‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 10 sur 159 · GARDE SUISSE · texte numérisé non relu

GARDE SUISSE

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précieux de la chapelle. Ceux qui escortaient ces richesses, en les protégeant, n'avaient sur le corps que des haillons ensanglantés.

La lutte paraissait finie, et cependant la ville ne s'appartenait pas encore. De la place Vendôme, que couvraient deux régiments de ligne, la garde royale s'étendait jusqu'à la Madeleine, le long de la rue de la Paix et du boulevard *\^> Capucines. Mais un découragement invincible avait gagné les troupes. Ouelques soldats avaient pu voir, de la place Vendôme-, rouler le flot des fuyards venant du Louvre, dont l'occupation par le peuple n'était déjà plus ignorée dans les rangs. Une défection était imminente. Le général Wall ayant aperçu M. Auguste Billiard, poussa son cheval vers lui et lui dit : « Monsieur, « connaissez vous M. Casimir Péricr? Il im- « porte de le prévenir sans retard que le roi « désire lui parler. » M. Billiard courut chez Casimir Périer; il était absent.

La nouvelle d'un armistice conclu entre lui et Charles X se répandait avec rapidité. Des agents inconnus la colportaient dans les groupes et engageaient vivement le peuple à mettre bas les armes. D'autres citoyens conjuraient, au contraire, les insurgés de se méfier de ces discours et de ne quitter le champ de bataille qu'après la victoire. Telfutnolamment le langage que tinrent au peuple, à quelques pas de la rue de la Chausséc-d'Antin, MM. Bérard et Dupin aîné. L'ardeur de ce dernier était extrême et démentait singulièrement l'attitude qu'il avait gardée jusqu'alors, soit que le spectacle des Parisiens victorieux eût enflammé son imagination mobile, soit qu'il voulût se faire pardonner de n'avoir pas cru au succès, en s'y associant d'une manière bruyante. Quoi qu'il en soit, ce furent les excitations belliqueuses qui l'emportèrent; on s'indigna contre ceux qui venaient parler d'accommodement au milieu des victimes de l'obstination royale. Un mouchoir blanc, agité par un homme qui parcourait à cheval le boulevard, mil le comble à la fureur de la multitude. Le commandant Roux et M. Durand, orateurs de la paci-

fication de Paris, se virent bientôt entourée d'une foule ardente qui demandai! leur mort.

Ils furent sauvés par l'intervention de MM. Gérard et Bérard qui les conduisirent chez M. I, affilie, sous prétexte de les y faire

juger.

Pendant ce temps, une colonne d'in^m „ entrait dans la rue de la Paix par la rue Neuve -Saint- Augustin. Un courageux citoyen, M. Froussard, la précédait et arrivait en courant, son fusil en bandoulière et un pistolet dans chaque main. Après avoir menacé le général Wall, il s'adressa militairement aux troupes, les conjurant de se rappeler leur origine, et que leurs ennemis, dans cette horrible lutte, c'étaient leurs frères. Profitant de l'hésitation des soldats, plusieurs hommes du peuple s'étaient peu à peu approchés des rangs, et du sein de celte foule animée sortaient mille exhortations énergiques ou touchantes. Bientôt l'entraînement devint irrésistible, et les soldats répandus le long de la rue de la Paix mirent leurs crosses en l'air. Casimir Péricr, qui se trouvait alors chez M. Noël, son notaire, dans une maison située à l'angle de la rue de la Paix et de la rue Neuve-Saint-Augustin, aperçoit d'une fenêtre le mouvement de la garde; il descend rapidement, se fait reconnaître, et au milieu des cris dont on salue sa présence, un capitaine brise son épée.

Casimir Périer comprit bien alors de quel coté penchait décidément In fortune, et i' se rendit en toute hâte chez M. Laffitte. A peine élait-il arrivé, que M. Auguste Billiard courut à lui : « Je suis chargé de vous dire que « Charles X désire conférer avec vous. » Casimir Périer répondit à cette proposition par un refus hautain. Déjà son ànie appartenait an succès.

