans le mépris de la mort- et ceux qui se disaient ses juges, il venait, lui, les condamner :

u 11 fallait, dit-il, il fallait. Messieurs, que nous nous « vissions en face, et nous y sommes.

(( Messieurs, nos inimitiésnedatent pas d'hier. En 1814. (( je maudis avec beaucoup d'autres le pouvoir qui vous « appelait, vous ou vos prédécesseurs, à son aide pour en- « chaîner la liberté. En 1815, je prh les armes pour (( m'opposer au retour de votre gracieux maître. En 1830. (( j'ai fait mon devoir comme beaucoup d'autres heureuse- « ment; et huit jours après la révolution, je reprenais (( encore mon fusil, moi qui n'ai pas l'habitude de prendre « un instrument de guerre, et je me rendais au poste que (( le général Lafayette nous avait assigné, sincèrement ou « non, pour marcher contre vous personnellement, mes- « sieurs les pairs.

{< C'est en présence de mes amis et de moi que fut reçu

4l0 HISiv)lKE DE DIX A.NS.

<( l'un de vous, quand il apporta la révocation des or- « donnances à l Hôtel-de-Ville ^ et peut-être eûmes-nous u quelque influence sur le peu de succès de son ambasu sade. Il comparaissait alors devant nous, il pleurait; <c c'est nous aujourd'hui qui comparaissons devant vous, <( mais sans pleurer, sans fléchir le genou. Nous avions <( vaincu vos rois, et il ne vous restait rien. Vous, vous a n'avez pas vaincu le peuple ^ et, que vous nous consi- 'i dériez ou non comme ses otages , notre situation perce sonnelle nous occupe fort peu, soyez-en sûrs.

(( Qui donc se refuserait à voir dans ce qui se passe les

<( éclatantes prédictions de ce qui se prépare.? Une aveugle

a fureur égare tous les pouvoirs. Il n'y a plus de législa-

(( teurs, il n'y a plus de juges, mais partout des ennemis

« qui se vengent. Après la révolution la plus magnanime,

« et quand les mœurs deviennent plus douces d'heure en

<( heure, on n'hésite pas à demander 163 têtes. Et qu'on

(( ne s'y trompe pas : vainement essaierait-on de tou-

« chantes homélies après cette réquisition sanguinaire.

« Personne n'a oublié que l'échafaud a été dressé depuis

« 1830 pour les condamnés Lepage et Cuny, et que c'est

« le peuple qui Ta renversé.

(( Il y a cinq ans, M. Persil réclamait la tête du noble

« prince de Polignac, pour le compte de la révolution.

« Aujourd'hui l'un de ses subdélégués demande les tètes

(( de ceux dont il devait écrire l'histoire par décision du

« gouvernement révolutionnaire de 1830.

(( Il y a ici tel juge qui a consacré dix ans de sa vie à

« développer les sentiments républicains dans l'àme des

« jeunes gens. Je l'ai vu, moi, brandir un couteau en

ciiAi'iiKi: X. il I

« faisant reloge de Brutus. Ne sent-il donc pas qu'il a « une part de responsabilité dans nos actes? Qui lui dil « que nous serions tous ici sans son éloquence républi- <( caine? J'ai là, devant moi, d'anciens complices de « Charbonnerie. Je tiens à la main le serment de l'un « d'eux, serment de la république. Et ils vont me condam- <( ner pour être resté fidèle au mien

(( Si j'avais à parler à Messieurs de la Cour, je leur di- « rais : Courage ! 11 plane ici des souvenirs bien propres <( à vous récbauffer le cœur. Songez que nous ne sommes « qu'à deux cents pas de l'Observatoire. Mais songez bien « aussi, dirais-je encore, que tout vient en aide à notre « cause ^ elle a toujours marché d'autant plus vite qu'elle « a rencontré plus d'obstacles.

« Que les prisons s'ouvrent pour renfermer tout ce qui <( conserve un cœur libre. Celui qui a mis le drapeau tri- « colore sur le palais de votre vieux roi ', et ceux qui (( l'ont chassé de France, vous sont livrés pour le compte « de votre roi nouveau.

« Votre huissier a touché de sa verge noire le coura- « geux député qui le premier a ouvert sa porte à la révo- « lution (M. Âudry de Puyraveau). Tout est là.

0 C'est la révolution en lutte avec la contre-révolution, « c'est le passé aux prises avec l'avenir, avec le présent, « régoisme avec la fraternité, la tyrannie avec la liberté. (( La tyrannie a pour elle des baïonnettes, des prisons et « les collets brodés de MM. les pairs. La liberté a Dieu « pour elle, c'est-à-dire cette force qui pousse le monde, « qui éclaire la raison de l'homme et ne lui permet pas de

♦ M. Guinard.

« reculer. Il faudra voir à qui restera la victoire, non de-

« main, non après demain que nous importe:^ non

« pour nous : que nous importe encore ? C'est Tespèce M humaine qui nous occupe. Mais tout nous dit que le jour « de la délivrance ne se fera pas long-temps attendre.

