LEGENDE
Combattanls Civils U|p Combattants Militaires | • Barricades .
Pendant les trois je D'après la carte publiée à cetl
Juillet 1830 r MM. Bulla, frères).
puyé d'un côté sur le bras de M. Carbonnel, de l'autre sur celui de M. Audry de Puyraveau , il s'avançait porté par l'acclamation populaire, et souriant à celle ovation < 1 1 1 î le ramenait aux vives impressions de sa jeunesse.
Dans la rue Neuve-Saint-Marc il aperçul
un jeune homme, M. Etienne Arago, qui portait à son chapeau une cocarde tricolore. 11 lui (it dire par M. Poques de l'ôter; et comme le jeune homme en manifestait sa surprise : « Pas encore, mon ami, » dit-il en lui faisant signe de la main. Pourtant des milliers de citoyens portaient déjà des rubans tricolores à leur boutonnière. Mais telle était la stupeur dont cette révolution inopinée avait frappé les plus nobles esprits! Au moment où M. de Lafayette entrait sous la voûte de l'Hôtel-de- Ville, la foule répandue sur la place de Grève poussa au ciel un long cri de joie mêlé à une décharge de mousqueterie. Le colonel Dubourg, prévenu par M. Etienne AragO de l'arrivée de ce personnage, avait répondu : « A toul seigneur tout honneur. » Il alla au devant du vieux général, s'inclina respectueusement devant lui, et une heure après, M. de Lafayette tenait dans ses mains les destinées de la France.
Les députés qui avaient formé chez M. Laflitte un petit conciliabule dans lequel le public n'était pas admis, eomprirent combien il leur importait de contrebalancer la puissance d'un homme qui avait reçu du peuple son investiture. Dans ce but, ils choisirent parmi eux. pour lui confier la direction des opérations actives, le général Gérard. Quant à l'organisation du pouvoir civil, fallait-il créer un gouvernement provisoire, comme le demandait M. Mauguin, ou seulement une commission municipale, comme le proposait M. Guizot? Ce dernier avis prévalut, parce qu'il était le plus timide et ne décidait rien. On recourut au scrutin pour la désignation des membres dont celte commission devait être composée. Les noms qui sortirent du scrutin furent ceux de M M . Casimir IVri.r. Laflitle, Gérard, Odier, Lobau et Audry de Puvraveau. Ce dernier fut nommé à son iusi:
et n apprit sa. nomination qu'à I llol<-l-d«--
Ville. M. Odier refusa et fut remplacé pmi M. de Schonen. If. Laffitte s'était foulé le pied; mais il avait besoin, d'ailleurs, pour
Le général Dubourg.
l'accomplissement de ses projets, de faire aboutir à son hôtel le fil de tous les événements. Enfin le général Gérard prétexta, pour ne point aller à riIôtel-de-Ville. les devoirs militaires qui venaient de lui être imposés Les députés applaudirent, charmes d'avoir à leur disposition un homme d'épée;el la commission, composée définitivement de M.M. i simir Périer, Lobau. de Schonen. Audry d Puyraveau, se compléta par l'adjonction de M. Mauguin.
A peine formée, la commission municipale publia l'acte suivant, témoignage irrécusable de la défiance qui armait contre le peuple cette bourgeoisie qui allait s'emparer de la direction des affaires.
« Les députés présents à Paris ont dû se « réunir pour remédier aux graves dangers n qui menacent la sûreté des personnes
• et des propriétés. l'ne commission a ete
« nommée pour veiller aux intérêts de « tous, en l'absence de toute organisation « régulière. »
Cet acte, si injurieux au peuple, fut la première mesure prise par le premier pouvoir issu de la révolution. C'était beaucoup se hâter.
La commission municipale, toutefois, rendit quelques services; et elle en aurait rendu de bien plus grands, si elle eùi consenti à subir l'impulsion que lui voulait donner M. Mauguin. Malheureusement, M. Mauguin n'exerçait sur ses collègues qu'un faible ascendant : il inspirait des craintes au rigide Audry de Puyraveau; M. de Schonen n'éprouvait pour lui aucune sympathie , et le général Lobau se défiait d'une supériorité qu'il ne pouvait subir sans en être amoindri. Un jeune homme actif et intelligent, M. Hip polyte Bonnelier, était entré des premiers à l'Hôtel-de-Yille, où les fonctions de secrétaire lui avaient été confiées par Lafayette. Il fut maintenu à son poste par la commission municipale; mais elle s'adjoignit en même temps , sous le titre de secrétaire, M. Odilon Barrot, que M. Laffitte avait désigné. Cette circonstance n'influa pas médiocrement sur l'attitude du pouvoir nouveau siégeant à l'IIôtel-de-Ville. Entre M. Mauguin et M. Odilon Barrot, il existait une dissidence d'opinions, rendue plus vive par une rivalité sourde, à laquelle, sans se l'avouer, ils obéissaient l'un et l'autre.
Quoi qu'il en soit. M. Mauguin n'avait pas été plutôt installé à l'IIôtel-de-Ville, qu'il y avait déployé toute son activité. M. Bavoux lui nommé préfet de police, et M. Chardel, directeur des postes. Une proclamation mit sous la protection du peuple les monuments français. Diverses circulaires ayant pour but de pourvoir aux besoins les plus urgents, furent rédigées. M. Mauguin voulait que la commission municipale prit le titre de gouvernement provisoire. Le général Lobau s'y opposa de la manière la plus formelle. Silices entrefaites, on vint annoncer (pie beaucoup d'ouvriers manquaient de pain. Il fallait de L'argent. On s'adressa à M. Casimir Pé-
rier, qui répondit : « Il est plus de quatre « heures; ma caisse est fermée. »
Pendant toute cette journée du 29, l'hôtel Laffitte ne cessa pas un seul instant d'être le centre des agitations de Paris. On s'y rendait de tous les côtés à la fois ; les députations y succédaient aux députations ; les hommes du peuple y avaient accès, et dans ce vaste pêlemêle, pas une violence ne fut commise, pas un objet ne fut dérobé. Les chevaux de M. Laffitte coururent dans toutes les directions, montés par des cavaliers inconnus, et le soir ils étaient tous rentrés à l'écurie. Mais les représentants de la haute bourgeoisie n'en nourrissaientpas moins contre le peuple une défiance profonde.
Le général Pajol, qui était arrivé dans la cour de l'hôtel, en criant : « Je vous apporte « le chapeau de Waterloo », y avait été fort mal accueilli. M. de Lafayette était trop populaire pour ne pas inspirer encore plus d'ombrage. Afin de créer au général Gérard une influence dont on put se servir au besoin, on le pressait de revêtir l'uniforme, de se montrer à la population, de visiter les barricades. M. Casimir Périer écrivait à l'instituteur de ses enfants : « Venez sans retard à « l'hôtel Laffitte, et amenez-y des chevaux. » M. Gérard hésitait; mais on redoublait d'instances. « Vous voilà bien, vous autres mice litaires, lui disait M. Eugène Laffitte pour « l'exciter, vous ne pouvez marcher que « suivis par des pantalons garance. » Enfin le général céda. Il partit pour aller montrer au peuple que les chefs ne lui manqueraient pas après la bataille. Toutefois, il portait encore la cocarde blanche. 11 l'ôta, sur les observations de M. Sarrans, mais sans la remplacer par la cocarde de la révolution.
Au reste, soit crainte, soit indifférence ou étourdisseinenl, ceux qui déjà se présentaient comme chefs, ne se montraient nulle part impatients d'arborer les couleurs pour lesquelles le peuple avait combattu. La manière dont le drapeau tricolore fut arboré à l'Hôtelde-Ville, le 2U. mérite d'être rapportée. M. Dumoulin ayant aperçu derrière un meuble un drapeau tricolore roulé et tout couvert
IIISTOIHI-: l)K DIX ANS
dépoussière, témoigna l'intention de le placer à une fenêtre de la. salle Saint-Jean, ce qu'il lit, sur un signe d'assentiment de M. Baude. On conduit trop souvent les peuples avec des signes et avec des mots. Mais voilà ce que tous les grands hommes du moment semblaient ignorer : secondé par le vieux colonel Zimmer, son chef d'état-major, brave officier, mais qui avait moins de portée d'esprit que de patriotisme et de zèle, M. de Lafayette laissait flotter la politique aux mains des subalternes.
Un pair de France se hâtait, sur ces entrefaites, vers l'hôtel Laflitte. C'était le duc de Choiscul. Il avait appris qu'il gouvernait la France, et cette nouvelle le glaçait de terreur. Comme nul ne pouvait dire encore ce qui sortirait d'une aussi soudaine commotion, le duc de Choiseul venait prendre M. Laffitte à témoin de son innocence. Il protestait, surtout, contre l'association de son nom à celui de Lafayette, ajoutant qu'il voudrai! rire seul au pouvoir ou n'être rien. « A ce compte, vous ne serez rien, Monsieur le « duc, » cria une voix. Plus tard, le duc de Choiseul publia une proclamation qui se terminait de la sorte : « Maintenant que la vic- « toire n'est plus incertaine, il est de ma con- « science de déclarer que jamais je n'ai fait <( partie du gouvernement provisoire ; que « jamais la proposition ne m'en fut faite. <( J'ai accepté en silence tous les dangers à <( l'heure du combat : je dois hommage à la « vérité à l'heure de la victoire. » Cela fut admiré.
Cependant l'année royale, forcée d'abandonner la capitale, avait continué vers Sainl- Cloud son mouvement de retraite. Mais chaque bataillon suivait sa roule pour ainsi dire au hasard. Les bataillons suisses, une partie du 3* bataillon de la garde, le lo0 léger et des détachements du Ier de La garde, prirent le chemin du Çours-la-Reine et du quai de Ghaillot. A Chaillol il y eut encore des victimes. On voyait des enfants paraître inopinément à L'angle des rues, et faire feu sur les troupes, avec une fureur que rien n'expliquait. Là périt un des plus élégants et des plus bra-
ves officiers de la garde. II. Lemotheux. .Nul
n'avait plus énergiquement que lui désapprouvé les ordonnances, et il se préparait a notifier sa démission. Il tomba mort, atteint par une balle que venait de lancer la main d'un insurgé Be dix ans. D'autres officiers reçurent des coups mortels ; un d'eux fut sur le point d'être fait prisonnier. Séparé de son régiment, il dut [tasser la nuit a Ghaillot, d'où il s'enfuit déguisé le lendemain. Le désintéressement et La grandeur du but [.ruvent seuls absoudre ceux qui donnent aux peuples la soif du sang, car elle a quelque chose d'épidémique. La révolution de juillet fut, même pour l'enfance, un encouragement à l'héroïsme, mais aussi une excitation à la cruauté.
Les bataillons qui n'avaient pas suivi le Cours-la-Heine s'étaient ralliés à l'Arc-del'Etoile, d'où ils s'étendaient jusqu'à la porte .Maillot: ils touchaient à la maison de campagne de Casimir Périer. [ n chef de bataillon et quelques officiers furent invités à \ entrer. On leur y fit un accueil convenable, et des rafraîchissements leur furent servis. Leur tristesse était amère et profonde. Quels soldats terribles que ces Parisiens ! disait le chef de bataillon, en rappelant les vides que la mort venait de faire dans son régiment. Là, comme à Ghaillot, une bande d'enfants vint assaillir quelques soldats à coups de fusil. Ceux-ci, exaspérés, entrèrent, en poursuivant leurs agresseurs, dans une maisoo où des ouvriers étaient à boire, et par L'effet d'une vengeance égarée, ces ouvriers furent égorgés. Quelques coups de canon, lires dans la direction de Neuilly, envoyèrent dans le parc des boulets eue le duc d'Orléans put peser dans sa main ; un de ces boulets tua un villageois qui [tassait sur le [tout. Ainsi, les malheurs que toute guerre entante survivaient à la guerre.
Le Dauphin, qui s'était fait substituer au duc de Haguse dans le commandement des troupes, \int les recevoir au bois de Boulogne; mais il ne trouva [tas une seule inspiration dans sa douleur OU plutôt dans sa colère. S'étaut approché d'un capitaine, il lui de-
LOUIS BLANC
manda combien il avait perdu d'hommes.
« Beaucoup, Monseigneur, » répondit le capitaine. Et de grosses larmes roulaient le long" de ses joues. « Vous en avez bien assez, « vous en avez bien assez, » reprit d'un air distrait le Dauphin, qui était né prince. Les troupes arrivèrent à Saint-Cloud, mourant de faim, consternées, haletantes. On les fit bivouaquer dans le parc. Le plus grand désordre régnait aux environs du Château. Déjà, dans la cour, les chevaux étaient sellés et chargés. Les élèves de Saint-Cyr accouru-
Le Dauphin. ( 1775 — 1844.)
rent : il y eut de plus, autour de ce trône en péril, quatre pièces de canon, et, pour en faire le service, quelques écoliers. Le duc de Bordeaux dînait. On raconte que M. de Damas ayant fait dégarnir la table, le duc de Bordeaux prit lui-môme plusieurs plats d'argent qu'il élevait avec effort au-dessus de sa tête el faisait passer aux gens de service pour qu'ils les descendissent aux soldats. Cria divertil beaucoup Le jeune prince : c'était un jeu nouveau pour cet enfant.
Déjà I heure des transactions étail passée pour Charles X. Ses ennemis avaienl obtenu de tels succès, qu'il n'avait plus qu'à rester
roi tout à fait ou qu'à cesser tout à fait de l'être. Situation favorable, parce qu'elle était extrême ! Tant que les chances avaient été de son côté, il lui fut permis de céder quelque chose ; mais près d'être abattu, il n'avait qu'un parti à prendre, un seul : combattre jusqu'à la mort, non plus pour la royauté seulement, mais pour la dictature. C'est le parti qu'il aurait pris, si son âme avait été aussi haute que son rang-. Et, dans ce cas, ses ennemis, en voulant lui enlever tout, lui eussent donné le pouvoir de tout conserver. Car, pour les cœurs dignes de l'empire, l'excès des revers est une force. Mais le malheur de ce roi fut de laisser germer dans son esprit, qui était vulgaire, des desseins qui furent gigantesques. Il devait rester écrasé sous le poids de tout ce qu'il avait osé.