Beaucoup de personnes marquantes étaient en ce moment réunies chez M. Laffitte. Un grand bruit se lit à la porte de l'hôtel : c'était un sergent, nomme ltic heinonl. qui demandait à entrer; et. comme on faisait difficulté [tour laisser pénétrer un soldai dans des salons où se discutaient de si graves intérêts. Richemoni avait tiré son sabre, dont il pré-

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sentait la poignée aux laquais, en redoublant d'instances. On l'introduisit enfin. Il venait annoncer que le 53e de ligne était prêt à fraterniser avec le peuple, et que le corps des officiers, à l'exception du colonel et des chefs de bataillon, l'avait député vers le général Gérard pour l'en instruire. Sur l'invitation du général, le colonel Heymès sortit habillé en bourgeois, et se dirigea vers la place Vendôme avec le sergent Richemont. Ils rencontrèrent en chemin le frère de M. Laffitte, qui réunissait quelques gardes nationaux et qui se joignit au cortège. MM. Heymès et Jean-Baptiste Laffitte s'avancent jusqu'au colonel à travers les soldats. Leurs vives paroles circulent dans les rangs ; les officiers applaudissent; le colonel, qui résistait, est entraîné. Les soldats ne demandent qu'à garder leurs armes et leur drapeau, condition militaire qui ne pouvait leur être refusée; et le régiment, tambours en tête, se dirige vers l'hôtel Laffitte.

Bientôt la cour de l'hôtel regorgea de soldats. Cinq officiers entrèrent dans le grand salon. M. Laffitte, blessé à la jambe, était étendu dans un fauteuil. Il les reçut avec bienveillance et dignité. « Messieurs, leur « dit-il, gardez vos armes, mais jurez de ne « point les tourner contre le peuple. » Les officiers étendirent la main comme pour un serment. « Pas de serment, Messieurs, reprit « M. Laffitte d'une voix émue, les rois les « ont déshonorés : il suffit de la parole des « braves. » Ces mots furent couverts d'applaudissements, et chacun se livrait aux fortes émotions de cette journée, quand tout à coup une décharge se lit entendre. Comment peindre le tumulte qui alors éclata dans les appartements? La garde royale était certainement victorieuse ; l'ennemi allait paraître... Et chacun de fuir. On se pousse, on se heurte dans les vestibules ; plusieurs , et M.Méchin entre autres, sautent dans les jardins par les fenêtres du rez-de-chaussée; deux députés sont trouvés blottis dans les écuries. En un clin d'.œil, M. Laffitte avait été abandonné de i<uis ceux ipii assiégeaient son fauteuil. Son neveu, M. Laroche, était seul resté

auprès de lui. Sa femme s'était évanouie. Quant à lui, toujours calme, il profitait de ce désordre pour se faire panser la jambe par son neveu. Qu'était-il donc arrivé ? Les soldats du 6e avaient suivi l'exemple de leurs camarades du 53e, et, gagnés à la cause du peuple, ils avaient déchargé leurs fusils en l'air pour le rassurer.

Eh bien! cet hôtel Laffitte, théâtre de terreurs si ridicules, on devait l'appeler plus tard le quartier-général de la révolution.

La bataille finie , la ville , si longtemps immobile et cachée, s'anima tout à coup et s'agita sur tous les points d'une manière imposante. En quelques instants, une masse innombrable s'était répandue comme une mer dans les rues, sur les places publiques, le long des boulevards. A ce silence lugubre de la veille qu'interrompaient seules les détonations de la mousqueterie succédait, dans ce qu'il a de plus orageux, le mugissement de Paris. Mais comment se faisait-il que la capitale fût libre ? Quelle puissance mystérieuse avait fait plier devant quelques bandes éparses , composées en grande partie d'ouvriers et d'enfants, des troupes si braves, si bien disciplinées? Il y avait dans un tel événement quelque chose d'inexplicable pour tous, et l'étonnement fut universel.

