CHAPITRE
vait pas respecté lorsqu'il s'était agi de prendre une couronne, et qi\'on respectait quand il n'était plus question que de venger la société offensée; enfin, et par une contradiction monstrueuse, un gouvernement qui se disait appuyé sur les vœux delà nation, se déclarait trop faible pour affronter les suites d'un procès, et paraissait craindre que ce ne fût pas assez d'une armée sur le passage d'une femme deux fois vaincue et prisonnière ! C'était du vertige.
Aussi les légitimistes furent-ils saisis de joie -, et pendant que le parti républicain s'abandonnait, contre le pouvoir, aux transports d'une sombre colère, eux, relevant la tête , ils se répandirent , sur les discours de MM. Thiers et de Broglie, en commentaires pleins de fiel et d'orgueil ; ils appelèrent la séance du 5 janvier la séance aux aveux : le parti légitimiste n'était donc pas mort, comme on l'avait tant dit et répété, puisque, pour le contenir, suivant la déclaration des ministres, il ne fallait pas moins de cent mille soldats ! Et ils adressaient à M. de Broglie des félicitations railleuses sur le service qu'il venait de rendre à la cause des bonnes doctrines, ne lui reprochant autre chose que son inconséquence, et comparant ce pouvoir, qu'on voyait vivre du passé qu'il insultait, au vautour qui vit de la proie qu'il défigure.
Le parti ministériel était engagé dans une impasse : il se défendit avec embarras, et, comme sa confusion lui donnait les apparences de la faiblesse, l'audace de ses adversaires s'en accrut.
Tel était l'état des esprits, lorsque tout-à-coup des rumeurs étranges se répandent. Un amour mystérieux, une imprudence sans excuse, voilà ce qu'on raconte de la
duchesse de Berri, et Ton parle d'un scandale inévitable. Képoussées par les légitimistes comme autant de calomnies impures, ces rumeurs sont propagées sourdement par ceux dont elles ont charmé la curiosité ou qui en cherchent lignoble profit. Plus volontiers que partout ailleurs, on s'en entretint au Château, quoique à mots couverts. Les courtisans se montraient crédules par flatterie. La reine s'étant quelquefois échappée en plaintes, moitié sévères, moitié affectueuses, sur la légèreté de sa nièce, les courtisans se plurent à leur donner, dans la circonstance, une interprétation cruelle, par cette persuasion que le roi l'aurait pour agréable. Lui, en effet, soit politique, soit indifférence réelle, il laissait un libre cours à la licence de propos dont rinjure, pourtant, semblait devoir rejaillir sur sa famille. Et non-seulement il toléra le bruit qu'on faisait autour de lui du déshonneur présumé de sa nièce, mais il ne craignit pas de mêler à ce qu'on en disait ses propres conjectures et tous les détails piquants que lui fournissait sa mémoire sur les intrigues de l'ancienne Cour.
Les soupçons allaient grandissant : un accident survint qui était de nature à les confirmer. Dans la nuit du 16 au 17 janvier, la prisonnière avait été atteinte de vomissements • et une dépèche télégraphique en apporta aussitôt la nouvelle aux Tuileries. La duchesse de Berri, depuis :5on entrée à Blaye, n'avait eu d'autre médecin que M. Cintrac • mais c'était un homme plein de savoir et de probité, dont elle estimait le caractère et dont les soins lui étaient chers. Le gouvernement aurait donc pu s'en reposer sur M. Cintrac de la santé de Marie-Caroline, d'autant que cette princesse avait déjà refusé de recevoir le
CIIAPITKE I. 13
docteur Bartliez, charj^é auprès d'elle d'une mission médicale tout ollicielle. l.es ministres en décidèrent autrement. Pour mettre leur responsalMlité à l'abri, et peut- (^tre aussi pour éclaircir un mystère dont pouvait tirer parti une politique implacable, ils résolurent d'envoyer deux médecins à Blaye, en leur donnant pour instructions patentes d'examiner ce qu'avait d'inquiétant la situation de la prisonnière , et quels étaient les meilleurs moyens de guérison. Les deux médecins choisis partirent dans la nuit du 21 au 22 janvier : c'étaient MM.Orfila etAuvity. En annonçant leur départ, la presse ministérielle, par une insinuation grossière, indiqua qu'ils étaient appelés à résoudre un cas de médecine légale.
L'émotion fut profonde dans le public. Quant aux légitimistes, ils affectèrent de grandes terreurs. M. Auvity, sous la Restauration, avait donné des soins à Marie-Caroline 5 il était donc naturel que les ministres l'eussent désigné 5 mais, ce qui ouvrait carrière à des suppositions sinistres, c'était le choix fait par eux de M. Orfila, habile dans l'art de découvrir les traces du poison. « Vienne une « fatale nouvelle ! écrivait une feuille dévouée à la mère « du duc de Bordeaux- vienne une fatale nouvelle! et, « sur notre foi , nous jurons qu'on ne demandera pas où (( sont les royalistes. Une vie ne peut être payée que par a une autre vie. )> Au fond, rien n'était moins sincère que toutes ces craintes et toutes ces menaces. Le roi et ses ministres avaient, à ce que la duchesse de Berri ne mourût pas en prison, un intérêt qu'il était aussi absurde qu'injuste de méconnaître. Et les supposer indifférents à la conservation des jours de la prisonnière, c'était les calomnier avec une maladresse gratuite. Mais telle est la
logique des passions de parti : offensé dans la personne de celle quil avait placée sur le trône élevé par ses illusions, le parti royaliste rendait aux défenseurs de la dynastie nouvelle outrage pour outrage, et répondait à des soupçons bassement propagés par des accusations folles.
Le 24 janvier, MM. Orfila et Auvity arrivèrent à Blaye 5 le 25, ils furent admis auprès de la princesse, en même temps que MM. Gintrac et Barthez ^ et, le même jour, les quatre docteurs signèrent un rapport constatant les résultats de leur visite. Il y était dit que la princesse, née de parents phthisiques, présentait les symptômes d'un mal héréditaire; quelle était sujette aux affections inflammatoires ; que, souvent, après ses promenades sur les remparts, elle avait eu à souffrir d'une petite toux sèche dont le caractère était alarmant ^ que sa santé réclamait des précautions sérieuses, et qu'elle devait, notamment, s'imposer l'obhgation de ne sortir que vers le milieu du jour, en recherchant les endroits abrités, surtout dans une citadelle où le froid se faisait vivement sentir, et qu'avoisinait un fleuve fréquemment couvert dépais brouillards ^
Livrés au Moniteur^ de semblables détails auraient démenti les bruits injurieux répandus depuis quelque temps, et, en montrant que le séjour de Blaye n'était pas sans danger, ils auraient forcé le gouvernement , ou à mettre la princesse en liberté, ou à lui assigner une autre prison. 11 le comprit, et s'empressa d'enfouir le rapport dans les archives du ministère de l'intérieur, convaincu que la duchesse de Berri était grosse, et résolu à ne point perdre d'avance le bénéfice d'une révélation qui devait
' Voir aux documents historiques, n" 1.