Le duc de Mortemart était arrivé la veille à Saint-Cloud. C'était un grand seigneur à demi gagné aux principes du libéralisme. Soldat, il avait puisé dans la vie des camps une rondeur de langage et une simplicité de mœurs qui l'éloignaient des habitudes aristocratiques. Il avait servi avec le général Sébastiani, cet ami du duc d'Orléans ; à Waterloo, il avait presque sauvé la vie à un enfant du peuple, le général Mouton; ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il s'était rendu, auprès du Cabinet des Tuileries, l'organe des recommandations constitutionnelles de l'empereur Nicolas. Pour toutes ces causes, Charles X l'aimait peu. Il le fit venir, cependant. Dans un premier entretien qu'ils avaient eu ensemble, Charles X avait dit, à propos du danger des concessions : « Je n'ai <( point oublié comment les événements se « sontpassés,il va quarante ans. Je ne veux « pré, comme mon frère, monter en charci rette, je veux montera cheval. » Mais les dispositions du vieux monarque n'étaient déjà plus les mêmes, et il déclara au duc de Mortemart qu'il le nommait premier ministre. Celui-ci s'en défendit avec respect et vivacité. Il alléguait son éloignement naturel pour les affaires, son incapacité, L'amour du repos, une lièvre rapportée des bonis du Danube. Charles \ insiste, et liuit par s'écrier
IIISTOIIIK DE DIX W>
SI
La partie de whist que Charles X joua dans cette soirée ne larda pas a être racontée dans la fille. .1'
impétueusement : « Vous refusez donc de « sauver ma vie ci celle de mes ministres? — « Si c'est là ce que sa majesté me demande... « — Oui, c'est cela même, » interrompit le roi, et, par un mouvement involontaire de défiance, il ajouta : « Heureux encore qu'ils « ne m'imposent que vous ! »
M. de Polignac parut dans la salle où MM. de Vitrolles, de Sémonville et d'Argoul attendaient une décision. M. de Polignac ne
voulait admettre auprès du roi que M. deVitrolles ; mais, s'avanoanl vers le président du Conseil. M. de Sémonville lui prit les mains affectueusement, et il lui disait : Vous - Lvez, mou cher prince, quelle est en vous « notre confiance, mais le> circonstances p sont graves : il faut absolument que nous » parlions à Charles X. u M. de Vitrolles appuya celle prière, et les trois négociateurs lurent introduits auprès du roi. Il y avait dans
LOUIS BLANC
tout son maintien une noblesse résignée; mais son visage trahissait cette amertume intérieure que désavoue inutilement la vanité humaine. « Messieurs, leur dit-il, vous l'avez « voulu; partez! Allez dire aux Parisiens « que le roi révoque les ordonnances; mais, « je voiis le déclare, je crois ceci fatal aux « intérêts de la France et de la monarchie. » Les trois négociateurs partirent en calèche pour Paris. Le comte de Girardin les suivait à cheval. Sur la route, M. de Sémonville criait : « Mes amis, les ministres sontàbas ; » et il accompagnait ces mots de jurements grossiers, flatteries que, du haut de sa calèche, un grand seigneur croyait adresser au peuple. Ils gagnèrent de la sorte la place de Grève. Dans le trajet, il était arrivé à M. de Vitrolles de sentir ses mains pressées avec effusionpar des hommes qui, sachant son nom, l'auraient laissé mort sur la place.
L'Hôlel-de-Ville présentait alors le double aspect d'un club et d'un camp. Là se coudoyaient tous les audacieux; là bivouaquait l'insurrection. A la vue de ces mâles figures, de ces corps robustes sous des habits en lambeaux, de ces fusils, de ces épées, de ces taches de sang, les trois gentilshommes tressaillirent. Quel langage tenir dans ce palais de l'égalité? Ne faudrait-il pas se servir de ce mot citoyen, que !K> avait écrit dans son formidable vocabulaire? Ayant rencontré sur les marches de l'hôtel M. Armand Marrast, qu'il ne connaissait point, M. do Sémonville lui dit avec hésitation : « Peut-on parler à « M. de Lafayette.../eM?ie homme? » Il couvrait ainsi sons la dignité de son grand Age l'orgueil opiniâtre de son rang.
Les Qégociateurs furent accueillis avec bienveillance par la commission municipale, an sein de laquelle s'étaii rendu M. de Lafayette. Cette première tentative de conciliation entre la royauté et la bourgeoisie pouvait avoir des conséquences incalculables '. Mais vouloir sauver le trône eût été hasardeux en un tel moment, surtout en un tel lieu. Car la multitude frémissait en bas, et demandait, pour prix du sang, non pasquelque chose de meilleur, mais queliquo chose de nouveau.
Cependant, M. Baude ayant annoncé à lu foule que Charles X consentait à retirer les ordonnances, un homme du peuple fit retentir ce cri, dont ceux qui l'entendirent ne parurent pas émus : « Vive notre bon roi qui « capitule ! »
Introduit dans la commission municipale, M. de Sémonville prit la parole. Sa voix était très faible, soit que la fatigue eût réellement épuisé ses forces, soit qu'il voulût éveiller dans le cœur des commissaires ce genre d'intérêt qui s'attache au dévouement d'un vieillard. Son discours fut habile et suppliant. Il demanda grâce pour la présence du trop fameux baron de Vitrolles. Il recommanda ensuite à la générosité des vainqueurs celte royauté si souvent frappée, et qui s'était laissé désarmer en pleurant. Quoiqu'il n'eût encore été question à Saint-Cloud que de la nomination de MM. de Mortemart et Gérard, il fit entendre que le roi leur donnerait volontiers pour collègue M. Casimir Périer, qu'il montrait de la main; puis, se tournant vers M. de Lafayette, il lui rappela que, quarante ans auparavant, les dangers de Paris les avaient réunis l'un et l'autre dans ce même Hôtel-de-Yille. Tout à coup un messager entre et remet à M. Casimir Périer une lettre du comte Alexandre de Girardin, annonçant que des négociations sont ouvertes. La surprise fut extrême. Que signifiait ce croisement de démarches? La commission seraitelle le jouet de quelque intrigue? M. Casimir Périer était pâle, immobile et muet. Luc défiance inquiète se peignait sur L'austère et noble visage de M. Audrv de l'iiyraveau. M. de Vitrolles, placé à côté de M. de Schonen, lui disait en vain, pour l'adoucir, et en lui frappant le genou : « Eh mon Dieu ! je « suis plus ami de la Charte que vous; car « c'est moi qui ai inspiré la déclaration de « Saint-Ouen. » M. de Schonen s'était trop engagé pour chercher son pardon ailleurs que dans la chute d'une royauté à qui Nev. en mourant, avait enlevé le droit de grâce. Il lit éclater toute l'agitation de son àme dans ces mots terribles : « H est trop tard ! Le « trône de Charles \ s'est écroulé dans le
u s a 1 1 iî ! » Quant à M. Mauguin, ehez qui mie nature ardente était tempérée par un esprit calculateur, il ae jugeait pas encore la monarchie perdue, et voulait qu'on ouvrit L'oreille aux négociations. << Avez-vous des « pouvoirs écrits? » demanda-tril. Cette question imprévue déconcerta M. de Sémonville. Alors, se levant -ivre impétuosité, et courantàla fenêtre, le loyal .M. de Puyraveau s'écria : c< Ne parlez plus d'arrangements, ou " je fais monter ici le peuple ! »
Ces envoyés de Charles X se retirèrent. Mais M. Casimir IVrier conservait encore quelque espérance : il les conjura d'aller trouver M. Laffitte et dé tenter en faveur de Charles X un dernier effort. M. de Sémonville, découragé, s'y refusa ; les deux autres y consentirent; et le collègue de AI. de Mortemart leur donna un lais&er-passer dans lequel le nom d'Arnaud fut substitué à celui de Vitrolles, qui pouvait réveiller de dangereux souvenirs. Avec ce chiffon de papier, les deux négociateurs parcoururent librement la ville, où l'on arrêta ce soir-là, comme je l'ai dit, plusieurs jeunes gens qui avaient combattu vaillamment, mais à qui M. Casimir Périer n'avait pas donné de sauf-conduit.
M. d'Argout se présenta seul chez M. Laffitte. La chaleur était étouffante, les fenêtres étaient ouvertes et les appartements- remplis de monde. JM. d'Argout attira M. Laffitte dans l'embrasure d'une croisée. La voix du négociateur était altérée, et il avait presque les larmes aux yeux en parlant de Charles X. « Les ordonnances sont retirées, dit-il, et « nous avons de nouveaux ministres. — Il ci fallait se décider plus tôt, répondit M. Laf- -< lille. Aujourd'hui.... — Les intérêts sont « les mêmes. — - Sans doute! mais les situa « lions sont changées. Un siècle s'est écoulé < depuis vingt-quatre heures! » M. Bertinde \ aux était là. Il crut comprendre qu'il s'agissait d'une transaction, et il s'écria joyeusement : " On pourra doue enfin aégocier! » Ces mots, répandus dans la foule qui encombrait L'hôtel, y produisent l'agitation la plus violente. Quelques hommes du peuple étaient étendus, couverts de poussière et brises par
la fatigue, sur les sièges de la salle à manger. In d'eux ouvre brusquement U porte qui séparait cette salle de l'appartement où se trouvaient MM. d'Argoul et Laffitte, fait résonner son fusil sur le parquet, et . d'une voix terrible : « Qui ose iei parler de négocier
i avec Charles X? — Plus de Bourbons!
t< criait-on en même t .-n i ps dans Le vestibule.
< — Vous les entendez? dit M. Laffitte. —
■ Ainsi, vous n'écouteriez aucune proposiu lion? répondit M. d'Argout. — Votre visite
■ est-elle officielle? — ■ Officieuse seulement : « mais si elle était officielle? — Alors comme « alors. » M. d'Argout sortit. Le Louvre était pris : la cause de Charles \ était perdue.
Ce soir-là. M. Laffitte reçut aussi la visite de M. de Forbin-Janson, qui venait demander un sauf-conduit pour M. de .Morleniart. son beau-père. .M. de Mortemart fut attendu jusqu'à minuit, il ne vint pas.
M. d'Argout avait pu juger, par le résultat de sa visite, du véritable état de-, choses; mais en donnant suite à sa médiation, dûtelle être stérile, il ménageait son avenir dans l'un et l'autre parti. Il alla donc retrouver le baron de Vitrolles qui l'attendait en compagnie de M. Langsdorif. et ils reprirent tous trois la route de Saint-Cloud. MM. Charles Laffitte et Savalette les accompagnaient et leur servaient de sauve-garde.
La journée du 2il avait été doublement remarquable. Le peuple y rendit le trône vacant. La bourgeoisie prit ses mesures pour en disposer. D'un coté le labeur, de l'autre la récompense. Alors, comme toujours, des victimes sans nom servirent de piédestal à des ambitieux sans cœur.
Au moment où les ténèbres se répandaient sur Paris, le général Pajol montait tristement la rue de Chabrol. 11 se retourne vers M. Degousée, qui l'accompagnait, et lui dit : u Vous meniez au combat des hommes dé-
terminés : pOUVei-VOUS compter sur leur . zèle? — Sans doute. — Assez pour leur . donner L'ordre d'arrêter les députés? — Oh !
■ pour cela, je n'oserais en répondre. — Dans ce cas, la révolution est avortée. »
Ces alarmes, au château de Sainl-Cloud.
LOUIS BLANC
avaient cessé depuis quelques heures. Le grand salon donnant du côté de Paris présentait un étonnant spectacle. Le roi était assis avec M. de Duras, gentilhomme de la chambre, M. de Luxembourg, capitaine des gardes, et la duchesse de Berri, à une table de jeu. Le Dauphin, qui se laissait toujours absorber par les petites choses et ne pensait jamais aux grandes, contemplait d'un air méditatif une carte géographique. M. de Mortemart, agité au milieu de tous ces personnages tranquilles, allait à chaque instant sur le balcon, prêtant l'oreille à des bruits lointains.
La partie de whist que Charles X joua dans cette soirée ne tarda pas à être racontée dans la capitale. Elle y excita une grande colère, très raisonnable chez ceux qui ne voulaient plus de royauté, puérile chez ceux qui s'occupaient à faire un autre roi.
Le duc de Luxembourg avait donné ordre à un lieutenant des gardes de se mettre à la tête de quelques cavaliers, et d'éclairer la route deNeuilly. L'officier, de retour, apprit à M. de Luxembourg qu'il avait remarqué un mouvement inaccoutumé dans le parc de Neuilly et aux environs du château. Il ajouta que, s'il y avait été autorisé, il lui eût été facile d'enlever le duc d'Orléans. Charles X, entendant ces derniers mots, dit à l'officier d'Un ton sévère : « Si vous aviez fait cela, « Monsieur, je vous aurais hautement désa- « voué. »
La nuit était venue, et on allait se séparer, quand le duc de Mortemart s'approcha du Dauphin et le pria de révoquer, au moins pour lui, que le roi envoyait à Paris avec une mission , la consigne qui coupait toute communication entre Paris et Saint-Cloud. « Comment?... la consigne!... « c'est bien... nous verrons... » Le duc de Mortemart ne put pas obtenir une réponse plus précise. Il se retira dans son appartement, plus affligé que surpris, car il sentait peser sur son cœur ces paroles de Charles X : « Heureux qu'ils « ne m'imposent que vous! » Paroles bien amères, adressées à un homme qui crovail jouer sa tête pourJe salut de sod roil Mais
Charles X ne se fiait qu'à ceux qui avaient un assez grand fond de bassesse pour asservir sans réserve leur pensée à la sienne. C'était peu connaître l'art de régner, qui consiste, non pas à annuler l'initiative du génie d'autrui , mais à se l'approprier, comme firent Louis XIV et Napoléon.
Du reste, et par une de ces contradictions faciles à comprendre dans des journées aussi pleines d'imprévu, Charles X montra autant d'hésitation quand le duc de Mortemart voulut remplir sa mission, qu'il avait mis d'empressement à la lui faire accepter. « Sire, « lui disait son nouveau ministre, le temps presse : il faut que je parte. » Et le roi répondait : « Pas encore, pas encore : j'attends « des nouvelles de Paris. »
Pendant la nuit arrivèrent MM. d'Argout et de Vitrolles. Ils coururent chez M. de Mortemart pour le solliciter à une décision prompte. « Mais comment me faire recourt naître dans la capitale, disait le duc de « Mortemart? Voulez-vous que je m'y pré- « sente comme un aventurier politique? Il « me faudrait, au moins, la signature du (( roi. » Les nouveaux venus insistèrent. Ils avaient vu Paris dans une de ces situations violentes où il suffit d'une minute pour donner comme pour enlever un empire.
Il fut donc décidé qu'on rédigerait à la hà le des ordonnances révoquant celles du 2'] : rétablissant la garde nationale, dont le commandement était confié au maréchal Maison; nommant M. Casimir Périer aux finances et le général Gérard à la guerre. Mais tout manquait : encre, plumes, papier; on n'avait pas même de protocole qui put servir de modèle ; on eul beaucoup de peine à sortir de ces petits embarras, fils imperceptibles auxquels Dieu se plaît à suspendre le destin des familles royales! La difficulté s'accrut quand il fallut obtenir la signature île Charles X. Pour parvenir jusqu'à son appartement, il y avait plusieurs lignes de gardesdu-COrpS à traverser. Le duc de Mortemart mit tout en œuvre pour faire fléchir l'étiquette dans ce moment solennel. Ce fut en vain. Les gardes-du-côrps se croyaient
IIISTOIIii: DE DIX AN-
Une barricade.
enchaînés d'autant plus étroitement à leur consigne, que la royauté était en péril. Impatienté, irrité, le duc de Mortemart se fit conduire chez le valet de chambre de service, et, d'un ton extrêmement animé : « Monsieur, « je vous rends responsable de tout ce qui « peut arriver. » Enfin, il fut introduit dans l'appartement de Charles X. Le vieux roi était au lit : il se souleva languissammenl : « Ah ! c'est vous, Monsieur le duc? dit-il d'un « air abattu. •> M. de Mortemart lui lit observer qui] fallait se hâter; que les ordonnances voulaient être signées à l'instant même, '■i que pour lui. il riait prêt à partir. « Attendons encore, répondit Charles X. — Mais. « sire, le comte d'ArgOUI est là. Il vous dira « quelle est à Paris la situation des choses. « — Je ne veux point voir M. d'Argout, dit ■ Charles X, qui ae l'aimait pas. — Ehbien, « sire, le baron de Yitrolles est avec lui.