Quoi qu'il en soit, les premiers moments du triomphe appartinrent à la joie et à la fraternité. Une exaltation sans exemple faisait battre tous les cœurs. L'homme du monde abordait familièrement l'homme du peuple, dont il ne craignait point alors de presser la main. Des gens qui ne s'étaient jamais vus s'embrassaient comme d'anciens amis. Les boutiques s'ouvrirent aux pauvres, ce jourlà. Sur divers points, des blessés passaient portés sur des brancards, et chacun de les saluer avec attendrissement et respect. Confondues dans un même sentiment d'enthousiasme, toutes les classes semblaient avoir déposé leurs vieilles haines, et. à voir la facile générosité des uns, la réserve et la discrétion des autres, on eût dit d'une société rompue à la pratique de la vie commune. Cela dura quelques heures.

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On se précipitait sur le passage de ce marquis aimé du peuple. — D'après Victor Adam. [Pag

Le soir, la bourgeoisie veillait en armes à la conservation de ses propriétés. Le sentiment de la fraternité avait fait place brusquement, chez les heureux, à une défiance dans laquelle entrait la crainte du retour des troupes, et, beaucoup plus encore, celle du peuple. On rencontrait partout des postes de garde nationale. Ces patrouilles vigilantes parcouraient la ville en tous sens. Pour aller avec quelque liberté d'un lieu à un autre, il fallait savoir le mot d'ordre. Un grand nomhic d'arrestations arbitraires furent opérées. Les bourgeois en uniforme désarmaient les ouvriers en veste, et même les bourgeois sans uniforme. Deux des combattants de la veille, MM. Dupont et Godefroi Cavaignac, forent arrêtés de la sorte, à la Croix-Rouge, et ne durent qu'à leur énergie de rester en possession de leurs fusils.

Au surplus, dès le 28, on avait vu des gardes nationaux faire sentinelle aux portes de

la Banque, conjointement avec les troupes de ligne ; et pendant que le peuple se battait, M. Dequevauvilliers s'était rendu à l' état-major pour s'entendre sur le mot d'ordre avec le duc de Raguse, et demander qu'on laissât la garde nationale proté librement les propriétés.

Les propriétés, au mois de juillet, ne coururent donc pas le moindre risque. Elles auraient été protégées par la prévoyance des bourgeois, alors même qu'elles ne l'auraient

pas été par le desintéressement des prolétaires.

Il faut ajouter que ce désintéressement ne manqua pas d'excitation. Pendant les jours

qui suivirent la victoire île Paris, [es journaux glorifièrent à l'envi L'abnégation des

pauvres . L'admiration était unanime et bruyante. On racontait qu'un ouvrier était allé déposer à la préfecture île police un vase en vermeil et n'avait même pas voulu dire

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son nom ; qu'un autre avait trouvé sous le guichet du Louvre un sac de trois mille francs, qu'il s'était empressé de remettre à la Commune. On faisait beaucoup valoir ce mot d'un malheureux artisan : « L'égalité « devant la loi, à la bonne heure ; maisl'éga- « lité de fortune, c'est impossible. » Enfin, on ne tarissait pas sur la sagesse de ce peuple qui avait fusillé des voleurs pris en flagrant délit, et on exagérait à dessein le nombre de ces' exécutions populaires. Mais on ne disait pas tout. Un homme ayant été arrêté pour avoir dérobé une pièce d'argenterie de très-mince valeur, on le traîna sous une arche du pont d'Arcole. Ce malheureux fondait en larmes et criait : « Quoi ! la mort « pour si peu de chose ! C'est la misère qui « m'a égaré. Grâce ! j'ai une famille. Qu'on « me laisse embrasser, du moins, une dër- « ni ère fois, ma femme et mes enfants. Il n'y « a donc personne parmi vous qui ait souf- « fert de la faim? Grâce! Grâce! » On le fit mettre à genoux et on le fusilla. Cette justice sauvage n'eut rien de spontané de la part de ceux qui en furent les instruments. Liordre du meurtre était venu de l'Hôtel-de- Ville.

