‹ Histoire de dix ans, 1830-1840 (volume 5)Chapitre 34 sur 201 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Vn événemenl imprévu vint ajouter à ce débordement (raccusations. Un jour, sur la façade de la maison (|ui avait servi de quartier-général à la révolution de juillet, ces mots parurent aux yeux du passant étonné : Mise en vente de l'hôtel LaffUte.. Il était donc ruiné, celui qui avait couronné roi le duc d'Orléans, celui qui, pour en venir là, n'avait pas hésité à jouer dans les péripéties d'une crise inévitable une existence si long-temps digne denvie, celui qui, plus tard, pour consolider son ouvrage, avait consenti à tenir les rênes du gouvernement au milieu de la tempôte , abandonnant ainsi le soin de ses propres afiaires et faisant à sa royale créature le double sacrifice de sa popularité, engagée dans les combats de la rue, et de ses intérêts financiers, mis à quelque sorte à la merci du hasard! Tel fut le cri qui s'échappa soudain de toutes les bouches, lorsqu'on sut que, peu de temps après Pavénementde Louis-Philippe età quelques })as du château des Tuileries, des aOiches portaient : mise en vente de l'hôtel Lafptfe î Les ennemis du roi en prirent texte pour l'accuser d'ingratitude, et ils le firent avec cette joie secrète et cette indignation bruyantequ'on puise dans les torts ouïes imprudences d'un ennemi. De leur côté, les partisans de Louis-Philippe s'évertuèrent, pour mieux absoudre le monarque, à noircir son ancien ami, auquel ils déclarèrent, dès ce moment, une odieuse guerre de mensonges. Ils prétendirent que, lorsque la révolution de juillet éclata, la maison LaiTîtte chancelait sur ses bases mal assurées ; que l'origine des embarras de M. Laiîîtte était dans les spéculations qu'il avait faites sur le 3 pour O/O- que, loin de s'être montré ingrat à l'égard de M. Laflitte, le roi lui avait tendu à plusieurs reprises une main secourable,.

7i HISTOIRE I>K DIX ANS.

comme le disaient assez, et la forêt de Breteuil, acheiée dix millions, bien qu'elle n'en valût pas huit, et un prêt de six millions faità M. Laffîtte par la Banque, sous la caution du roi, qui avait déjà dû. s'exécuter dans trois paiement? successifs pour une portion de la somme garantie. Rien n'était plus faux que ces assertions ^ ; et pourtant, un

' Il est temps que, sur ce débat célèbre, la vérité soit enfin connue. Mais il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.-

Quelque ébranlement qu'eût imprimé au crédit commercial de M. Laflitte cette révolution à laquelle il n'avait su trouver qu'un dénoùment dynastique, sa maison était trop solidement assise pour ne pas résister au choc qui alors renversa tant de fortunes. Mais c'était trop peu d'avoir créé une royauté, il importait de la soutenir. Nous avons raconté les agitations qui remplirent les premiers jours de la révolution. L'émeute allait frapper à toute heure aux portes du Palais-Royal. Sur les places publiques, dans les rues, on n'entendait que le bruit du rappel se mêlant aux clameurs d'une foule en délire. L'atmosphère, s'il est permis de s'exprimer ainsi, était chargée de passions ; et les courriers lancés sur toutes les routes de l'Europe n'apportaient pas une nouvelle qui ne contint un soulèvement. Le premier ministère allait tomber d'impuissance et de peur ; le sol tremblait de toutes parts autour du trône nouveau ; la famille royale était éplorée ; le roi croyait entendre déjà sonner l'heure de sa chute, si voisine de son avènement : on eut recours à M. LaflTitte.

L'empressement grossier qu'on mit plus tard à envahir le pouvoir, on le mettait alors à s'en éloigner. Mais M. Laiïltte avait des raisons particulières pour fuir le tourbillon des affaires publiques : sa maison avait besoin de son activité, de ses soins; ses associés le pressaient de renoncer à des grandeurs au fond desquelles devait, selon toute apparence, se trouver sa ruine. M. LalTitte, à cette époque, était préside at de la Chambre des députés; et, ([uoique ministre sans portefeuille, nul parmi les membres du conseil n'était plus occupé que lui. Il voulait rentrer dans la vie privée. Le roi, auquel il était encore nécessaire, n'épargna rien pour le retenir; et ce fut alors qu'eut lieu la vente de la forêt deBreteuil. Le prix en fut lixé à dix millions; mais afin que le roi, dans tous les cas, ne s'engageât point au-delà de ce qui était raisonnable, on stipula dans l'acte que l'acheteur aurait le droit défaire expertiser la forêt, droit que le vendeur ne se réservait pas à lui-même.

S'il y eut là un service rendu à M. Lafïitte, ce service fut chèreuicrit ,-j)ayé. Car il ne servit qu'à engager M. Lallitle plus avant dans les allaires

CIIAI'ITKK II. 7^

article iiui avait pour but de les répandre, fut rédigé à

Paris, envoyé à Marseille poui- (lu'on en soupcjonnàt moins

(aoilement la source, et |)ublié dans le? Garde national.