« Voulez-vous qu'on l'introduise? — Le « baron de Yitrolles? Oui, qu'il entre. » On appela M. de Yitrolles. 11 sortait de l'appartement de M. de Polignac. Il avait trouvé le prince à moitié endormi, et comme il lui demandait par quelle inconcevable témérité i avait jeté un aussi orgueilleux défi à l'esprit révolutionnaire, n'ayant à --a disposition que sept mille hommes. les états en portaient <( treize mille. » avait répondu le prince de Polignac.
M. de Yitrolles s'rianl approché ih\ lit du roi, Charles X lit signe au duc de Mortemart de se retirer. I.e ministre. blessé, dit à vois basse : ■ \h ! s'il ne s'agissait pas de sauve]
« la tète du roi I ■ et il sortit.
l'ai apercevant, dans de semblables circonstances, celui qui avait toujours exercé sur son esprit un si puissant empiré, Charles X prit un visage sévère : Comment!
LOUIS BLANC
« c'est vous, Monsieur de Vilrolles, qui venez « m'engager à céder devant des sujets rebel- « les ! » M. de Vitrolles répondit avec vivacité qu'au point où en étaient les choses, il n'avait pas cru pouvoir donner à son roi une plus grande preuve de dévoûment, et que ce serait le tromper que de chercher à lui adoucir l'amertume de cette situation. « Je vais « plus loin, ajouta-t-il, et je doute que votre
< majesté puisse désormais rentrer dans « Paris révolté; je sens que la dignité de
< votre couronne en recevrait une rude at- - teinte ; mais que faire ? Mieux vaudrait <( cent fois transporter ailleurs le centre de « cette guerre cruelle. Croyez-vous pouvoir « compter sur la Vendée? Je suis prêt à me « dévouer jusqu'au bout. » Charles X parut un moment réfléchir. « La Vendée! dit-il, « comme répondant à ses propres pensées... « c'est bien difficile !... bien difficile !... »
Le duc de Mortemart fut rappelé. Les dispositions du roi lui parurent tout à fait changées. Son accablement avait fait place à une sorte d'ardeur singulière; il mit presque de l'empressement à signer les ordonnances , s'arrêtant toutefois, dans ses concessions, à certaines limites. Voilà comment la monarchie rendit son épée.
Quand le duc de Mortemart sortit de la chambre du roi, il faisait presque jour. Il rencontra M. de Polignac sur la terrasse. C'était la première fois qu'il le voyait revêtu de l'uniforme d'of licier-général. M. de Polignac était vivement ému. Devant eux, Paris se cachait dans un nuage composé de brouillard et de fumée; on entendait par intervalles les coups de feu des avant-postes. Tout à coup M. de Polignac, étendant le bras vers la capitale, s'écria«d'un air inspiré : « Quel mal- '< heur que mon épée se soit brisée entre " mes mains, j'établissais la Charte sur des ■ bases indestructibles! » Puis se tournant \ers M. de Mortemart : <- Ne craignez point '< que je fasse ici obstacle à votre mission.
< Vous partez pour'Paris, moi pour Ver- « sailles. »
Une calèche conduisit M. de Mortemart jusqu'au bois de Boulogne. MM. d'Argout et Mazas l'accompagnaient. Là on refusa de les laisser passer. Le Dauphin, qui la veille avait pris le commandement des troupes et qui voulait atout prix empêcher les concessions, le Dauphin avait écrit aux chefs des avantpostes pour leur défendre, sous peine de la vie, d'ouvrir passage à quiconque viendrait de Saint-Cloud. Après une discussion fort vive. M. de Martemort obtint de continuer sa route, mais il dut tourner à pied le bois de Boulogne. Craignant d'être arrêté à la barrière de Passy, il fit un long détour pour gagner la capitale. Du Point-du-Jour au pont de Grenelle, il remarqua que tout était solitude et silence. Il entra dans Paris en escaladant un mur dans lequel avait été pratiquée une brèche, par où on faisait passer des vins de contrebande. Sans cravate et sa redingote sur le bras, il marchait mêlé à quelques hommes du peuple, dont il déjouait la surveillance par des propos militaires ; et c'est ainsi qu'il arriva sur la place Louis XV. Il était environ huit heures du matin; la ville était muette et toutes les fenêtres étaient fermées; on n'apercevait dans les rues que de tranquilles passants. « C'est le calme de la « force, » dit le duc de Montemart à ceux qui l'accompagnaient.
Les Parisiens avaient employé la nuit à construire des barricades, pour mettre la ville à l'abri de toute attaque. Des lampions, placés aux fenêtres et sur les pierres amoncelées dans les rues, éclairaient les travailleurs , groupés de distance en distance. De quelle condition étaient ces travailleurs? pour qui veillaient-ils auprès de ces monceaux de pierres? et quel était leur espoir? On entendit s élever, du sein des quartiers reculés, des clameurs étranges, aussitôt suivies d'un long silence. El les patrouilles de bourgeois s'arrêtaient pour écouter cette voix du peuple dans la nuit. On veillait aussi à l'hôtel Laflitte.
HISTOIRE l)K DIX ANS
30 juillet. - Discussion sur le choix d'un roi. — Influence de M. Lafritle. — Roi te Béranger dan
tion. — Démarche puérile de MM. Thiers et Mignet. — Obstacle à la candidature du duc d'Oi
Chartres court risque d'être fusillé. — Lutte entre les républicains et les Orléanistes. — Lettre singulière écrite du château de Neuilly. — MM. Thiers et Scheffer à Neuilly. — Noble attitude de la duchesse d'Orléans. — les réunis au Palais-Bourbon. — M. de Chateaubriand et les pairs de France. — Déclaration de la Chambre. — Réunion républicaine chez Loiutier. — Députation envoyée par cette réunion à l'IIotel-de- Ville. — Btonrdissemeal de Lafayette. — M. de Sussy à l'IIotel-de- Ville. — Programme des plus hardis révolutionnaires de cette époque. — Ce qui alors pouvait être osé. — Le parti bonapartiste. — Anarchie à Saint-Cloud. — Plan de guerre civile pn à Charles X. — Le duc de Raguse insulté par le Dauphin. — Le triomphe du parti orléaniste corn, l'absence et les hésitations du duc d'Orléans. — Remarquable exemple de bassesse. — Le duc d'Orléans entre vement dans Paris. — Entrevue nocturne du prince avec M. de Mortemart. — Terreur de la duciies-e de B< Saint-Cloud : fuite de la famille royale. — Tristesse des soldats.
La monarchie était vaincue ! le peuple rampait sur la place publique : qu'allait-on faire?
Le 30, à la pointe du jour, M. de Glandevès entrait chez M. Laffitte. Voici la conversation qui s'engagea cuire ces deux personnages. — Elle était importante et fut solennelle :
« Monsieur, dit au banquier le gouverneur des Tuileries, vous voilà maître de « Paris depuis vingt-quatre heures. Voulezvous sauver la monarchie? — Laquelle, « Monsieur? celle de 1789 ou celle de 1814 ? « — Là monarchie constitutionnelle. — Pour « la sauver, il n'est qu'un moyen, c'est de « couronner le duc d'Orléans. — Le duc « d'Orléans, Monsieur! le duc d'Orléans! mais le connaissez-vous? — Depuis quinze ans. — Soit. Quels sont les titres du duc « à la couronne? Cel enfant que Vienne a
• élevé peu! invoquer du moins le souvenir de la gloire paternelle ; et, il faut bien en
• convenir, Le passage de Napoléon a laissé dans La mémoire des hommes une trace
ti enflammée. Mais quel prestige environne u le duc d'Orléans? Le peuple sait-il seulei ineni son histoire? El combien de fois . a-t-il entendu prononcer son nom? — J'y « vois un avantage, et non un inconvénient.
• Privé de toute puissance sur les imagina-
tions, il en aura d'autant moins de facilité à sortir des limites dans lesquelles il esl bon que la royauté soit contenue. Et puis le prince a des vertus privées qui sont pour moi une suffisante garantir àt vertus publiques. Sa vie esl exempte des impuretés scandaleuses qui ont souillé celle de tant de princes. Il se respecte dans sa femme; il se fait aimer et craindre de ses enfants. — Vertus communes et qui ne sont pas tellement hautes qu'elles ne puissent être dignement récompensé* que par le don d'une couronne! [gn< vous, d'ailleurs, qu'on l'accuse d'avoh hautement approuvé les votes homicides de son père, et de s'être associé, dai mauvais jours de notre histoire, a des projets qui devaient à jamais priver du trône les héritiers directs du malheui Louis XVI, et d'avoir gardé à Londres, pendant les Gent-Jours, une altitude qui lit planer sur lui les plus étranges soupçons? Qu'on l'ait calomnié, lorsqu'on l'a représenté ruivssunt^ÉMes partis depi is 1815, se taisant restituer son apai malgré les lois, jetant l'épouvante parmi Les acquéreurs de biens nationaux, pai procès multipliés, humble à la Cour, et, au dehors, courtisan de tous Les brouillons, c'est possible, c'est probable, si vous le
LOUIS BLANC
voulez. Mais, enfin, ce qui est certain, c'est que Louis XVIII Ta mis en possession de vastes domaines ; c'est que Charles X est personnellement intervenu auprès des Chambrespour lui assurer, au moyen dune sanction légale, un apanage indépendant; c'est, enfin, qu'on lui a gracieusement accordé ce titre d'altesse royale qu'il avait si fort désiré. Comblé de bienfaits par les aînés, il n'est pas dans une position qui lui
M. de Glandevés.
« permette de recueillir leur héritage, et lui- « même souffrirait-il, s'il le savait, qu'on « attisât en son nom l'incendie qui doit dé- « vorer sa famille? — Ce n'est pas de l'in- « térêt personnel du prince qu'il s'agit ici, « Monsieur le baron ; il s'agît de l'intérêt du « pays menacé par l'anarchie. Je n'examine « pas si la situation du duc d'Orléans est pé- « nible pour son cœur, mais si son avéne- « mont est désirable pour la France. Or, quel prince esl plus libre des préjugés qui « viennent d'entraîner la ruine de CharlesX? t( Quel prince a l'ail plus hautement profes- « sion de libéralisme? Et àlà combinaison « qui le couronnerait, quelle autre est, selon « vous, préférable? — Si vous croyez Char-
« les X coupable , vous reconnaîtrez, du « moins , que le duc de Bordeaux est inno- « cent? Conservons-lui la couronne. On l'é- « lèvera dans de bons principes. Lafayette « veut-il sincèrement la république? — Il la <( voudrait, s'il ne craignait un bouleverse- « ment trop profond. — Eh bien! qu'on éta- <■( blisse un conseil de régence. Yous en feriez « partie avec Lafayette. — Hier encore cela « eût été possible ; et si, séparant sa cause de « celle du vieux roi, la duchesse de Berri se « fût présentée, tenant son fils par la main « et portant un drapeau tricolore... — Un « drapeau tricolore ! mais c'est pour eux la « représentation symbolique de tous les cri- « mes. Plutôt que de l'adopter, ils se feraient « piler dans un mortier. — Dans ce cas, <( Monsieur, que venez- vous me proposer? »
M. de Glandevés sortit. La combinaison qu'il était venu soumettre à M. Laffitte répondait aux secrètes espérances de beaucoup de grands personnages qui n'auraient pas voulu voir briser entièrement la chaîne des traditions. Une seule combinaison pouvait empêcher tout àla fois, et le principe de légitimité de succomber en France, et la royauté d'y provoquer trop ouvertement l'esprit révolutionnaire. C'était celle qui, tout en respectant le droit divin d'Henri Y, aurait confié à la prudence du duc d'Orléans les destinées de la monarchie.
Telle fut , nn moment, la pensée de M. de Talleyrand.M. Laffitte allait plus loin. Surpris de l'influence politique d'un homme en qui il n'avait jamais vu qu'un banquier, le vieux diplomate ne put se défendre d'un certain dépit que, cette nuit-là même, et contrairement à ses habitudes de réserve, il laissa percer de la sorte devant ses intimes : « M. Laffitte nie compte vraiment pour trop « peu de chose. »
.Mais M. Laffitte s'appuyait alors sur les conseils d'un homme bien supérieur à M. de Talleyrand pour la portée des vues et la
finesse de l'esprit. Béranger avait un coup d'ieil trop perçant, une sagacité trop inexorable, pour être accessible à l'enthousiasme. Quand il vit que le trône de Charles \ chan-
II ï STO I H i: DE DIX AXS
Prise du Carrousel, d'après une lithographie de l'époque.
celait, il se demanda tout de suite où était la puissance. Elle était dans la bourgeoisie, et il en aurait, au besoin, trouvé la preuve en lui-même. Poète, s'il s'était contenté de célébrer la grandeur du peuple associée aux souvenirs de la gloire impériale, son génie serait resté longtemps ignoré. Mais à côté des strophes où il chantait l'Empereur, il avait publié des couplets contre la sottise des rois légitimes et l'insolence des nobles. Il s'était fait ainsi adopter par la banque et le ha ni commerce. De là sa fortune littéraire. Du salon sa renommée était descendue dans l'atelier, et sa popularité fut immense. Il qo pouvait donc se faire aucune illusion en 1830 sur la prépondérance de la bourgeoisie. Et comme elle n'avait qu'un chef possible, le successeur du régent; que d'ailleurs Napoléon Il n'était pas là, Béranger devint l'âme du parti orléaniste. 11 lit peu par lui-même, à la vérité, mais beaucoup par les autres. H oe
se mit guère en évidence; mais, par ses conseils, religieusement écoutés, il agit fortement sur les meneurs de la bourgeoisie. Sans lui, par exemple, il est douteux que M, Laffitte eût mis à réaliser leur commune espérance autant de suite et de fermeté.
Quant aux motifs de celle détermination de Béranger, l'histoire doit-elle les condamner ou les absoudre? Ni l'un ni l'autre.
En soutenant M. Laffitte dans les voies de l'orléanisme, Béranger eut soin de le prémunir contre leur royale créature. Craignant la faiblesse de son ami, le prévoyant poète lui recommanda de ne se point laisser faire minisire et (le se ivm'.mt, le cas échéant, pour une révolution nouvelle. Le choix de 1>. •ranger ne fut donc ni égoïste ni tout à fait aveugle. Mais on peut lui reprocher de n'avoir pas compris que, dans un mouvement qui mêlait toutes choses, rien n'était impossible avec de l'énergie. Le peuple, jeté
LOUIS BLANC
sur la place publique, savait trop pou ce qu'il voulait, pour ne pas donner ;ï ceux qui se seraient mis résolument à sa tête le prix de l'audace intelligente et vertueuse. Les grandes actions, après tout, ne naissent jamais que d'une folie sublime. Malheureusement, ne pas savoir oser est l'écueil des esprits trop pénétrants. Béranger voulut un roi, tout en se déliant de la royauté, parce qu'il vit clairement et promptement qu'il était plus facile de faire une monarchie que d'établir une république. Il était sincère, il était loyal; mais il fut dupe de sa propre clairvoyance.
Le duc d'Orléans eut donc pour lui, dès le lendemain de la victoire du peuple, la puissance des noms et celle des idées : Jacques Laffitte et Béranger
M. de Glandevès venait de quitter M. Laffitte, lorsque celui-ci vit entrer MM. Tbiers, Mignet et Larréguy. Le projet d'une proclamation orléaniste fut arrêté. M. Tbiers la rédigea, et il fut convenu qu'on la publierait dans le National, le Courrier Français et le Commerce. Pour renverser une dynastie, il avait fallu l'effort de tout un peuple ; pour en créer une autre, était-ce donc assez d'un député et de trois journalistes?