Du reste, tout ce qu'on disait du désintéressement du peuple était vrai, et il n'y avait pas de raison, alors, pour qu'on s'abstint d'encourager des vertus dont on avait besoin !

A la chute du jour, M. Charras conduisit à l'Hôtel-de-Ville une partie de ceux qui avaient emporté la caserne de Babylone. Il trouva le général Lafayette fort tranquille; et lui ayant demandé ce qu'il fallait faire des deux cents volontaires qui attendaient sur la place de Grève, il reçut cette réponse : « Qu'ils retournent paisiblement chez eux; ils doivent avoir besoin de repos. » M. Charras lit observer au général que beaucoup de braves gens ne trouveraient pas de pain chez eux en yrentrant. « Ehbien! dit-il, qu'on leur donne Cent sous par tète, o L'ordre fut transmis aux ouvriers. Nous ne nous battons pas pour de l'argent, fui Le cri qui s'échappa en même temps de toutes les bouches. Parmi ces

hommes, le moins pauvre n'avait pas sur lui pour dix francs de linge et de vêtements.

Tandis que la fusillade s'éteignait dans Paris, et que devant le Louvre on creusait deux grandes fosses, qui furent bénies par un prêtre et surmontées d'une croix avec ces mots : Aux Français morts pour la liberté, on s'occupait, à l'hôtel Laffitte, de fonder une dynastie nouvelle.

Ici commence une série d'intrigues, frivoles en apparence, mais qui sont caractéristiques et furent décisives.

Tous les financiers, que le sentiment du danger avait appelés dans ces salons somptueux, étaient troublés etpensifs. Ils croyaient déjà voir leurs hôtels envahis, et, frappés de la force que le peuple venait de déployer, ils comptaient peu sur sa grandeur d'âme.

Le plan de M. Laffitte était arrêté. Il s'approche de M. Oudart : « Hier, je vous ai prié « de vous rendre à Neuilly. A l'avertissc- « ment que je lui faisais donner, le prince a « répondu : Je cous remercie. Veuillez re- (( tourner auprès de lui. Entre une couronne '( et un passeport, qu'il choisisse. Si je réus- « sis, je ne lui ferai point payer ma commisce sion de banque. Si j'échoue, il me désaxe vouera. »

On affluait de toutes parts vers l'hôtel Laffitte. On voyait se presser dans les appartetements, dans les cours, dans les jardins, grands seigneurs, gens de finance, hommes dérobe, gardesnationaux. Des curieux étaient montés sur les toits des maisons voisines. C'était un bourdonnement immense dans cette "foule animée de passions diverses cl sans cesse renouvelée. Des cartouches apportées dans la cour y firent naître un violent tumulte. Les hommes du peuple se les arrachaient, les derniers coups de fusil n'avant pas encore été tirés. M. DegOUSée entra tenant un papier à la main. Dès la pointe du jour, cet intrépide citoyen était allé offrir au général Pajol le commandement de la garde nationale. Dans les révolutions le pouvoir appartient à qui s'en empare. .Mais le général ayant répondu que l'autorisation ili's députés lui paraissait nécessaire, M. Dégou-

.séo avait couru chez Le duc de Ghoiseui, y avait rencontré M. Dupin, et celui-ci, prenant une plume, avait écrit: « Messieurs lesdépu-

« tés réunis à Paris autorisent le général « PajoJ à prendre le commandemeni des mi-

« lices parisiennes. — Milices parisiennes? « s'écria M. Degousée surpris, et pourquoi « ce mol? : — Parce que lu garde nationale « se trouve légalement dissoute », répondit M. Dupin qui, dans cette révolution, ne voulait pas jouer sa tête. Dans cette même matinée, dans ce niènie hôtel du duc de Clioiseul, il avait dit. en entendant parler des succès de l'année royale, et en présence du chevalier de Pannat : « Les troupes royales l'empor- « tent sur tous les points, et c'est, ma foi, '( très-heureux. »

Les députés réunis chez M. Laffitte signèrent l'autorisation écrite que M. Degousée leur présentait ; mais le trouble était dans leur cœur. Donner au peuple armé un chef qui n'était pas député, c'était créer à côté de l'autorité légale une' autorité purement insurrectionnelle. Au moment où M. Degousée allait sortir, un député de Melun, M. liaillot, court à lui, demande, comme; pour la consulter, l'autorisation compromettante, et ne rend le papier qu'après en avoir subrepticement déchiré les signatures. Car c'est ainsi que la bourgeoisie se préparait au maniement des affaires.

