CHAPITRE II
Tautorité de la science était afTaiblic par les couleurs trop vives de la passion et de la haine, les républicains établirent que, depuis plusieurs siècles, le prix des objets de subsistance s'était accru dans une proportion beaucoup plus forte que le taux des salaires ^ que le peuple n'avait gagné à l'abolition du servage qu'un sentiment de dignité qui lui rendait plus amer son asservissement réel ^ que le mouvement de la population, dans les hôpitaux, avait pris un développement monstrueux ; que , dans l'espace de moins d'un demi-siècle, et sous l'influence du régime des tours rendu nécessaire par l'accroissement des infanticides, le rapport des enfants trouvés à la population avait plus que triplé :, que, dans l'espace de dix ans, le nombre des détenus pour dettes avait suivi la même progression -, que de 1811 à 1833, le nombre des faillites avait quintuplé ; que de 18 09 à 1831, les engagements du mont-depiété s'étaient accrus de 70 pour cent-, que la consommation annuelle de la viande, qui, d'après Lavoisier , était de 40 livres par personne en 1 789 ^ et, d'après Sauvepain, de 14 livres 3/4 en 1806 -, et, d'après Chaptal, de 11 livres 1/3 en 1812, avait fini par tomber au-dessous de 8 livres, chiffre de cette consommation en 1826 ^ et que le peuple descendait ainsi, par une pente irrésistible, vers l'extrême misère, c'est-à-dire, vers les bouleversements ou la mort.
Sur ces entrefaites, la Société des Droits de l'Homme publia un manifeste brûlant. Faible d'abord, elle avait pris possession de la France rapidement et avec empire. En 1833, sa puissance, à Paris, reposait sur l'ardeur de plus de trois mille sectionnaires, orateurs de club ou combattants ; et elle agitait la province par une foule de socié-
lOi HISTOIRE DE DIX ANS.
tés qui, sur les principaux points du royaume, s'étaient formées en son nom et à son image. Entretenir l'élan imprimé au peuple en 1830, alimenter l'enthousiasme, préparer les moyens d'attaque en élaborant les idées nouvelles, tenir en haleine l'opinion et souffler sans cesse aux âmes atteintes de langueur la colère, le courage, l'espérance, tel était son but, et elle y avait marché la tète haute, avec une énergie, avec un vouloir extraordinaires. Souscriptions en faveur des prisonniers politiques ou des journaux condamnés, prédications populaires, voyages, correspondances, tout était mis en œuvre. De sorte que la révolte avait, au milieu même de l'État, son gouvernement, son administration, ses divisions géographiques, son armée.
C'était un grand désordre, sans doute -, mais il y avait là, du moins, un élément de vitalité, un principe de force. Des idées de dévoûment s'associaient à ces projets de rébellion-, dans cette lutte de tous les instants, le sentiment ce la fraternité s'exaltait, on s'y exerçait à jouer avec le péril, on y vivait enfin d'une vie pleine de sève. La Société des Droits de l'Homme était nécessaire en ce sens qu'elle réagissait contre l'action énervante qui, sous une oligarchie de gens dalfaires, tendait à précipiter la nation dans les sordides anxiétés de l'égoisme et l'hébétement de la peur. La France était poussée par le régime victorieux dans des voies si impures, que l'agitation y était devenue indispensable pour ajourner l'abaissement des caractères : l'anarchie faisait contrepoids.
Vers le milieu de l'année, d'assez graves dissidences avaient partagé en deux camps la Société des Droits de l'Homme ^ les uns voulaient rompre brusquement avec les
CHAI>ITItK 11. 105
préjugés qu'il s'agissait de détruire et les tyrannies qu'on avait juré de renverser^ les autres reconiniandaient, comme plus sûres, les voies de la persuasion, les voies indirectes. Après de longs balancements, les deux partis se rapprochèrent^ un comité central fut nommé en vue d'une direction plus décidée ^ et, dans ce comité, composé de MM. Voyer-d'Argenson , (iuinard, Berrier-Fontaine, Lebon, Yignerte, Godefroy Cavaignac, Kersausie, Audry de Puyraveau, Beaumont, Desjardins et Titot, on arrêta qu'une solennelle déclaration de principes serait publiée et adressée à tous les journaux patriotiques, à toutes les associations, à tous les réfugiés politiques.
Le programme de la Société des Droits de l'Homme demandait : un pouvoir central, électif, temporaire, responsable, doué d'une grande force et agissant avec unité; — la souveraineté du peuple mise en action par le suffrage universel 5 — la liberté des communes, restreinte par le droit accordé au gouvernement de surveiller au moyen de ses délégués les votes et la compétence des corps municipaux ^ — un système d'éducation publique tendant à élever les générations dans une communauté d'idées compatibles avec le progrès^ — l'organisation du crédit de l'État ^ — l'institution du jury généralisée -, — Fémancipation de la classe ouvrière par une meilleure division du travail, une répartition plus équitable des produits et l'association ; — une fédération de l'Europe fondée sur la communauté des principes d'où découle la souveraineté du peuple, sur la liberté absolue du commerce et sur une entière égalité de rapports.
Ces vues étaient développées et justifiées dans un exposé aussi lumineux qu'incisif. Puis, venait la Déclara-
lOe HISTOIRE DE DIX ANS.
tion des Droits de l'Homme, telle que l'avait présentée à la Convention Maximilien Robespierre ^
L'évocation de ce nom fameux et terrible fit scandale. De fait, il y avait eu deux hommes dans Robespierre : le philosophe et le tribun. Comme philosophe, il n'avait pas été certainement aussi hardi que Jean-Jacques Rousseau, que Mably, que Fénélon. Mais, comme tribun, il avait amassé contre lui un trésor de vengeances ; supé-
' Voici le texte de cette déclaration, dont tant de gens parlent sans la connaître :
Art. l^"". Le but de toute association politique est le maintien des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de toutes ses facultés.
2. Les principaux droits de l'homme sont ceux de pourvoir à la conservation de l'existence et de la liberté.
3. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit la diflcrence de leurs forces physiques et morales.
L'égalité des droits est établie par la nature ; la société, loin d'y porter atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force, qui la rend illusoire.
4. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, à son gré, toutes ses facultés j elle a la justice pour règle, les droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe et la loi pour sauve-garde.
5. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté de l'homme, que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme.
6. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer, à son gré, de la portion de biens qui lui est yarantie par la loi.
7. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui.
8. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
9. Tout trafic qui viole ce principe est essentiellement illicite et immoral.
10. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses
CHAFMTRE 11. 107
rieur ])ar le dévoiinient à ces guerriers de Fancienne Rome qui se dévouaient aux dieux infernaux, lui, dans un but héroïque et avec une magnanimité farouche, il avait voué son nom à l'exécration des siècles à venir, il avait été de ceux qui disaient : « Périssent nos mémoires, « plutôt que les idées qui feront le salut du monde » ; et il s'était rendu responsable du chaos, jusqu'au jour où, voulant retenir la révolution, qui se noyait dans le
membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
11 .f Les secours indispensables à celui qui manque du nécessaire sont une dette de celui qui possède le superflu . Il appartient à la loi de déterminer la manière dont cette dette doit être acquittée.
12. Les citoyens dont les revenus n'excèdent point ce qui est nécessaire à leur subsistance sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques ; les autres doivent les supporter progressivement, selon l'étendue de leur fortune.
13. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès delà raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens.
14 . Le peuple est le souverain ; le gouvernement est son ouvrage et sa propriété ; les fonctionnaires publics sont ses commis.
Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandataires.
15. La loi est l'expression libre et solennelle de la volonté du peuple.