Toutefois, l'insouciance du peuple, qui était un encouragement au projet des Orléanistes, pouvait, selon les circonstances, leur opposer un obstacle sérieux. Lorsque, le 30, MM. Thiers et Mignet, suivis de quelques amis, sortirent des bureaux du National, se dirigeant vers la place de la Bourse, et distribuant à la foule, en chiffons de papier, le i panégyrique du duc d'Orléans, ils durent être frappés de rétonncmentqu'ils excitaient. Sur la place de la Bourse, leur émotion dul redoubler, car des sifflets les y accueillirent.
L'élévation du duc d'Orléans avait naturellement pour contradicteurs les jeunes gens qui, dans la Gharbonnerie s'étaient prononcés pour Lafayette contre Manuel.
Aussi coururent-ils semer dans Paris leurs défiances et leurs antipathies. Quand M. Pierre Leroux, par exemple, vint annoncer aux combattants «lu passage Dauphine le complol
qui se tramait, ce ne fui qU'Ull cri de fureur.
« S'il en est ainsi, disait-on, la bataille est à « recommencer, et nous allons refondre des » balles. »
Témoin de cette explosion de colère par lui-même excitée, M. Pierre Leroux se rendit précipitamment à lTIôtel-de-Yille pour avertir M. de Lafayette. Il lui peignit sous de vives couleurs ce qui se passait,, lui rappela quelle mission lui imposait dans les circonstances présentes l'impulsion toute républicaine qu'il avait voulu donner à la Gharbonnerie, et finit en lui représentant que l'avènement au trône d'un autre Bourbon serait le signal d'une lutte nouvelle et terrible.
Assis dans un vaste fauteuil, l'œil fixe, le corps immobile, M. de Lafayette semblait frappé de stupeur. M. de Boismilon entre fout à coup. Il venait demander la liberté pour le fils aîné du duc d'Orléans qui, ayant abandonné son régiment à Joigny, avait été arrêté par le maire de Monlrougc, M. Leullier. « Il faut, au moins, -qu'on vous laisse le « temps de délibérer », dit M. Pierre Leroux à Lafayette; et M. de Boismilon étant sorti. M. Pierre Leroux écrivit rapidement l'ordre de maintenir l'arrestation. Il présentait le papier à M. de Lafayette. qui était sur le point de signer, lorsque parut en uniforme de garde national M. Odilon Barrot. Il entraîna dans une autre pièce le vieux général, qui, cédant à de plus timides conseils, envoya M. Comte à Montrouge pour faire mettre le jeune prince en liberté.
D'un autre celé, le bruit de cet le arrestation s'était répandu sous le péristyle du théâtre des Nouveautés, où bivouaquait, sous les ordres de M. Etienne Arago, une bande d'bommes violents et audacieux. « ('/est un prince! crièrent-ils : allons le fusiller, n lit ils bc mirent en marche. .Ne pouvanl les retenir, leur jeune chef écrivit à M. de La- Fayette que la vie du Auc de Chartres était eu péril, et qu'il n'avait qu'à se hâter s'il voulait la sauver. Lui-même il eut soin de faire faire à ses gens un détour immense. A quelques pas de la barrière du Maine, sous prétexte qu'ils avaient besoin de repos, il les lit coucher dans les fossés du chemin, et cou-
rut prier le chef du poste qui veillait à la barrière, de ne point les laisser sortir en armes quand ils se présenteraient, l'uis il poussa jusqu'à Montrouge, où M. Comte était déjà arrivé. Le dur de Chartres se rendit aussitôt, précédé par MM. Ilaiuliand et de
Boismilon, à la Croix-de-Bemy, où. pour lui
[aire donner des chevaux de poste. M. Leullier dut faire valoir sa qualité de maire, Ce jeune homme était tout tremblant, bien qu'il ignorai jusqu'à quel point il venait de courir risque de la vie. Car que serait-il arrivé si M. Klienne Arago avait fait pour le perdre tout ce qu'il lit pour le sauver. Et qui peut dire quelle eût été la direction des événements? Le duc d'Orléans aurait-il pu ramasser une couronne dans le sang dé son fils? Un quart d'heure gagné, un quart d'heure perdu... c'est donc à cela que tiennent les destinées d'une race ! Rude leçon donnée à l'orgueil !
Les Orléanistes ne manquèrent pas de prétendre que le duc de Chartres avait quitté Joigny pour venir mettre son épée au service de l'insurrection. Leurs adversaires affirmaient, au contraire, qu'il était venu prendre les ordres de Charles X. Ce qui est certain, c'est que M. Leullier, qui avait su faire d'une arrestation patriotique une hospitalité généreuse, venait de rendre en cette circonstance à la maison d'Orléans un incalculable service, qui fut vite oublié !
Quoi qu'il en soit, entre les républicains et les Orléanistes, la victoire ne pouvait demeurer longtemps douteuse. Ceux-ci avaient l'immense avantage d'un gouvernement tôul prêt. M. Laflitte put dîme s'emparer impunément de toutes les prérogatives de la souveraineté, et ce fut lui qui envoya Carrel à Rouen pour y diriger la l'évolution. Ce tu I aussi .liez lui (pie les députés se réunirent dans la matinée du .'{(). Dans celte réunion,
présidée momentanément par M. Bérard, en
l'absence de M. Laflitte. qu'une foulure au pied avait forcé de s'absenter, on apporta la proclamation suivante, qui, grâce au zèle des Orléanistes, couvrait déjà tous les murs de Paris :
« Charles \ ne peut plus rentrer dans
Paris : il a fait cimier h- sang du peuple. « La république nous exposerait a d'af-
- IVeuses divisions : 'die nous brouillerait " avec l'Europe.
u Le dur d'( Orléans est un prince dévoué « à la cause de la révolution.
« Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu « contre nous.
« Le duc d'Orléans était àJemmapes.
« Le duc d'Orléans est un roi citoyen.
« Le duc d'Orléans a porté au feu les coûte leurs tricolores ; le duc d'Orléans peut seul « les porter' encore. .Nous n'en voulons point « d'autres.
« Le duc d'Orléans ne se prononce pas. « Il attend notre vieil. Proclamons ce vœu,
et il acceptera la Charte comme nous l'a- (i vous toujours entendue et voulue. C'est « du peuple français qu'il tiendra sa cou- « ronne. »
Cette proclamation était dirigée avec beaucoup d'art. On y répétait fréquemment le nom du i\\ic d'Orléans, pour que ce nom, peu connu du peuple, se gravât néanmoins dans son esprit. En y parlant dli drapeau tricolore et de Jemmapes à une foule peu soucieuse des formes politiques, on intéressait à l'élévation de l'élu de la bourgeoisie ce sentiment national qu'avaient si puissamment exalté les victoires de la République et de l'Empire. Enfin on invoquait, pour mieux la détruire, la souveraineté du peuple : vieille ruse des ambitieux sans courage !
La lecture d'un pareil manifeste devait naturellement émOUVOir l'assemblée. L'él du duc d'Orléans passa de bouche en bouche. Que fallait-il de plus pour créer un parti puissant parmi ces hommes? Le duc d'Orléans, c'était la monar lue et un nom ;
Le général Dubourg s'étanl présenté sur ces entrefaites eu habit de général et une cravache à la main, les députés ne virent dans sa visite qu'une insolente témérité. On refusa de L'entendre et même de le recevoir.
L'autorité légale s'organisait déjà sur les débris des pouvoirs insurrectionnels, et la domination des hommes tout à fait nouveaux
LOUIS BLANC
commençait à pâlir devant la puissance des réputations acquises.
Mais il importait de détourner au profit de la monarchie l'autorité morale de cette révolution, dont la force matérielle était alors sur la place de Grève. Les députés résolurent d'opposer le Palais-Bourbon à l'Hôtel-de- Ville, et, sous prétexte qu'aucune délibéralion sérieuse ne pouvait avoir lieu dans la maison d'un simple particulier, ils convin-
Bérauger (H80 - 1857).
rcnt de se réunir vers le milieu du jour au palais législatif. C'était bien comprendre la situation. Le pouvoir n'a jamais plus de prestige que le lendemain des perturbations violentes et subites ; car, ce qui étonne el embarrasse le plus les hommes rassemblés , c'est de se voir sans maître.
Toutefois, on ne pouvait donner la eduronne au duc d'Orléans sans savoir jusqu'où irait, au besoin, l'essor de son ambition. On lui avait déjà expédié quelques messages. La lettre suivante ', écrite au château de Neuilly.
' Cette lettre, publiée dans 1.' Mémorial d<- VHôtel-de-
Ville est encore entre 1<'> mains dr M. Hippolyte Bonnetier.
le 30 juillet, à trois heures et quart du matin, par un des messagers que M. Laflitte , la veille, avait envoyés au prince, donnera une idée des dispositions où l'on se trouvait à Neuilly :
« Le duc d'Orléans est à Neuilly avec toute « sa famille. Près de lui, à Puteaux, sont les « troupes royales, et il suffirait d'un ordre « émané de la Cour pour l'enlever à la na- (( tion, qui peut trouver en lui un gage puis- « sant de sa sécurité future.
« On propose de se rendre chez lui au nom « des autorités constituées, convenablement « accompagnés, et de lui offrir la couronne. « S'il opposait des scrupules de famille ou « de délicatesse, on lui dira que son séjour « à Paris importe à la tranquillité de la capi- « taie et de la France, et qu'on est obligé « de l'y mettre en sûreté. On peut compter « sur l'infaillibilité de cette mesure. On peut « être certain, en outre", que le duc d'Orléans « ne tardera pas à s'associer pleinement aux « vœux de la nation.
Cette note était sans doute destinée à faire connaître aux partisans du duc d'Orléans la marche qu'ils avaient à suivre. Ils devaient lui offrir la couronne, en ayant l'air de lui faire violence, et sous prétexte que sa présence à Paris était nécessaire pour le maintien de l'ordre. Mais on leur faisait savoir d'avance qu'ils n'auraient pas à courir le double péril de l'offre et du refus.
M. Thiers avait reparu à l'hôtel Laffitte. En apprenant qu'on l'avait devancé à Neuilly. il se plaignit avec dépit d'avoir été oublié. « Mais il est tout simple qu'on oublie les « absents, lui dit Béranger d'une voix dou- « cernent moqueuse. Au reste, qui vous re- <( tient. » M. Thiers lit certifier sa mission par M. Sébastiani, et partit accompagné de M. Scheffer. Il allait au-devant de la fortune.
Arrivés au château de .Neuilly. les deux négociateurs furent reçus par la duchesse d'Orléans. Son mari était absent. Pendant que M. Thiers expliquait l'objet du message. un grand trouble parut sur le visage austère de la duchesse; et. quand elle apprit qu'il
s'agissait de faire passer dans sa maison une couronne arrachée à un vieillard qui s'était toujours montré parent fidèle et ami généreux : « Monsieur, dit-elle eu s'adressant à « M. Seheffer avec une émotion pleine de « grandeur, comment avez-vous pu vous « charger d'une semblable mission ? Que « Monsieur l'ait osé, je le conçois : il nous « connaît peu, mais vous qui avez été admis " auprès de nous, qui avez pu nous appré-
« cier ah! nous ne vous pardonnerons
» jamais cela ! » Devant d'aussi nobles répugnances, les deux envoyés restaient interdits, lorsque Mme Adélaïde survint , suivie de AI""" de Montjoie.
M'"° Adélaïde avait trop de virilité dans l'esprit, et au fond de l'âme trop peu de tendresse religieuse, pour se plier à des considérations de famille. Cependant, pénétrée qu'elle était des dangers dont son frère était entouré, elle se bâta de dire : « Qu'on fasse « de mon frère un président, un garde na- « tional, tout ce (pion voudra, pourvu qu'on « n'en fasse pas un proscrit. » Ces paroles étaient l'expression naïve et fidèle des sentiments du prince en ce moment. Mais ce que M. Tliiers venait offrir, c'était une couronne, et M"16 Adélaïde n'avait garde de repousser une offre aussi séduisante. Dévouée entièrement au duc son frère, dont elle partageait les vues et sur qui elle exerçait quelque empire, elle avait rêvé pour lui des grandeurs dont elle le jugeait digne. Une seule crainte parut la préoccuper. Qu'allait penser l'Europe? S'asseoir sur ce trône, d'où Louis XVI n'était descendu que pour aller à l'écliafaud. n'était-ce pas jeter l'alarme dans toutes les maisons royales, et remettre en question la paix du monde?
M. Thiers répondit que ces craintes n'étaient pas fondées; que l'Angleterre, toute pleine encore du souvenir des Stuarts vaincus, battrait des mains à un déno.ïment dont son histoire fournissait l'exemple et le modèle; que, quant aux rois absolus, loin de reprocher au duc d'Orléans d'avoir axé sur sa tète une couronne suspendue dans l'orage, ils lui sauraient gré d'avoir l'ail servir son
élévation de digne aux passions déchatni qu'il 3 avait quelque chose de gi and à sauver la France; et que, s'il était trop tard pour la légitimité, il était temps encore pour la monarchie ; qu'après ton! il oe restait plus au duc d'Orléans que le choix des périls, et qu'en l'état des choses, fuir les dangers possible de la royauté, c'était affronter la république et ses inévitables tempêtes.
De telles raisons n'étaient pas de nature a
Le duc de Chartres (1810 — 1842).
toucher l'Ame humble et pieuse de la duchesse d'Orléans, mais elles se firent aisémenl accepter de M*""' Adélaïde. Knfant de Paris, comme elle disait elle-même, elle offrit de se rendre au milieu des Parisiens. On convint que le duc . er.iil pn venu, et M. île Montesquiou lui fut envoj ô.
Il était alors au Rainoy, où il s'était réfugié. A la nouvelle des événements qui se préparaient, il monte en voiture; M. de Montesquiou, à cheval, le précédait. Bientôt le
bruit des roues semble s'éloigner. M. de
Montesquiou tourne la tète : la voiture du
Oi
LOUIS BLANC
prince regagnait le Raincy de toute la vitesse des chevaux. Effet naturel des incertitudes dont le duc d'Orléans était tourmenté!
L'heure des résolutions décisives était venue pour lui : elle le trouva irrésolu et défaillant. Ne pas courir aux distributeurs de vaine popularité, mais les attirer à soi peu à peu, éviter toute démarche d'éclat en faisant croire néanmoins qu'on s'engage, ne rien refuser, avoir l'air de promettre beaucoup, ménager dans les agitateurs influents les futurs conservateurs d'un régime nouveau, se faire porter par le mouvement des partis sans se laisser entraîner par eux, tel avait été, durant la Restauration, le rôle qu'à la Cour on prêtait à Philippe, duc d'Orléans. Doué de ce genre de courage qui, pris au dépourvu, tient tète à la circonstance, mais non de celui qui envisage sans trouble les lointains périls, il avait passé de longues années à prévoir une catastrophe et à la redouter. Ne voulant à aucun prix être enveloppé dans quelque grand naufrage, et n'étant pas de ces fortes âmes à qui l'infortune est bonne pourvu qu'elle soit illustre, il donna d'abord à la Cour des conseils intéressés, mais sincères. Repoussé, il ne songea plus qu'à se créer dans la famille royale une existence à part. Il temporisait avec son destin. S'emparer des dépouilles des siens, en jouant sa tète dans la partie, était un attentat trop au-dessus de son cœur. Il voulait se préserver de leur chute : voilà tout. Il n'aurait jamais sacrifié à l'imprévu, et n'était capable d'aucune de ces témérités héroïques dont se compose le rôle des ambitieux. Au premier bruit de la révolution qu'il avait prévue on dut chercher à lui prouver que, "pour rester propriétaire, le plus sur était de devenir roi. Car, eu prenant la couronne, il conservai! ses domaines.