Cependant la foule croissait ; on répandait mille bruits divers ; un homme du peuple vint annoncer que le Louvre était pris ; M. de Lafayette arrivait. M. Audry de Puyraveau s'était rendu chez lui de grand matin pour le presser de prendre le commandement des troupes. M. Audry de Puyraveau fut reçu par M. Carbonnel, qui lui dit : « Mais savez- « vous bien que vous allez faire courir de ■ grands risques au général », à quoi M. Audry de Puyraveau répondit énergiqueméat : <( Et moi, Monsieur, est-ce que je ne « cours pas de risques depuis deux jours ? » En se rendant chez M. Laffitte, M. Audry de Puyraveau trouva dans la rue d'Artois un grand nombre d'hommes du peuple, à qui M. Miguel criait : « Soyez tranquilles, mes

amis, ci- soir vous aurez h' dur d'Orléans pour roi. »

Chez M. Laffitte, tous n'avaient pas encore

un plan aussi nettement trac»'', mais tOUS appelaient de leurs vœux l'établissement d'un pouvoir; les ans, pour que bi révolution lut dirigée : Les autres, h c'était le plus grand nombre, pour qu'elle fût surveillée sévèrement et contenue. Déjà, du reste, la nécessité d'une direction avait été proclamée dans les rues par les combattants eux-mêmes.

Plusieurs citoyens s'étaient réunis tumultueusement rue Saintc-Avove. dans la maison de Garnier-Pagès. Il y avait été arrêté que le général Lafayette, le général Gérard, le duc deChoiseul, seraient invités à prendre en main la force publique. En même temps, par une coïncidence singulière, MM. Charles Teste et Taschereau créaient, dans lis bureaux du National, un gouvernement provisoire, composé de MM. Lafayette. Gérard et Labbey de Pompières. Sur l'avis du poète Béranger, ce dernier nom fut remplacé par celui du duc de Choiseul. Et une proclamation, que le Constitutionnel trompé publia, répandit dans tout Paris la grande nouvelle d'un gouvernement qui n'existait que dans l'esprit de quelques courageux faussaires comptant sur le succès pour se faire absoudre.

Bientôt rien ne se lit dans la capitale qu'en vertu de ce pouvoir imaginaire : la ville la plus intelligente du monde fut gouvernée par un mot.

Des hommes n'ayant reçu leur mandat que d'eux-mêmes, vinrent s'installer à l'Hôtel-de- Ville connue représentants du gouvernement provisoire. Lu cette qualité, ils parodiaient la majesté du commandement , signaient des ordres, distribuaient des emplois, conféraient des dignités. Le nombre fut grand de ceux qui. sur la foi de je ne sais quelles réminiscences de collège, révèrent alors le rôle de Sylla : et à côte (le quelques jeunes gens au courage réfléchi, et désintéressés dans leur audace, on vit paraître îles ambitieux de hasard en qui la hardiesse n'était que l'ignorance des obstacles ou le vertige de la vanité.