M. I.allitte fut blessé jusqu'au fond du cœur, mais il sut

se renfermer dans une réserve pleine de calme et de

dignité.

publiques. La présidence ertective du conseil lui fut otlerte ; il refusa d'aijord. Résistance vaine ! 11 y avait (luelque chose d'iriésisliblc dans les supplications du roi. — Pourquoi lui avait-on donné une couronne, si l'on avaitentendu le livrer ensuite sans défense à tant de haines conjurées? M. LaHitte, qui avait tant fait pour lui, refuserait- il de lui donner, au moment du péril, sa popularité pour rempart'.* Nul ne consentait à être ministre; nul ne pouvait apporter à la royauté, en entrant aux adaircs, une force morale assez grande. Le roi des Français n'avait donc plus qu'à descendre de son trône solitaire, de son trône ébranlé! Fallait-il « qu'il se retirât àNeuilly ou « qu'il se précipitât dans la Seine ?» — M. LaHittc céda, se vit traité comme un sauveur par le monarque, par madame Adélaïde, par toute la famille royale ; et le ministère du 3 novembre s'installa.

Cependant les affaires privées de M. Laflitte ne tardèrent pas, comme il l'avait prévu, à souffrir de son rôle ministériel. D'ailleurs, une circonstance imprévue le poussait à quitter la scène politique. Lors de la vente de la foret (leBreteuil, il avait été convenu verbalement entre le roi et M. LafTitte que l'acte ne serait point enregistré. Nous avons raconté ' comment fut violée cette clause importante du contrat. L'enregistrement ébruita la vente; on crut la maison Laflitte embarrassée. Les demandes de remboursement ailluèrent; et, pressé de toutes parts, M. Laflitte dut emprunter sept millions à la Banque de France. La crise qui troublait le monde commercial et qui, par les motifs que nous venons de dire pesait plus spécialement sur la maison Laflitte, avait rendu cette ressource insufllsante. M. Laflitte résolut de nouveau d'abandonner son portefeuille. Mais M. Casimir Périer, qui se réservait pour des temps moins orageux, M. Casimir Périer intervint. Invoquant tour-à-tour l'intérêt du monarque et celui de la France, il conjura M. LafTitte de rester au timon des affaires. « La Banque, lui dit-il, vous « prêtera encore six millions, et le roi vous servira de caution. » M. Casimir Périer savait, en effet, par les associés de M. LafTitte, que, pour se soutenir, sa maison n'avait pas besoin d'une somme plus considérable. M- LafTitte repoussa long-temps, et avec beaucoup de fermeté, les avances qui lui étaient

' Voir le 2e volume, page 149.

<0 lllSTOinE PE Di\ ANS.

Pour ce qui est de ses amis, leursollicitude éclata d'une manière touchante. M. Guillemot , rédacteur en chef du Commerce^ avait émis l'idée d'une souscription: cette idée fut acceptée par le public avec une sorte d'enthou-

faites ; mais le roi l'avait mandé au Château : il dut s'y rendre. 11 était nuit. M. Lallltte trouva le roi au moment de se coucher, sur deux matelas que supportait un canapé. Louis-Philippe reçut son ministre avec cette alTectation de familiarité qui lui était ordinaire, et il le supplia si affectueusement d'accepter la garantie oITerte, que M. Laflitte Unit par y consentir. Les deux amis se séparèrent après s'être tendrement embrassés. Le lendemain tout était conclu : la Banque prétait six millions à M. Lallitte, et le roi s'engageait comme caution envers la Banque. Le traité portait que la garantie, s'il devenait nécessaire de l'invoquer, se diviserait en cinq paiements annuels, dont les quatre premiers seraient de treize cent mille francs et le dernier de huit cent mille. Du rest*, le roi, dans tout ceci, ne sortait pas des bornes prescrites par la prudence; car M. LafTitte avait remis à la Banque une masse de bonnes valeurs qui, réalisées, dépassaient de beaucoup les sommes qui constituaient l'emprunt. Quoi qu'il en soit, la première échéance étant venue, et la Banque s'étant adressée au roi, il paya trois cent mille francs, mais sur quatre cent mille qu'il devait à M. Laflitte pour la forge de Bonneville. La Banque ne put obtenir davantage. Elle insista ; un procès eut lieu, et la liste civile soutint, par l'organe de M. Dupin, que la caution du roi étant pure et simple, la Banque devait commencer par discuter le débiteur principal. Ces conclusions étaient rigoureuses à l'égard de M. Laflitte, mais enfin elles étaient légales. La Banque perdit son procès et se vit amenée, par décision judiciaire, à poursuivre M. Laflitte. Elle aurait voulu s'épargner un tel éclat ; et, comme les valeurs que M. Laflitte lui avait remises formaient à ses yeux une garantie à peu près sûre, elle proposa au roi de le décharger de sa caution de six millions, s'il consentait à la remplacer par une de deux millions seulement, laquelle ne porterait pas intérêt et ne devait être invoquée qu'au bout de dix ans. Cette offre, qu'il était si peu dangereux d'accepter, fut néanmoins refusée formellement. La Banque revint à M. LafTitte : il lui était impossible de payer; il mit son hôtel en vente ! Il est vrai que, deux ans après, un arrangement étant survenu entre la Banque, la maison Laffîtte et le roi, celui-ci donna, pour se libérer de la garantie, une somme de douze cent mille francs. Mais M. Laflitte ne pouvait y voir, ni un don royal, ni un dédommagement des énormes sacrifices que lui avaient coûtés quelques mois de ministère.

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