(( Il faudra voir à qui restera la victoire, et si en défice nitive le démenti sera donné à Dieu.

« Messieurs les pairs, je ne nie suis pas défendu. Vous « êtes mes ennemis politiques, vous n'êtes pas mes juges. « — II faut que le juge et l'accusé se comprennent. Il faut (( que leurs âmes se rapprochent. Ici cela n'est pas pos- <( sihle. ISous ne sentons pas de même, nous ne parlons H pas la même langue. Le pays, l'humanité, ses lois, ses « besoins, le devoir, la religion, les sciences, les arts,

« l'industrie, rien de ce qui constitue une société ;

« le ciel et la terre, rien ne nous apparaît avec les mêmes « caractères. Il y a un monde entre nous.

'1 Condamnez-moi, mais vous ne me jugerez pas, car « vous ne pouvez me comprendre. »

Tne agitation inexprimable succède à ce discours, si éloquent dans sa simplicité et si fier. Puis M. Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa parole, et tous attendaient au milieu d'un solennel silence. Il commença d'une voix brève et profonde. A demi courbé sur la balustrade qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la pression convulsive de ses mains, tantôt d'un mouvement impétueux, il en parcourait rétendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait qu'un joueur de Hùte modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop emportée. M. Michel (de Bourges), cependant, ne fut ni aussi hardi ni aussi terrible que M. Trélat.

CMAI'ITHE X. 4l3

il se délendit, ce que M. TrélaL iTavaiL [)as daij^iié laiic, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne furent pas tout-à-l'aitexemptes de ménagements. Tout en maintenant la pensée de la lettre, il parut disposé à l'aiie l)()n marché des formes, et il reconmit qu'à en juger par ce qu'il voyait dei)uis trois jours, les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce qui concernait le fond même du procès, il fut inllexible. k Vous ne pouvez juger, dit- K il, les accusés sans les entendre ^ et si vous les jugiez en (( leur absence, écoutez ce qui se passerait. Avant qu'il (( fût dix ans, le jardin du Luxembourg serait agrandi de H tout l'espace occupé par votre palais, et sur les ruines a de votre salle de justice, le peuple planterait un poteau « où se liraient ces paroles : L'infamie du .iuge FArr l.4 u GLOIRE DE l'aggusé. )) En terminant, il ajouta . « Si l'a (c mende m'atteint, je mettrai ma fortune à la disposition (( du lise, heureux de consacrer encore à la défense des a accusés ce que j'ai pu gagner dans Texercice de ma pro- <c fession. Quant à la prison, je me rappelle le mot de (( cet autre républicain qui sut mourir à Utique : « J'aime u mieux être en prison que de siéger ici à côté de toi, u césar. »

Après la plaidoirie de M. Michel (de Bourges), la Chambre des pairs se forma en comité secret, et, se déclarant offensée, elle condamna M. Trélat à trois ans d'emprisonnement et à 10,000 fr. d'amende^ MM. Michel (de Bourges), Bichat, gérant de la Tribune^ et Jaffrenou, gérant du Réformateur, à un mois d'emprisonnement et à 10,000 fr. d'amende; M. Reynaud à un mois d'emprisonnement et à 500 fr. d'amende; enfin, MM. Gervais (de Caen), Jules Bernard, David de Thiais, Audry de

il4 HISTOIRE DE DIX ANS.

I*uyraveau. à un mois d'emprisonnement et à 200 francs (l'amende. En éludant la solidarité de la lettre, le congrès des défenseurs avait réduit aux proportions d'un incident terminé par un arrêt, une lutte qu'on pouvait rendre formidable, il s'était rapetissé à plaisir- il s'était manqué à lui-même.

Aussi la pairie rentra-t-elle dans le procès principal avec une résolution qu'elle ne s'était point connue jusqualors. On profita de la présence de ceux des accusés lyonnais qui acceptaient les débats, et les témoins furent entendus. Mais quelle source nouvelle d'émotions! L'un accusait le gouvernement d'avoir sciemment appelé sur Lyon la guerre civile: un autre montrait la police excitant de son souffle impur les passions incandescentes, et créant des coupables pour avoir des victimes^ un troisième re- ]>résentait l'insurrection promenant pendant plusieurs jours ses ravages dans une cité où elle devait être étouffée en quelques heures. . . Et tous de se demander pourquoi il avait fallu opposer à une poignée d'hommes mal armés et à leurs mobiles remparts, des bataillons nombreux, des canons, des obus, la mitraillade, l'incendie! Les provocations des Mercet, des Picot, des Corteys, et leurs lâches artifices, furent dénoncés avec une rare vigueur par M. ('arrier, qui, après avoir refusé les débats, s'était insensiblement laissé aller à la tentation de dévoiler les traîtres, lin père vint raconter, avec des accents qui firent courir dans l'assemblée un frisson d'horreur, comment son fils avait été percé de soixante-douze coups de baïonnettes et attaqué jusque dans la mort. Les flots de sang innocent versés dans le faubourg de Vaise eurent aussi leur place dans l'affreux tableau. Et autant les témoi-

Page 1