De retour à Paris, M. Thiers raconta partout avec enthousiasme l'accueil gracieux qu'il avait reçu des princesses, faisant entrer dans le récit de tout ce qui l'avait charmé mille détails puérils, inexacts, penl-ètre. et jusqu'au verre d'eau que lui avaient oll'ertdes mains presque royales. Était-ce un piège
tendu à la vanité crédule des bourgeois qui l'écoutaicnt? ou bien avait-il été dupe luimême de cette bonhomie protectrice, dernière forme que revêt l'orgueil des grands?
A midi, selon la résolution prise, les députés se réunirent au Palais-Bourbon.
M. Laffitte n'ignorait pas combien il importe dans les moments de trouble, de présenter aux esprits un but nettement défini. Pour faire les révolutions il faut savoir bien ce qu'on ne veut pas; mais un moyen sûr de les dominer est de savoir mieux que tout le monde ce que l'on veut. Les hommes initiés à la pensée de M. Laffitte faisaient donc courir le bruit que tout était prêt pour l'installation du duc d'Orléans; que lui seul était en état d'empêcher le retour du despotisme, et de mettre un frein à la démagogie. Ces discours, adroitement répandus, rassuraient les timides , encourageaient les faibles . fixaient les irrésolus, et créaient en réalité la puissance du parti qu'on représentait comme si puissant, le courage de la plupart des hommes se composant de beaucoup de lâcheté.
Nommé président par acclamation. M. Laffitte ouvrit la séance, et M. Bérard annonça la visite du duc de Mortemart. Alors ceux-là durent être saisis d'un profond sentiment d'amertume et de pitié, qui virent de quelle sorte tous ces pâles législateurs attendaient l'arrivée d'un envoyé du roi. D'une part, ils pouvaient entendre les clameurs victorieuses du dehors; de l'autre, leur vieux maitresemblait encore les surveiller de Saint-Cloud. Entre ces deux périls, la plupart composaient leur attitude et leur visage,' pour ne pas risquer leur fortune du lendemain.
En seul membre siégeait sur les bancs réservés aux défenseurs de l'antique monarchie : c'était M. Ilyde de .Neuville. Il se leva, et. d'une voix attristée, il demanda qu'une commission composée de pairs et de députés fût chargé»1 de proposer Ars mesures propres à concilier tous les intérêts et à mettre en paix toutes les consciences. Celle proposition répondait parfaitement aux incertitudes qui pesaient sur toutes ces âmes chancelantes :
IIIsrnilŒ DE DIX ANS
elle fut favorablement accueillie, et on allai) procéder ;ï la nomination des commissaires, lorsque le général Gérard annonça que quinze cents Rouennais, en marche pour Paris, venaient d'arriver, amenant plusieurs pièces de canon, qu'on avait placées sur les hauteurs de Montmartre. Ces images de guerre apportées, au milieu de l'Assemblée, y produisent une sorte de frémissement. On se trouble, on s'agite, et au milieu des plus vives préoccupations, les noms suivants sortent de l'urne du scrutin :Augustin Périer, Sébastian!,'Guizot,Delessert,Hyde de Neuville. Le choix de pareils commissaires indiquai! assez qu'aux yeux des députés, Charles X n'avait pas encore cessé d'être roi. Lès commissaires prirent le chemin (\u Luxembourg. L'inquiétude de M. Laffittc était visible : il sentait la victoire lui échapper. Tout à coup M. Colin de Sussy entre, tenant à la main les dernières ordonnances de Charles X. Qu'on les eût accueillies, c'en était fait sans doute de la candidature du duc d'Orléans. Aussi la fermeté du président fut-elle inébranlable. M. de Sussy dut se retirer. Mais des dangers d'une autre nature menaçaient la faction orléaniste. Le peuple répandu autour du palais demandait à être admis. Une lettre fut remise au président : cedésiry était énergiquement exprimé. Or, la publicité des séances, en de pareils moments, c'est le forum. M. Laffitte, qui avait voulu que l'assemblée des députés se tînt dans l'enceinte législative, pour,que leurs débats eussent un caractère plus solennel, M. Laffitte laissa tomber négligemment ces mots : «. Ceci n'est pas une séance, mais " une simple réunion des députés. » Et tout lui .lit.
Les pairs de France, de leurcôté, s'étaient rendus au palais Au Luxembourg. Là, parmi MM. de Broglie, Mole, Pastoret,deChoiseul, de la Roche-Aymon, de Coigny, de Tarente, de Dreux-Brézé, on remarquait le duc de Mortemart, pâle encore d'un long évanouissement : le vieux marquis de Sémonville, et le poète de toutes les ruines, le vicomte de Chateaubriand. Il était arrivé dans ce palais d'une aristocratie dégénérée, au milieu des
! acclamations et porté sur les bras d'une jeunesse enthousiaste. Pourtant, il ne venait la que pour sauver d'une atteinte dernière la majesté des choses qui on1 longtemps vécn. Assis a l'écart, mélancolique et triomphant, il resta quelque temps miiel et comme en proie a toutes les puissances <\>- son .'une. .Mais bientôt si. riant de sa rêverie et s'animant, il exhorta Bes collègues à une fidélité intrépide. « Protestons, s'écria-t-il, en faveur « de la monarchie mourante. S'il le faut, « sortons de Paris; mais, en quelque lieu « que la force nous pousse, sauvons le roi, « .Messieurs, et confions-nous à toutes les « bonnes chances du courage. » Puis, comme si l'ovation qu'il venait de recevoir eût jeté quelque trouble dans ses pensées : « Songeons aussi, ajoutait-il avec exaltation. « à la liberté de la presse. Il y va du salut de
- la légitimité. Une plume, deux mois ! et je
- relève le trône. » Illusions de poète! Les ambassadeurs de la bourgeoisie entrèrent, demandant pour leur élu la lieutenance générale du royaume; et du sein de cette assemblée de ducs, peu de voix s'élevèrent en faveur d'une puissance qui était à son déclin. C'est que la bassesse humaine se réfugie volontiers sous l'éclat des hautes positions. Les trahisons les [tins illustres sont les plus fréquentes.
Cependant, au Palais-Bourbon, on attendait avec anxiété le retour des commissaires. M. Dupin faisait entrevoir tout ce ([n'avait de périlleux la situation violente de Paris. M. Kéralry demandait qu'une décision fût prise, et Benjamin Constant, que cette décision fût radicale. Enfin, de l'Hôtel-de-Ville, où mille rumeurs diverses venaient l'assiéger, Lafayette envoyait dire aux députés de ne pas se hâter, et de ne pas livrer sans conditions la couronne. Sur ces entrefaites, les commissaires parurent. Le général Sébastian! rendit compte de la manière dont ils avaienl accompli leur mission ; et lui qui, ce jour ià même, avail prononce ces mots : [//i'i/ a de national ici que le drapeau blanc, il rédigea, de concert avec Benjamin Constant, la déclaration suivante :
LOUIS BLANC
<( La réunion des députés actuellement à « Paris a pensé qu'il était urgent de prier « S.A. H .le duc d'Orléans de se rendre dans la « capitale pour y exercer les fonctions de « lieutenant-général du royaume, et de lui « exprimer le vteu de conserver la cocarde « tricolore. Elle a de plus senti la nécessité « de s'occuper sans relâche d'assurer à la « France , dans la prochaine session des « Chambres, toutes les garanties indispen-
Ma rie- Amélie, mariée an duc d'Orléans en 1809 ( 1782 — 1866).
« sables pour la pleine et entière exécution « de la Charte. »
La lecture de cet acte produisit une grande agitation dans L'Assemblée. Ceux qui, comme M. Laffitte, connaissaient le due d'Orléans, comptaient trop peu sur sa hardiesse pour ne pas chercher à te compromettre. Ils craignaient qu'une simple invitation ne grossit à ses yeux les périls du moment et qu'il n'hésitàl pins qu'il ne convienl dans ces instants suprêmes où tout dépend d'une décision prompte. Ils auraient voulu qu'en le décla-
rant lieutenant-général du royaume d'une manière solennelle et péremptoire, la Chambre le poussât dans les voies de la révolution, de telle sorte qu'il ne pût reculer. Lui sachant une ambition plus réfléchie que courageuse, plus ardente qu'active, ils auraient voulu couronner ses espérances tout en le dispensant d'avoir de l'audace. Pour ceux, au contraire, qui n'avaient point de parti pris, exprimer un vœu qui pouvait sembler révolutionnaire, c'était déjà pousser les choses beaucoup trop loin. Au milieu de cette lluctuation des esprits, la voix de M. Laffitte s'éleva pour demander que la déclaration fût signée à cause de son importance. L'agitation redoubla. « Vous n'avez pas le droit de disposer '< de la couronne, s'écriait M. Villemain. — « De grâce, disait d'un ton larmoyant le « vieux Charles de Lameth, rappelez-vous la « révolution et le danger des signatures. — « Pour moi, dit M. Delessert, tout ce que je « vote, je le signe. » Enfin les conclusions du rapport furent adoptées, et unedépulation de douze membres, dont M. Callol fut nommé président, eut mission de partir pour Neuilly, et d'aller porter au duc d'Orléans les résolutions ou plutôt les vœux de la Chambre.
Il est à remarquer que ni les députés ni leur président n'avaient osé mettre leur signature au bas de la déclaration précitée. Une copie en ayant été envoyée à la commission municipale, M. Mauguin trouva la rédaction adoptée par la Chambre tellement contrerévolutionnaire par le fond et si ambiguë dans la forme, qu'il écrivit sur-le-champ à M. Laffitte qu'une semblable pièce ne pourrait être publiée comme acte du gouvernement que revêtue de la signature des auteurs. Il avait raison.
Car à mesure (pie le dénouement approchait, les républicains redoublaient d'efforts. Réunis chez le restaurateur Lointier, ils y délibéraient le fusil à la main. Science politique, connaissance des affaires, position. réputation, grande fortune, tout cela leur manquait. (Vêtait leur faiblesse, c'était aussi leur force. Pouvant tout braver, ils pouvaient tout obtenir. Ils avaient des convictions in-
Le peuple prit des armes die/, l'armurier Lepage, rue de Richelieu. (D'après V. Adam.
trai tables, parce qu'il faut avoir beaucoup étudié et beaucoup pratiqué la vie pour arriver ;iu doute. Ils éprouvaient d'autant moins d'hésitations qu'ils se rendaient moins compte des obstacles, et, préparés pour la mort, ils l'étaient par cela même pour le commandement. .
Le parti orléaniste les redoutait sans oser les combattre à visage découvert. Il avait donc envoyé au milieu d'eux, pour les décourager ouïes désunir, quelques-uns de ses pins ardents émissaires. Rien ne lui épargné par MM. Larréguy et Combes-Siévès pour faire prévaloir dans la réunion Lointier la combinaison qui appelait au trône une dynastie nouvelle, cl il l'ani dire que ces tentatives puisaient une grande force dans ['adhésion de Béranger. Une lutte orageuse ne tarda pas à s'engager. S.- voyant disputer par l'intrigue ce qu'ils appelaient leur victoire, les républicains do bonne foi frémis-
saient d'indignation. Quelques-uns* avec cet excès de défiance propre aux partis en lutte. accusaient déjà sourdement M. Chevalier, le président de l'assemblée, de vouloir prolonger la séance et traîner les choses en longueur pour laisser les passions généreuses se refroidir et s'éteindre. Un orateur orléaniste fut couché en joue par un membre de l'assemblée. Enfin, on décida qu'une commission serait chargée de porter an gouveraemenl provisoire, siégeant a l'Hôtel-de- Ville, une adresse qui commençait par ces mots :
« Le peuple hier a ri conquis ses droits sa- « crés an prix de son sang. Le plus précieux « de ses droits esl de choisir librement SOD ■ gouvernement. Il tant empêcher qu'aucune « proclamation ne soit faite qui désigne un
« chef lorsque la forme même dn gouverne- « ment ne peut être déterminée.
« 11 existe une représentation provisoire
LOUIS BLANC
« de la nation. Qu'elle reste en permanence
« jusqu'à ce que le vœu de la majorité des « Français ait pu être connu, etc. »
M. Hubert fut choisi pour porter cette adresse à l'Hôtel-de-Ville ; il partit, en costume de garde national, et accompagné de plusieurs membres de l'assemblée, parmi lesquels étaient Trélat, Teste, Charles ITingray, Bastide, Poubelle, Guinard, tous hommes pleins d'énergie, de désintéressement et d'ardeur. La députation fendit la foule immense répandue sur la place de Grève. Hubert portait J'adresse au bout d'une baïonnette.
Admis auprès du général Lafayette , les républicains l'entourent avec une sorte de déférence grave et même impérieuse. Hubert lit l'adresse d'une voix fortement accentuée. Puis montrant du doigt sur Je plafond la trace toute récente des balles, il adjure Lafayette, au nom des souvenirs du combat, de ne pas laisser périr les fruits de la victoire populaire. Il ajoute que Lafayette doit compte au peuple de la puissance que lui donne un nom respecté; que s'abstenir serait faiblesse ou trahison. Et il termine en le pressant de prendre la dictature. C'était trop présumer de son audace. Troublé intérieurement, mais toujours maître de lui, il prononça un long discours où son embarras ne se trahissait que par l'incohérence des pensées et la diffusion des paroles. Il parla des Etats-Unis, de la première révolution, du rôle qu'il avait joué dans ces grands événements ; et bientôt, grâce à lui, la solennité de la proposition qu'on venait lui faire s'effaça dans les détails d'une conversation familière et sans suite. « Pouce vons-nous, au moins, compter sur la lice berté de la presse? demanda une voix. — « Qui en doute? répondit en jurant M. de « Laborde. » Alors quelques-uns des assistants racontèrent qu'ils avaient rédigé une proclamation pour laquelle ils n'avaient pu trouver d'imprimeurs, et que ceux à qui ils s'étaient adressés leur avaient montré mie défense expresse portant la signature du dur de Broglie. « Prenez, garde. .Messieurs, disait a avec un sourire incrédule M. de Lafayette
« il n'est sorte de moyens qu'on n'emploie « à certaines époques! Que de fois, pendant « notre première révolution, n'a-t-on pas « calomnié ma signature? » Voilà dans quels vains propos M. de Lafayette consumait, à l'Hôtel-de-Ville, les heures précieuses qu'on mettait si bien à profita l'hôtel Laffitte! Mais un incident extraordinaire vint ranimer les esprits. La porte du cabinet de M. de Lafayette s'ouvre, et on annonce tout bas au général la visite d'un pair de France. « Qu'il « entre. — Mais il désire un entretien partice culier. — Qu'il entre, vous dis-je. Je suis « ici au milieu de mes amis, et ce qu'on me « demande, ils peuvent l'entendre. » Le pair de France fut introduit. C'était le comte de Sussy. Son visage paraissait abattu, et des larmes roulaient dans ses yeux. Il tendit à M. de Lafayette les ordonnances qu'à la Chambre des députés on avait refusé de recevoir. M. de Lafayette lui adressa sur les liens de parenté qui unissaient les Lafayette aux Mortemart quelques paroles où perçait le républicain-grand-seigneur; et, prenant les papiers qu'on lui présentait, il les étalait comme un jeu de cartes devant ses jeunes amis. On n'en eut pas plutôt appris le contenu, qu'un cri de fureur retentit dans toute la salle. « Nous sommes joués! qu'est-ce à « dire? des ministres nouveaux nommés par « Charles X! Non! non! plus de Bourbons! » Et les républicains présents se regardaient l'un l'autre avec inquiétude. Un d'eux.
