CHAPITRE II. 1 i;i
Carrel. u Qu'est-ce que la [)ropriété, avait dit Mirabeau, (( soutenant, contre l'abbé Maury, dans l'asseml)lée Cons- (( lituante, (jue les biens du clergé devaient être déclarés (( biens nationaux? La propriété est un bien acquis en u vertu des lois. » Et Tabbé Maury avait répondu • « Si <( notre propriété est légitime depuis quatorze siècles, elle u doit lèlre à jamais : car une propriété est nécessaire- « ment inamovil)le, et il y a contradiction entre ces deux (( termes : propriété et amovibilité. )>
Sieyès, à son tour, avait prononcé, en défendant les dîmes du clergé, ces paroles célèbres : « Les dîmes sont (( placées dans la classe des propriétés légitimes, bien (( ([ue nuisibles à la cbose publique. Vous voulez être « libres et vous ne savez pas être justes. »
On le voit, en attaquant le caractère social donné à la propriété par la Déclaration des Droits de l'Homme^, en allîmiant, après Tabbé Maury, après Sieyès, que la pro- ])riété n'était qniin droit inhérent à l'individu, M. Dupin ne prenait pas garde qu'il condamnait, et la révolution de 1789, et les travaux de TAssemblée Constituante, et tout ce qui avait amené le triomphe de cette bourgeoisie dont il se portait, lui, M. Dupin, l'avocat et le champion! Car entin, sil était vrai que la loi ne dût pas, même dans i intérêt et pour le salut de la société, limiter, régler, restreindre dans son extension unique et exagérée ce droit inhérent à l'individu; s'il était vrai, selon l'alïïrmation monstrueuse et impie de Sieyès, qu'une propriété pût être « légitime, quoique nuisible à la chose publique » ^ la bourgeoisie s'était donc rendue coupable d'une affreuse spoliation, lorsquen 1789 elle avait aboli les droits féodaux, les jurandes, les banalités, les dîmes, les substitu- IV. 8
tioiKs^ lorsqu'elle avait mis législativement des bornes à la faculté des donations entre vifs et testamentaires ; lorsqu'elle avait décrété le i)artageégal des héritages-, lorsque naguère encore, ses représentants avaient fait une loi sur Texpropriation pour cause d'utilité publique!
Ainsi éclatait la mauvaise foi des dominateurs du jour. Oppresseurs, fils d'opprimés, ils reniaient dans Fivresse de leur fortune le principe même de leur élévation, et ils ne rougissaient pas de s'armer contre le })rolétariat d'une doctrine qu'ils avaient déclarée infâme lorsque la noblesse s'en était servie contre eux. Enseignement grave et qui donne à la publication du manifeste de la Société de^ Droits de l'Homme une véritable importance historique!
Mais, sous un autre aspect, l'importance de cette publication ne fut pas moindre, et il en résulta, au sein du parti démocratique, des débats du plus haut intérêt.
Le manifeste ne se prononçait (ju'avec réserve sur la liberté de la presse et la liberté individuelle, et l'on y insistait beaucoup, au contraire, sur la nécessité d'organiser vigoureusement le Pouvoir. Une fraction notable du parti républicain en prit ombrage. La Tribune appuya le manifeste sans l'adopter entièrement, et il fut critiqué, comme n'ayant pas assez tenu compte du principe de liberté, ])ar trois hommes d'un patriotisme épi'ouvé et d'un talent incontestable : M. Armand (]arrel, rédacteu!' du JSational; M. Anselme Pététin, rédacteur du Précurseur de Lyon; et M. Martin Maitlefer, rédactiMU' du Peuple souveraind^ Marseille. De quel coté se ll•()u^ait la véiiléi*
Qu'on suppose deux hommes j)i'(Msà senunti'e eji route : l'un bien portant, alerte, vigoureux ; l'autre malade et blessé. Avant la révolution de 17S9. le Pouvoii', nu lieu
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de tendre la main au serorui, ne songeait (iii'à Uùvv marcher le premier [)lus à Taise encore et plus vile. Vax 1789, ce fut aulre chose : le Pouvoir lut enchaîné, et l'on dit aux deux honmies : « I.a route estlihre^ vos droits sont égaux; marchez. )> VA cependant le faible pouvait répondre : « Mais qu'importe que la route soit déblayée? Ne voyez-vous pas que je suis malade-, que le sang coule de mes blessures-, que le poids de mon propre corps m'épuise et que mes pieds nus se meurtrissent sur les cailloux du chemin? Qu'aucune protection spéciale ne soit accordée à mon voisin, il peut s'en passer, lui, car il est ingambe et fort^ mais moi?... Que me parlez-vous de droits égaux? C'est une raillerie cruelle! »
Voilà le langage qu'en 1789 auraient pu tenir les prolétaires. Ne trouvaient-ils pas en effet la bourgeoisie en possession de tous les instruments de travail, en possession du sol, du numéraire, du crédit, des ressources que donne la culture de rintelligence? Quant à eux, n'ayant ni propriétés, ni capitaux, ni avances, ni éducation, ne pouvant économiser sur le labeur de la veille de quoi subir sans danger le chômage du lendemain, quel prix devaient-ils attacher au don de la liberté, définie métaphysiquement et considérée comme un droit? Que leur importait le droit d'écrire et de discuter, à eux qui n'en avaient ni la faculté, ni le loisir? Que leur importait le droit de vivre à l'abri des vexations du roi ou des courtisans, à eux qui échappaient à ces vexations par leur obscurité même et leur misère? Que leur importait le droit d'être athée, à eux qui. pour ne pas maudire la vie, avaient besoin de croire à Dieu? Que leur importait le droit de s'élever en faisant fortune, à eux qui manquaient des instruments
nécessaires pour s'enrichir? La lil)erlé politique, la liberté de conscience, la liberté d'industrie, conquêtes si protitables à la bourgeoisie, n'étaient donc pour eux que des conquêtes imaginaires, dérisoires, puisqu'ayant le droit d'en proliter, ils n'en avaient pas la faculté^
C'est ce qui ne tarda pas à être compris. Sous la Convention, des penseurs audacieux purent se lever et dire : pour qui donc la révolution a-t-elle été faite? Est-ce i)Our cette foule gémissante des prolétaires qui a si puissamment aidé la bourgeoisie à renverser la Bastille, à vaincre les Suisses, à dompter l'Europe des rois, à sauver la France révolutionnaire? On les a d'abord appelés esclaves ^ puis vilains : aujourd'hui on les appelle ;:>awî;rc5 : en changeant de qualification leur condition a-t-elle changé de nature? De droit, ils sont libres : de fait, ils sont esclaves.
La conséquence était facile à tirer. Au lieu de cette liberté, nouveau moyen d'oppression fourni à ceux qui étaient en état d'en faire usage et qui pour les autres n'était qu'un leurre, les vrais amis du peuple voulurent un gouvernement tutélaire et fort, afin que sa force servît à protéger les faibles, et changeât le droit en faculté. De là cette admirable et auguste définition : k La liberté est (( le pouvoir (pii appartient à 1 homme d'exercer à son (( gré toutes ses facultés^ elle a la justice pour règle, les (( droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe et a la loi pour sauvegarde*^. »
' Ces idées, qui ne pouvaient trouver ici tout leur développement, sont exposées d'une manière complète dans le livre que nous avons publié sous le titre: Organisation du Travail.
2 Qu'on rapproche de cette définition celle-ci donnée par M. Dupin