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Leur règne fut court, parce qu'il faut pouvoir beaucoup lorsqu'on s'avise de beaucoup oser; mais il fut réel, et donna lieu à des scènes d'une bouffonnerie sans exemple. Dans la salle Saint-Jean, on se partageait à l'amiable l'administration de la France. Des solliciteurs y venaient à tout instant s'incliner devant l'omnipotence des dominateurs du lieu. Là M. Dumoulin exerçait l'empire de son chapeau à plumes et de son brillant uniforme. Il s'était promu au grade de commandant de l'Hôtel-de-Yille, et il en remplit jusqu'à un certain point les fonctions. M. Alexandre de Laborde s'étant présenté, cherchant une place dans la victoire, le commandant de rilôtel-de-Ville le nomma préfet de la Seine, au roulement du tambour, et avec un admirable sang-froid. M. de Montalivet, qui était absent de Paris pendant la lutte, vint à son tour à l'Hôtel-de-Ville faire connaître ses espérances. Mais ce fut à M. Baude qu'il s'adressa. Il réclama la direction des ponts et chaussées, déclarant toutefois que, si M. Baude se l'était réservée, il la lui abandonnerait volontiers. M. Baude répondit en homme qui ne se croit ni le droit de donner ni celui de prendre. Ainsi cette étrange révolution était venue montrer, dans l'espace de quelques jours, les divers aspects des choses humaines : héroïsme et petitesse, passions mâles et vanités d'enfants, grandeur et misère, c'est-à-dire tout l'homme.

Pendant ce temps, une députation, dont les deux frères Garnier-Pagès faisaient partie, • ■nlrait dans le vestibule de l'hôtel Laffitte. Elle venait offrir le pouvoir aux généraux Lafayette et Gérard. Le second répondit d'une manière évasive ; le premier s'offrit avec une ardeur toute juvénile. Il demanda seulement à faire part de cette proposition à ses collègues, et, s'avançant au milieu d'eux: « Messieurs, dit-il, on me presse de prendre le eommandeineul de Paris. » Mais Lafayette mailic de Paris, c'était le peuple maître (le la place publique.

M. Berlin de Vaux élail présent, homme sans élévation de cœur, mais d'une rare pénétration d'esprit et d'une certaine portée

dans le mal. Habile à diriger les autres par le soin qu'il mettait à s'elfacer toujours luimême, son frère avait groupé depuis longtemps autour de lui plusieurs écrivains d'élite, qui s'animaient à leur insu de ses inspirations, et subissaient d'autant mieux sa supériorité, qu'il la leur laissait ignorer. Il était parvenu de la sorte à créer, dans le Journal des Débats, une puissance avec laquelle tous les* gouvernements s'étaient vus contraints de traiter. M. Bertin de Vaux n'avait pas de passions politiques : l'égoïsme de ses opinions était froid et parfaitement calculé. Trop intelligent pour ne pas comprendre que le changement des formes politiques peu fort bien n'être qu'un mode nouveau de protection accordé aux mêmes intérêts, il avait servi l'un après l'autre tous les gouvernements sans cesser d'être fidèle à ses doctrines, celles de 1789. M. Bertin de Vaux était un des hommes d'Etat de la bourgeoisie.

Aussi la connaissait-il à merveille. Il savait combien sa force était grande, et jusqu'où elle était capable de pousser le fanatisme de cette passion : l'amour de la propriété. Il savait par conséquent que, pour étoulfer la révolution sociale prête à sortir des flancs d'une révolution politique, il n'y avait qu'une chose à faire : réorganiser promptement la garde nationale, ou, en d'autres termes, enrégimenter les propriétaires pour la défense des propriétés. Quand il entendit Lafayette parler de prendre en main le pouvoir, il se mit à jouer l'enthousiasme et s'écria : « Si nous ne pouvons retrouver « Bailly, le vertueux maire de Paris en « 1789, félicitons-nous d'avoir retrouvé « l'illustre chef de la garde nationale. » (Vêtait rappeler adroitement à Lafayette un de ces souvenirs que caresse volontiers la vanité des vieillards. Celui-ci, d'ailleurs, ne voyait pas de bien liant.

Lafayette accepte, il part pour l'Hôtel-de- Ville. ces Tuileries du peuple depuis le Kl août. On se précipitait sur le passage de ce marquis aimé du peuple. On le soulevait pour l'aider à franchir les barricades. Et lui. ap-

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