M. Bastide, s'élance vers M. de Sussy poulie précipiter du haut des fenêtres de l'ilotelde-Yille. « Y songes-tu, lui dit Trélat en le retenant, un négociateur! » Alors M. de Lafa vette, toujours calme au sein de l'agitation, se retourne vers M. de Sussy avec un geste expressif, et l'engage en souriant à se rendre auprès de la commission municipale. Le général Lobau se présente eu ce moment et s'offre à guider le comte. Quelques instants après, inquiets de ce qui va se passer", les membres de la députation républicaine quittent M. de LafayettepoursuivreM.de Sussy.
Les uns s'égarent dans t'Hôtel-de-Ville, les autres trouvent la porte du cabinet de la
commission municipale fermée, Ils demandent à entrer : on ne leur répond pas; indignés, ils ébranlent la porte à coupa de crosse. On leur ouvre enfin, et ils aperçoivent le comte de Sussy causant amicalement avec les membres de la commission municipale. Seul, M. Autlry de Puyraveau avait une attitude passionnée. « Remportez vos ordon- « nances, s'écrie-t-il alors. Nous ne connais- « sons plus Charles X. » On entendait en même temps la voix retentissante d'Hubert, lisant pour la seconde fois l'adresse de la réunion Lointier.
M. Odilon Barrot se hâta de prendre la parole au nom de la commission municipale. Il combattit avec mesure et habileté les opinions qui venaient d'être exprimées, et ce fut lui qui, dans cette occasion, prononça ces mots attribués depuis au général Lafayette : « Le duc d'Orléans est la meilleure des ré- « publiques. » Pendant qu'il parlait, M. Mauguin laissait éclater sur son visage les signes d'une désapprobation marquée, et plus d'une fois ses gestes témoignèrent de son méconlement.
Le comte de Sussy, découragé, alla demander à M. de Lafayette une lettre pour le duc de Mortemart ; et la députation républicaine se disposait à sortir, lorsque, s'approchant d'Hubert et tirant un papier de sa poche, M. Audry de Puyraveau lui dit avec vivacité : Tenez, voici une proclamation que « la commission municipale avait d'abord « approuvée, et qu'elle ne veut plus mainte- <( nant publier. Il faut la répandre. » À peine sur la place, Hubert monta sur une borne, et lut à la foule la proclamation qu'il venait de recevoir. Elle était ainsi conçue :
« La France est libre.
« Kl le veut une constitution.
<( Elle n'accorde au gouvernement provi- « soire que le droit de la consulter
« En attendant qu'elle ait exprimer sa « volonté par de nouvelles élections, respect <( aux principes suivants :
« Plus de royauté ;
« Le gouvernement exercé par les seuls « mandataires élus de la nation ;
« Le pouvoir exécutif confié à un présir< dent temporaire ;
« Le concours médiat ou immédiat de tous les citoyens a l'élection des dépui
« La liberté des cultes : plus de culte de l'État.
« Les emplois de l'armée d>- terre et de
« mer garantis contre toute destitution ar- « bi traire;
« Établissement des gardes nationales sur « tous les points de la France. La garde de " la constitution leur est conliée;
« Les principes pour lesquels nous venons « d'exposer notre vie, nous les soutiendrons « au besoin par l'insurrection légale. »
Cette proclamation fixe d'une manière très précise la limite à laquelle s'arrêtaient en 18^0 les esprits les plus aventureux, si on excepte pourtant quelques rares disciples de Saint-Simon. One la religion de l'Etat fût abolie; qu'un président fût mis à la place d'un roi ; que le suffrage universel à un degré ou même à deux degrés fût établi : là venait mourir l'audace des plus bruyants novateurs. Mais la société serait-elle plus heureuse quand le droit de la diriger moralement aurait été enlevé à l'État? Le renversement de la royauté suffirait-il pour rendre désormais impossible dans les relations civiles la tyrannie du capitaliste sur Le travailleur? Le suffrage universel devait-il être proclamé comme un hommage rendu à un droit métaphysique, ou comme un moyen sûr d'arriver au changement de l'ordre social tout entier? De telles questions étaient trop hautes pour l'époque, et plus d'une tempête devait éclater avant qu'on songeât à ' )S résoudre. En 1830,00 ne songeait pas même à les poser.
Quoi qu'il en soit, les républicains avaient,
vis-à-vis d'un peuple en mouvement, cet avantage immense que les choses par! eux voulues étaient ce qu'il y avait alors de plus net et de plus nouveau. Mais ils manquaient d'organisation, et surtout de chef. Pour juger de l'impulsion que M. de Lafayette était en état de donner aux événements, il suffit de rapprocher des circonstances où elle fut
LOUIS BLANC
écrite, la lettre suivante, adressée par lui au duc de Mortemart et remise à M. de Sussy :
« Monsieur le duc,
« J'ai reçu la letlre que vous m'avez fait « l'honneur de m'écrire, avec tous les scnti- « ments que votre caractère personnel m'ins- « pire depuis longtemps. M. le comte de « Sussy vous rendra compte de la visite qu'il « a bien voulu me faire; j'ai rempli vos in- « tentions en lisant ce que vous m'adressiez « à beaucoup de personnes qui m'entou- « raient; j'ai engagé M. de Sussy à passer à « la commission, alors peu nombreuse, qui « se trouvait à l'Hôtel -de -Ville. Il a vu « M. Laffitte1 qui était alors avec plusieurs « de ses collègues, et je remettrai au général « Gérard les papiers dont il m'a chargé ; « mais les devoirs qui me retiennent ici « rendent impossible pour moi d'aller vous « chercher. Si vous veniez à l'Hôtel-de-Ville, « j'aurais l'honneur de vous y recevoir, mais « sans utilité pour l'objet de cette conversa- « tion, puisque vos communications ont été « faites à mes collègues. » Il y avait dans cette lettre une sorte de sincérité voilée dont s'accommodent malaisément les passions de parti. Un chef capable d'écrire de telles lignes, dans un tel moment, eût été bien vite calomnié. Poursuivi comme suspect, il eût élé bien près d'être frappé comme traître. Les hommes de révolution n'ont pas assez de loisir pour soupçonner longtemps.
Au reste, la carrière était ouverte à toutes les témérités intelligentes. Que n'aurait pu, dans ce désordre, l'apparente folie d'uD grand cœur? On parlait bien dans Paris d'un gouvernement provisoire; mais le fait suivant montre quelle était l'inanité de ce pouvoir si bizarremeni redouté.
'" garde aationale de Saint-Quentin demandai! deux élèves de l'École polytech-
1. M. de Lafayette commettait ici une erreur. Au reste manuscrit, a ce! endroit, porte une rature.
niquapour la commander ; elle avait envoyé, en conséquence, une députation à Lafayette, et lui avait en même temps fait passer l'avis qu'il serait facile d'enlever le régiment caserne à La Fère. Lafayette mande auprès de lui deux élèves de l'Ecole, et les envoie à la commission municipale. Ils arrivent accompagnés de M. Odilon Barrot. Seul, M. Mauguin se promenait dans la salle. Instruit de l'objet de leur visite, il prit une plume, et commença une proclamation qui s'adressait au régiment de La Fère. Mais M. Odilon Barrot ayant interrompu son collègue par ces mots : « Laissez-leur faire cela : ils s'y entendent mieux que nous, » M. Mauguin céda la plume à l'un des jeunes gens. La proclamation faite, le général Lobau se présente : on la lui donne à signer. Il refuse et sort. « Il ne veut rien signer, dit alors M. Mau- « guin : tout à l'heure encore il refusait sa « signature à un ordre .concernant l'enlève- « ment d'un dépôt de poudres. — Il recule « donc, répondit un des élèves de l'Ecole « polytechnique ! Mais rien n'est plus dange- « reux en révolution que les hommes qui « reculent. Je vais le faire fusiller. — Y pence sez-vous? répliqua vivement M. Mauguin. « Faire fusiller le général Lobau, un mem- <( bre du gouvernement provisoire ! — Lui- « même, reprit le jeune homme en condui- « saut le député à la fenêtre, et en lui « montrant une centaine d'hommes qui « avaient combattu à la caserne de Babylone. « Et je dirais à ces braves gens de fusiller le « bon Dieu, qu'ils le feraient! » M. Mauguin se mit à sourire, et signa la proclamation en silence.
Ce fut ce jour-là qu'on remit à l'Hotel-de- Ville un paquet à l'adresse de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stnarl de Rothsay. Parmi les membres île lu commission municipale, un seul fut d'avis qu'il fallait prendre connaissance des dépèches. Elles furent renvoyées à lord Stnart sans qu'on eût brisé le cachet.
Tandis que, dans celle arène ouverte aux partis, chacun s'agitait au gré de ses désirs et de ses croyances, c'est à peine si quelques
IIISTOIUK DE DIX \.\S
loi
voix s'élevaient pour faire retentir le nom de l'Empereur dans une ville qui avait été si longtemps remplie du bruit de ce nom. Deux hommes sans influence , sans réputation militaire, sans passé, MM. Ladvocat et Dumoulin, eurent un moment la pensée de proclamer l'Empire. MM. Thiers et Mignet persuadèrent aisément à l'un que la fortune se livre à qui se hâte. L'autre parut en costume d'officier d'ordonnance dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville ; mais M. Carbonnel Payant prié poliment de passer dans une pièce voisine, il y fut renfermé et retenu prisonnier. Ainsi, d'une part, l'étalage d'un habit brodé ; de l'autre, une espièglerie d'enfant, c'est à cela que devait se réduire la lutte entre le parti d'Orléans et le parti impérial ! Singularité historique dont le secret se trouve dans la trivialité de la plupart des ambitions humaines ! Le fils de Napoléon vivait au loin. Pour ceux qu'animait une vulgaire espérance, attendre, c'était risquer le bénéfice des premières laveurs, toujours plus faciles à obtenir d'un pouvoir qui a besoin de se faire pardonner son avènement. Pourtant, le souvenir de l'Empereur palpitait dans le sein du peuple. Pour couronner dans le premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallaitil? qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues, et criât en tirant son sabre : Vive Napoléon IT ! Mais non. Le général (iourgaud fit seul quelques tentatives. Le 29 on l'entendit protester, à l'hôtel Laffitte, contre la candidature du duc d'Orléans ; et, dans la nuit du 29 au 30, il réunit chez lui quelques ofliciers pour aviser aux choses du lendemain. Conspirer en pleine révolution était au moins superflu. Mais il semble que les luttes civiles déconcertent les hommes de guerre. Napoléon, d'ailleurs, avait amoindri toutes les âmes autour de la sienne. Le régime impérial avait allumé dans les plébéiens qu'il éleva si brusquement à la noblesse, une soif ardente de places et de distinctions. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour ressusciter L'Empire, il n'eût fallu, peut-être, qu'un éclair de hardiesse, un chef et un cri ! Parmi les généraux
dont la fortune se liait aux traditions impériales, le généra] Subervic lut l«- seul qui te prononça pour la république dans les salons de M. Laffitte ; seul, du moins, il fut remarqué. Ainsi fout fut dit pour Napoléon. Et quelques temps après, un jeune colonel au service de l'Autriche se mourait au delà du Rhin, frêle représentant d'un.- dynastie qui vint exhaler en lui son dernier souflle.
A quelques lieues de Paris agité, Saint- Cloud présentait un morne et désolant spectacle. Au visage pâli des soldats, à leur abaissement, il était aisé de deviner ce qui se passait dans leur âme. Beaucoup d'entr'eux avaient laissé à Paris des parents, des amis : quel était leur sort? car on répandait de temps en temps des nouvelles funèbres ; et de mystérieux émissaires, venus à Saint- Cloud par les voitures publiques, qui traversaient librement le pont de Sèvres, n'épargnaient rien pour pousser les troupes à la désertion. Tantôt c'était Paris qu'on livrait au pillage ; tantôt c'était M. Laflitte qui avait offert 1 i millions pour racheter la ville. Au milieu de toutes ces rumeurs absurdes ou mensongères, les soldats se laissaient aller à un sombre découragement. Leur chef, d'ailleurs, ne leur avait-il pas donné l'exemple de l'hésitation ? Et puis, la désorganisation était complète. Le baron Wevler de \avas, chargé de pourvoir à la subsistance des troupes, s'épuisait en vains eiïorts. Le pain était amené de fort loin, par petites charretées, et on apportait dans les distributions la plus stricte parcimonie. M. de Champagny, de retour de Fleury où il était la veille au soir, voulait qu'on s'emparât d'un grand troupeau de boeufs qu'il avait rencontré
sur la route, et qu'on aurait pa\e en bons. On n'osa pas. On avait ose bien davantage !
Aux embarra8 de cette situation se joignaient l'incertitude née de l'ignorance des événements et le danger des malentendus. C'est ainsi que la guerre l'ut sur le point de se l'animer autour de la royauté et parmi ses défenseurs eux-mêmes. Une compagnie de gardes-du-rorps couvrait Saint-Gloud du côte
LOUIS BLANC
de Ville-d'Avray. Dans les bois situés au delà de ce village campaient les débris d'un régiment de ligne, commandé par le colonel Maussion. Voyant les ravages que la désertion faisait autour de lui, ce colonel rassemble les officiers, les sous-officiers et les soldats restés fidèles; il invoque l'honneur militaire, et, montrant le drapeau, « est-ce « qu'il ne restera personne, s'écrie-t-il, pour « aller rendre ce drapeau à celui qui nous l'a « confié? » A ces mots, tous se mettent en marche. Les gardes-du-corps apprennent ce mouvement. Le bruit s'était déjà répandu parmi eux que la ligne, qui s'était rangée du parti de l'insurrection, n'attendait que le moment de les charger. L'alarme se répand dans leurs cœurs, et y fait place aussitôt à la fureur la plus aveugle. Plusieurs d'entr'eux tirent leurs sabres et s'avancent jusqu'à la porte de Ville-d'Avray. Ils allaient la franchir lorsqu'un sous-lieutenant de la compagnie de Croï, le colonel Lespinasse, s'élance pour les arrêter. Sa voix est méconnue, tant l'irritation est ardente ! Il pousse alors son cheval en travers de la route, et déclare qu'on n'avancera qu'en lui passant sur le corps. Pour dissiper le malentendu, quelques mots suffirent; mais la royauté venait de courir peut-être un grand danger.
Marcher sur la capitale, dans cet immense désordre, était bien difficile, impossible peutêtre. Cependant, le Dauphin insistait pour qu'on prît ce dernier parti. Le général Champagny, son confident, sollicita de Charles X un entretien particulier dans lequel il développa le plan que voici : le roi se serait rendu à Orléans, où toutes les troupes auraient été concentrées; le maréchal Oudinotet le général Coëtslosquet auraient été chargés du commandement des camps de Lunéville et de Saint-Omer, qu'on supposait déjà en marche; on se serait emparé de cinquante et quelques millions provenant de la Casbah d'Alger, et qui venait d'entrer eu rade à Toulon; le général liourmont, rappelé d'Afrique, en aurait ramené deux régiments, et, à travers les provinces royalistes du Midi, serait venu donner la main aux populations soule-
vées de l'Ouest. C'était proposer l'embrasement du royaume.
Charles X parcourut avec distraction et mélancolie les papiers que M. de Champagny lui présentait, et après un court silence, « il a faut parler de cela au Dauphin, dit-il. » Mais le son de sa voix et l'expression de son visage démentaient le sens de ces paroles. Que se passait-il dans la tète de ce roi? 11 s'en est expliqué plus tard. En cherchant à mettre la monarchie hors de page, Charles X avait cru agir selon son droit. Lorsque, le 28, on était venu lui annoncer que le sang coulait dans Paris, il avait pensé qu'il ne s'agissait que de quelques factieux, dont il suffirait de foudroyer l'audace; mais quand il vit que la résistance était générale, intrépide, persévérante, il se demanda s'il n'avait pas commis quelque erreur qui voulait être expiée. Alors il eut une grande défaillance de cœur; et, saisi de cette lassitude dans l'orgueil, la plus amère de toutes et la plus profonde, il ne songea plus qu'à s'humilier sous la main de Dieu.
Le Dauphin n'avait pas cette dévotion austère et un peu maladive. Aussi ne parlaitil que de rentrer dans Paris, à la tète d'une armée. Il en demanda l'autorisation formelle à son père, qui n'y voulut point consentir. Le Dauphin avait ce genre d'entêtement naturel aux esprits bornés : il se retira dans son appartement, et, livré à un de ces accès de dépit juvénile qui le prenaient quelquefois, il jeta violemment son épée sur le parquet; mais Charles X ne sut rien de cette scène.
L'humeur du Dauphin trouva bientôt une occasion d'éclater. Pour ranimer la confiance du soldat, il avait eu l'idée d'une proclamation. M. de Champagny la rédigea : elle était vive et passionnée. On y félicitait les troupes de leur dévoùmenl et on les encourageait à la constance, dette proclamation n'était pas encore publiée, lorsqu'on vint prévenir le Dauphin Qu'un ûffioier supérieur désirait l'entretenir : c'était le général Talon, le même qui, lavant-veille, avait soutenu à l'Hotelde-Ville tout l'etfort de l'insurrection. En
abordant le prince, le général Talon prit un maintien sévère. Les traits de son visage exprimaient tout à la fois l'indignation et la douleur. II parla d'une proclamation qu'on venait de lire aux troupes, et dans laquelle, tout en invoquant leur fidélité, on leur apprenait, comme une heureuse nouvelle, le retrait des ordonnances. 11 ajouta que, pour lui, il se sentait capable d'un dévoûment à toute • •preuve, qu'il l'avait déjà montré, mais qu'il ne souffrirait point qu'on le déshonorât. La surprise du Dauphin fut extrême ; mais quand il sut que la proclamation portait la signature du duc de Raguse, il entra dans la plus vio' lente colère. Il court chez le roi, lui fait part de ce qui se passe, et va par tout le Château chercher le maréchal, qui était dans la salle de billard. Le Dauphin entre brusquement et ordonne au duc de Raguse de le suivre dans une pièce voisine. On attendait avec anxiété le dénoùment de cette entrevue. Tout à coup de grands éclats de voix retentissent; la porte du salon s'ouvre avec force, et, après le maréchal, qui recule à pas précipités, le Dauphin paraît, la tète nue et les yeux hagards. Marmont reculait toujours. Le prince s'élance sur lui et lui arrache son épée, mais avec tant de précipitation que le sang jaillit de ses doigts qui ont serré trop fortement la lame. « A moi, gardes! » s'écrie-t-il alors avec égarement. Les gardes entourent le nui réchal, l'arrêtent, et le conduisent dans son appartement, où il est retenu prisonnier. En un instant le bruit de cette arrestation se répand parmi les soldats, mille commentaires sinistres circulent dans les rangs, et le mol trahison y est prononcé à voix haute. Triste et singulière destinée, que celle de ce! homme, condamné à Paris comme meurtrier, à Sainl- Gloud comme traître, et deux fois maudit!
Plus équitable que le Dauphin, Charles X rompit les arrêts du maréchal, le lit venir, et mil tout en Usage pour adoucir sa blessure, ('/était un touchant spectacle que celui de ce vieux roi, si rudement frappé lui-même, prenant ainsi le rôle de consolateur, et descendant du haut de sa propre infortune pour réparer, à l'égard d'un de ses serviteurs, les
loris de son (ils' Le due de Raguse fut vivement ému; mais il ne put se résoudre à pardonner un affront trop cruel. Pour obéir au roi, il alla trouver le Dauphin, lui présenta ses excuses, reçut les siennes; mais quand le prince lui tendit la main en signe de reconciliation, le maréchal fit un pas en arrière, s'inclina profondément, et sortit.
L'heure approchait où toute cette rovale famille n'allait plus avoir d'auguste que l'excès môme de son abaissement.
Ce jour-là, comme la veille, la maison de M. Laffitte avait été l'hôtellerie de la révolu tion. On y affluait de tous les points de Paris. Pas un homme d'intrigue qui n'y vint raconter ses services. Celui-ci avait pris une pièce de canon; celui-là entraîné la défection d'un régiment : tous avaient élevé des barricades. Quelques-uns allèrent jusqu'à Xeuilly montrer leur visage et prendre date. Décidément, le parti orléaniste triomphait.
Mais les choses ne tardèrent pas à changer d'aspect. Vers huit heures du soir, la députation chargée d'offrir au duc d'Orléans la lieutenance-générale, se présenta au Palais- Royal. Elle n'y trouva que quelques serviteurs effarés, qui ignoraient la retraite de leur maître ou n'osaient l'indiquer. Il fallut envoyer un message à Néuilly.
Le résultat de cette visite, lorsqu'il fut connu à l'hôtel Laffitte, y causa une sensation profonde. Que signifiait cette absence prolongée du duc en des circonstances aussi graves? Est-ce qu'il avait peur? Est-ce que sa pensée était de répondre par un refus aux avances périlleuses d'une révolution? Tel était le sujet de tous les entretiens. Est-il arrivé ? demandait-on à loul moment. M. Latlille, dont la présence d'esprit ne de\ait pas se démentir,, se portait caution pour le prince, et cherchait à ra\i\er autour de lui une confiance que, peut-être, il ne partageait pas. De son côté, M. Thiers allait de l'un à l'autre portant a Ions des paroles d'encouragement et d'espoir. .Mais les heures s'écoulaient. Le bruit se répandait qu'on enlevait les meubles du Palais-Royal, déménagement significatif et Lugubre ! Le mot république, qui n'avait
LOUIS BLANC
été que murmuré jusque-là, commençait à être prononcé tout bout; enfin, Déranger,
M. Audry de Puyraveau.
qui s'était rendu à la réunion Lointier pour y faire l'essai de son influence, avait été froidement, disait-on, accueilli par la jeunesse. Alors, par un de ces revirements soudains qui mettent si tristement en relief le côté honteux de la nature humaine, les salons de l'hôtel Laffîtte se désemplirent avec rapidité. Chacun trouvait quelque prétexte pour s'esquiver. A onze heures, dans cette étonnante semaine où le sommeil avait fui de tous les yeux, à onze heures, il ne restait plus auprès de M. Laffîtte que MM. Adolphe Thibaudeau et Benjamin Constant. Ils allaient se séparer : le duc de Broglie entra, suivi de M. Maurice Duval. Le duc de Broglie craignait qu'on ne voulût le pousser trop avant dans les hasards de la révolution. M. Laffîtte n'oublia rien de tout ce qui pouvait donner de l'assurance à ce haut personnage. Mais à peine celui-ci avait-il franchi le seuil de la cour, que, se tournant vers Benjamin Constant, M. Laffîtte lui dit : «Eh bien ! « que deviendrons-nous demain? JNous
« serons pendus, » répondit Benjamin Constant, du ton d'un homme à qui il ne reste plus d'émotions fortes. Il ne lui restait plus en effet que celles du jeu.
A une heure de la nuit, M. Laffîtte reçut la visite du colonel Heymès qui venait de lui annoncer l'arrivée du duc d'Orléans. Il était entré à Paris vers les onze heures du soir, à pied, vêtu en bourgeois, accompagné seulement de trois personnes. Quels sentiments agitaient l'âme de ce prince lorsqu'il s'acheminait dans l'ombre vers son palais, se fati- • guant à franchir des barricades, et forcé de répondre par le cri d'un peuple insurgé au qui vive inquiet des sentinelles ?
On a vu comment le duc de Mortemart était arrivé à Paris. Il n'y fut pas même l'exécuteur testamentaire de la monarchie. Méconnue dans les bureaux du Moniteur, repoussée parla Chambre des députés, insultée à l'Hôtel-de-Ville, son autorité n'avait fait que le charger d'un inutile fardeau. Lui-même,
M. de Schonen, membre de la commission municipale.
d'ailleurs, il était livré à un cruel balancement d'idées. Il n'aimail qu'à demi cette royauté mourante à Laquelle pourtant il se
Il est entré furtivement dans son propre palais. i^Page 109.)
devait tout entier, puisqu'elle s'était liée à la loyauté de son cœur. Il était sous le poids de ces tristes pensées lorsqu'il fût invité, de la part du duc d'Orléans, à se rendre au Palais- Royal. Que voulait a un ministre de Charles X ce duc d'Orléans qui, aussitôt aprèa son arrivée, avait envoyé complimenter M. de Lafayette et prévenir M. Laffitte ? Il était nuit. Le duc de Mortemarl suivit les pas de l'envoyé, et fut introduit, par les combles du
palais, dans un petit cabinet donnant à droite sur la cour et ne faisant point partit» des appartements de la famille. Le duc d'Orléans était étendu par terre sur un matelas, en chemise, et le corps à moitié dérobé par une méchante couverture. Son front était baigné de sueur, un feu sombre brillait dans ses veux, et tout chez lui semblait trahir une extrême fatigue et une singulière exaltation. En voyant entrer le duc de Mortemart, il prit
LOUIS BLANC
rapidement la parole. Il s'exprimait avec beaucoup de volubilité et d'ardeur, protestant de son attachement pour la branche aînée, et jurant qu'il ne venait à Paris que pour sauver cette ville de l'anarchie. En ce moment, un grand bruit se fit dans la cour. On y criait : Vive le duc d'Orléans! « Vous « l'entendez, Monseigneur, dit le duc de « Mortemart, c'est vous que ces cris dési- « gnent. — Non ! non ! reprit alors le duc « d'Orléans, avec une énergie croissante. Je « me ferai tuer plutôt que d'accepter la couce ronne. » Il prit une plume et il écrivit à Charles X une lettre qu'il remit cachetée à M. de Mortemart, et que celui-ci emporta dans un pli de sa cravate.
Coïncidence étrange ! Presque à la même heure où ces choses se passaient à Paris dans le palais du duc d'Orléans, la duchesse de Berri, à Saint-Cloud, se levait précipitamment, agitée de mille terreurs, et courait, à peine vêtue, réveiller le Dauphin pour lui reprocher une obstination qui mettait en péril la vie de deux pauvres enfants. Rien ne saurait rendre le caractère de cette scène nocturne. Troublé, vaincu par les cris d'une mère en larmes, le Dauphin, à son tour, fit dire à Charles X que Saint-Cloud était menacé, qu'il fallait aller porter un peu plus loin la monarchie. Et, quelques moments après, avant le lever du jour, Charles X, la duchesse de Berri et les enfants étaient en
route pour Trianon, sous la protection d'une escorte de gardes-du-corps. A Ville-d'Avray, les fugitifs purent voir le mot royal effacé sur toutes les enseignes de cabaret. Ce mot, trois jours auparavant, était presque un moyen de fortune pour ces marchands oublieux.
Le Dauphin devait passer la nuit à Saint- Cloud avec les troupes. L'annonce du départ de Charles X avait vivement émules soldats, et le mouvement fut général. Le 6e de la garde, qui était au point du jour sur le chemin de Ville-d'Avray, fut ramené par un contre-ordre au pont de Saint-Cloud et retourna par la grande avenue, dans l'allée qui, du Fer-à-Cheval, conduit à la lanterne de Diogène. Le, 1er régiment occupait la place de Saint-Cloud et la grande avenue. Deux bataillons du 3e des Suisses et des lanciers couvraient Sèvres avec une batterie. L'aspect du camp était sinistre; et d'amères pensées se lisaient sur le front de tous ces serviteurs armés d'une royauté en fuite. Les débris de la cuisine royale, mis à la disposition du soldat, répandirent, au milieu de cette grande tristesse, quelques lueurs de gaîté. Mais pendant que le 1er de la garde et l'artillerie se partageaient en riant ce butin inattendu, les Suisses, placés du côté de Sèvres, abandonnaient leur drapeau, et s'en allaient en semant la route de leurs armes.
YII
31 juillet. — La lieutenance générale du royaume offerte au duc d'Orléans ; ses hésitations. — Conseil demandé secrètement à M. de Talleyrand. — Déclaration du duc d'Orléans. — Proclamation de la Chambre des députés. — Grande agitation à l'Hotel-de-Ville. — Menées pour isoler et circonvenir Lafayette. — Républicanisme du duc d'Orléa:. — Les députés se rendent au Palais-Royal. — Visite du duc d'Orléans à l'Hôtel-de-Ville. — Aspect de la place de ' Grève. ^— Indignation des républicains. — Exclamation remarquable du général Lobau. — Réception que Lafayette fait au duc d'Orléans; bonhomie de ce prince; rude interpellation que lui adresse le général Dubourg. — Dernière et décisive épreuve. — Tardives appréhensions de M. Laffitte. — Portrait de Lafayette. — La France livrée sans conditions. — Joie puérile de l'abbé Grégoire. — Propositions hardies de Bazard à Lafayette. — Les ûrléân vainqueurs organisent une émeute contre les républicains. — Quelques républicains conduits chez le duc d'Orléans par M. Thiers. — Étrange dialogue. — Le prince se montre tel qu'il est.
Le 31, dès huit heures du matin, la députation de la Chambre se présenta au Palais- Royal. M. Sébastiani entra dans la pièce où elle attendait, et, passant près de ses collègues sans leur adresser la parole, il alla droit à l'appartement du duc d'Orléans, où il entra sans se faire annoncer. Le duc parut. Le moment était solennel : la députation fit connaître l'objet de sa démarche ; mais l'embarras du prince était visible, et le sourire obséquieux qui errait sur ses lèvres dissimulait mal les agitations de son âme. Il savait que Charles X n'était encore qu'à quelques lieues de Paris ; qu'uno armée de douze mille hommes pouvait se mettre en marche à la voix d'un monarque encore debout; il savait aussi que, chez les peuples comme chez les individus, tout effort violent aboutit à la lassitude, et que les réactions sont mortelles à qui n'a su les prévoir. Charles X, d'ailleurs, était un parent qu'il s'agissait de détrôner, et la reine n'avait pas fait taire devant son époux les scrupules d'une conscience alarmée. Le langage du duc d'Orléans se ressentit des difficultés de sa situation. Il s'étudia péniblement à échapper au péril de toute affirmation nette. Attendre ayant toujours été sa devise, il hésitait entre l'inconvénient d'accepter trop tôt une couronne et celui de la refuser trop formellement. Il soutint ce jeu aussi longtemps que
possible, et il y fut aidé par M. Sébastiani, qui possédait le secret de ses incertitudes. Mais ceux qui ne devinaient pas le prince, cherchaient à se rendre agréables en paraissant lui faire violence. Quelques-uns, avec une brusquerie calculée, lui reprochèrent de favoriser par ses hésitations l'avènement de la république, et de compromettre de la sorte le salut du pays : genre de reproche plus doux au cœur d'un prince qu'une flatterie grossièrement naïve. Enfin, pressé de toutes parts, le duc d'Orléans eut l'air de se laisser vaincre; mais, fidèle jusqu'au bout à son rôle, il demanda quelques instants encore, disant qu'il avait un conseil à prendre, et il rentra dans son cabinet, toujours suivi de M. Sébastiani.
M. de Talleyrand était alors dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, occupé à faire sa toilette. Tout à coup la porte s'ouvre : on annonce le général Sébastiani. Il entre el remet à M. de Talleyrand un papier cacheté que celui-ci parcourt avec une légèreté vaniteuse, et rend presque aus>ilôl en disant : « Qu'il accepte. »
Quelques instants après, le dm' d'Orléans rentrait dans la salle où il était attendu, "t taisait connaître son acceptation aux députes
impatients.
L'acte destiné à apprendre cette acceptation aux Parisiens était conçu en ces teni!
LOUIS BLANC
« Habitants de Paris ,
« Les députés de la France, en ce moment « réunis à Paris, ont exprimé le désir que je « me rendisse dans cette capitale pour y « exercer les fonctions de lieutenant-général « du royaume.
« Je n'ai pas balancé à venir partager vos « dangers, à me placer au milieu de cette « héroïque population, et à faire tous mes « efforts pour vous préserver de la guerre « civile et de l'anarchie. En rentrant dans la « ville de Paris, je portais avec orgueil ces « couleurs glorieuses que vous avez reprises, (( et que j'avais moi-même longtemps porte tées.
« Les Chambres vont se réunir : elles avi- « seront aux moyens d'assurer le règne des « lois et le maintien des droits de la nation.
« Une Charte sera désormais une vérité. « Louis-Philippe d'Orléans. »
Cette proclamation, si habilement rédigée, fut approuvée par tous les membres de la députation, hors M. Bérard. Portée à la Chambre, elle y fut lue au bruit des acclamations. Il fallait profiter de ces transports et engager irrévocablement la Chambre.
M. Laffitte prit la parole : « Je ne rappellerai « pas, Messieurs, dit-il, les mesures que « vous avez adoptées et qui ont assuré le sa- « lut du pays, mais je pense qu'il convient « d'en faire l'historique, de tout exposer avec « précision et netteté. » La proposition de M. Laffitte obtint l'assentiment unanime.
Quiconque aurait hésité compromettait son avenir dans le régime nouveau.
Mais que devait contenir la déclaration? Fallait-il y stipuler pour le peuple quelques garanties? tel était l'avis de MM. Eusèbe Salverte, Bérard, Corcelles, Benjamin Constant. M. Augustin Périer prétendit que « ce « n'était point le cas d'entrer dans une dis- « cussion de principes qui serait intermi- « nable. » Ce furent MM. Benjamin Constant , Bérard , Villemain et Guizot qu'on chargea de rédiger le projet. Les deux derniers, comme on Fa vu, n'avaient joué dans les trois jours qu'un rôle de conservateurs;
mais, voyant la balance pencher du côté du duc d'Orléans, ils n'en sentaient que mieux le besoin de se faire pardonner leur opinion de la veille. M. Guizot avait préparé d'avance le projet de réponse. C'était le programme de la bourgeoisie, et comme un appendice à la constitution de 1791. Voici les principes pour le triomphe desquels tant d'hommes du peuple étaient morts :
« Français, la France est libre. Le pouvoir absolu levait son drapeau. L'héroïque population de Paris l'a abattu. Paris attaqué a fait triompher par les armes la cause sacrée qui venait de triompher en vain dans les élections. Un pouvoir usurpateur de nos droits, perturbateur de notre repos, menaçait à la fois la liberté et l'ordre. Nous rentrons en possession de l'ordre et de la liberté. Plus de crainte pour les droits acquis ; plus de barrière entre nous et les droits qui nous manquent encore.
« Un gouvernement qui, sans délai, nous garantisse ces biens, est aujourd'hui le premier besoin de la patrie. Français, ceux de vos députés qui se trouvent déjà à Paris se sont réunis, et, en attendant l'intervention régulière des Chambres, ils ont invité un Français qui n'a jamais combattu que pour la France, M. le duc d'Orléans, à exercer les fonctions de lieutenant-général du royaume. C'est à leurs yeux le moyen d'accomplir promptement par la paix le succès de la plus légitime défense.
« Le duc d'Orléans est dévoué à la cause nationale et constitutionnelle. Il en a toujours défendu les intérêts et professé les principes. Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les siens. Nous nous assurerons par des lois toutes les garanties nécessaires pour rendre la liberté forte et durable ;
« Le rétablissement de la garde nationale avec l'intervention des gardes nationaux dans le choix des officiers; a L'intervention des citoyens dans la formation des administrations municipale et départementale; « Le jury pour les délits de la presse;
« La responsabilité légalement organisé»; « dos ministres et des agents secondaires de « l'administration ;
« L'état des militaires légalement assuré;
« La réélection des députés promus à des « fonctions publiques.
« Nous donnerons à nos institutions, de « concert avec le chef de l'Etat, les dévelop- « pements dont elles ont besoin.
« Français, le duc d'Orléans lui-même a « déjà parlé, et son langage est celui qui « convient à un pays libre. Les Chambres « vont se réunir, vous dit-il. Elles aviseront < aux moyens d'assurer le règne des lois et « le maintien des droits de la nation.
« La Charte sera désormais une vérité. »
Cette proclamation reçut la signature de quatre-vingt-onze députés.
Cependant, la déclaration du duc d'Orléans avait été répandue dans Paris. Elle excita dans quelques quartiers le plus vif mécontentement; un homme qui la portait fut assailli, dans la rue Jean-Jacques-Rousseau, par un groupe menaçant, et ne dut la vie qu'à l'intervention d'un élève de l'Ecole polytechnique. L'impression fut profonde, surtout à l'Hôtcl-dc-Ville : les républicains, qui. s'y étaient établis depuis la veille, et ceux qui couvraient la place de Grève, étaient peu nombreux, mais énergiques et pleins d'enthousiasme. Ils trouvèrent la réponse du prince ambiguë. Ils en parlaient, les uns avec colère, les autres avec mépris, la faisant suivre de commentaires véhéments. Quels si ml donc ces dangers que le duc d'Orléans vient partager avec nous? Quel jour est-il entré dans Paris? lo 30, après le combat, après la victoire, quand il ne nous restait plus qu'à ensevelir les morts. A quelle heure s'est-il présenté aux barrières? à l'approche de la nuit : il s'est glissé jusqu'à nous dans les ténèbres, il est entré furtivement clans son' propre palais. Mais où était-il, que faisait -il le 28, le 29, entre Saint-Cloud menacé et Paris en feu? Ami de la Cour, se place était à côté de son roi. Ami du peuple, pourquoi n'était-il pas à notre tète, devant l'llôtel-de- Ville, au marché des Innocents, à la porte
Saint-Denis, devant le Louvre, partout ou nous avons combattu et où nos frères ont péri ?
D'autres faisaient remarquer avec quelle prévoyance tous les termes de la déclaration avaient été pesés. Le péril n'est pas encore tout à fait passé, disaient-ils, puisque douze mille soldats campent à quelques pas d'- La capitale. Aussi, que fait le duc d'Orléans ? il ne se prononce nettement ni pour l'un ni pour
Augustin Péner.
l'autre parti. On parle, dans la déclaration, des lois violées, niais sans dire par qui elles l'ont été. Le duc y présente sou intervention comme une digue opposée à l'anarchie :
Charles X pourrait-il s'en plaindre, s'il revenait vainqueur? La déclaration n'est pas datée : pourquoi cela:' On ajoutait que. si le prince aspirait à la couronne, il devait avoir du moins le courage d'y porta la main, et gué 6'étail se moquer de la révolution que de prétendre ruser avec ('11»». Il y en avait qui,
encore plus animés, allaient jusqu'à dire que
le duc d'Orléans n'étant qu'un Bourbon, il devait être enveloppé dans la malédiction qui frappait sa famille, et ils demandaient
HO
LOUIS BLANC
ironiquement si être né d'un régicide suffisait pour devenir roi.
A cela les partisans du prince répondaient qu'on devait tenir compte de la situation cruelle d'un homme forcé de voir des parents dans les oppresseurs de son pays ; qu'il se compromettait déjà bien assez aux yeux de la branche aînée, en s'entourant de personnages par qui l'insurrection avait été applaudie; qu'il n'était pas juste d'oublier que, pendant quinze ans, les salons du prince s'étaient ouverts à tous les adversaires de la congrégation, à toutes les victimes de la tyrannie du Château ; et qu'au lieu d'attaquer avec tant de dureté un homme puissant par sa position et ses richesses, il fallait le placer sur le trône, seul moyen peut-être d'en fermer irrévocablement la route à Charles X.
A ces réflexions et à ces conseils, quelques-uns répliquaient en montrant leurs blessures, leurs mains noires de poudre, leurs vêtements souillés. Une fermentation dangereuse régnait autour de l'Hôtel-de- Ville, et du sein de cette foule épaisse sortait un mugissement prolongé.
Il fallait calmer les esprits. M. Barthe, introduit dans la salle où la commission municipale était rassemblée, y avait fait une vive peinture de ce qu'il venait 'de voir, un rapport chaleureux de ce qu'il avait entendu, et M. Audry de Puyraveau l'ayant engagé à formuler ses impressions pour le peuple, qui était dans l'attente, il avait rédigé une proclamation qui commençait par ces mots :
« Charles X a cessé de régner sur la « France. »
Pendant qu'il écrivait, le général Lobau s'approcha vivement de M. de Schonen, et lui montrant deux pistolets qu'il portait à sa ceinture : « Mon ami, lui dit-il, je sais que « c'est ma mort que je vais signer. De ces « deux pistolets, l'un est pour moi : je vous « laisserai l'autre. »
Mais déjà tout était préparé à l'Hôtel-de- Ville pour la réception du duc d'Orléans. Dès le 27, les représentants du parti orléaniste avaient entouré M. de Lafayette. Lui sachant un esprit facile et une âme naturel-
lement ouverte aux exhortations généreuses, ils avaient organisé autour de lui une surveillance active et inquiète. Le noble vieillard était pour ainsi dire gardé à vue. Un factionnaire, placé à la porte de son cabinet, avait pour consigne de ne laisser parvenir jusqu'à lui que les hommes d'une petite camarilla dont M. Carbonnel était l'âme, M. Joubert, l'homme d'affaires , et M. Odilon Barrot, l'orateur. M. Audry de Puyraveau lui-même n'était accueilli qu'avec défiance dans le sanctuaire, et toutes les fois qu'il y entrait, M. de Lafayette se contentait de lui serrer la main de l'air d'un homme extrêmement occupé. Le jour où la commission s'était installée à l'Hôtel-de-Ville, elle avait été placée dans une pièce située à droite de la grande salle Saint-Jean, non loin d'un couloir qui conduisait au cabinet du commandant-général. Le 30, afin d'isoler complètement M. de Lafayette, on transporta la commission municipale dans une pièce située à l'autre extrémité de l'édifice. MM. de Schonen, Mauguin, Lobau, n'étaient pourtant pas républicains. Ainsi éloigné de tous les hommes à convictions hardies, de tous les jeunes gens dont il aimait les discours enflammés, M. de Lafayette s'était vu soumis, de la part des Orléanistes, à une ohsession continuelle. On grossissait à ses yeux les devoirs austères de la dictature et la difficulté de retenir le peuple sur cette pente glissante des républiques. On profitait avec habileté de son horreur, bien connue, pour les coups d'Etat, et on lui montrait comme conséquence inévitable de la république, proclamée contre le vœu des députés, les tambours battant la charge et les grenadiers entrant au Palais-Bourbon la baïonnette au bout du fusil. Ne voulant ni d'un 18 brumaire ni d'un nouveau Guillaume III, M. de Lafayette hésitait. Il se serait décidé certainement pour la république, s'il n'avait senti autour de lui que des républicains. La démocratie déchaînée lui faisait peur, cependant ; mais son goût pour la popularité finirait entraîné. Car ce fut toujours là son plus puissant mobile ; il ne savait pas qu'il est d'une âme vulgaire
d'aimer le peuple avec le désir d'être applaudi par lui. Les grands cœurs se dévouent aux hommes eu les dédaignant.
La nouvelle des agitations de l'Hôtel-de- Ville ne tarda pas à pénétrer au Palais-Bourbon. On y apprit, en même temps, que l'intention du prince était d'aller calmer, par une visite à M. de Lafayette, l'effervescence des esprits. M. Bérard fut envoyé au duc pour lui annoncer que les députés voulaient raccompagner à l'Hôtel-de- Ville. Le prince s'habillait, quand M. Bérard entra. Il le reçut en déshabillé, soit affectation de popularité, soit trouble d'esprit. Son visage était soucieux. Il parla à M. Bérard, en se faisant aider par lui dans sa toilette, de son éloignement pour les splendeurs de la royauté, de son goût pour la vie privée, et surtout de ce vieux sentiment républicain qui vivait au fond de son cœur et lui criait de refuser une couronne.
Pendant ce temps, la Chambre des députés était en marche pour le Palais-Royal. Et telle était la terreur qu'inspirait à la bourgeoisie ce peuple armé pour sa querelle, que M. Delessert tremblait qu'en parcourant les rues, le cortège ne fût assailli à coups de pierres. On arrive au Palais-Royal. Une foule immense en encombrait les avenues. En abordant celui à qui il venait donner une couronne, M. Laffitte ne paraissait ni sérieux ni ému. Le sourire était sur ses lèvres, et avant de lire la déclaration en sa qualité de président, il se pencha à l'oreille du prince et lui dit en lui montrant sa jambe blessée : « Deux pantoufles, un seul bas ! Dieu si la « Quotidienne nous voyait ! elle dirait que « nous faisons un roi sans culottes ! » Que de sang versé le 29 pour renverser un trône ! Le 30 on en élevait un autre avec un mot plaisant. Ce n'est point par son côté tragique que l'histoire nous instruit le plus.
M. Laffitte ayant lu la déclaration de lu Chambre, le duc courut à lui lés bras ouverts et le serra sur son cœur. Puis il voulut le conduire sur le balcon du palais ; mais M. Laffitte, quo l'émotion avait gagné, se tenait modestement en arrière. Le duc lui
prit la main, et parut avec lui aux veux de
la foule, du sein de laquelle s'élevèrent des cris mêlés de Vive le dur dOrléam ! Vive Laffitte !
Voilà quelle fut dans la révolution la part de la bourgeoisie. Mais la sanction de 1 IL>tel-de-Ville manquail encore à la dynastie nouvelle. Le duc d'Orléans et les députés prirent le chemin de la place de Grève. Lorsqu'ils sortirent du Palais-Royal, les cris de joie et de triomphe étaient assez nombreux. Le duc d'Orléans, à cheval, précédait M. Laffitte, que des Savoyards portaient dans une chaise. Ils étaient obligés de marcher lentement. Mais le duc s'arrêtait d'intervalle en intervalle pour les attendre, et se retournant, la main appuyée sur la croupe de son cheval, il parlait à M. Laffitte avec une bienveillance très démonstrative. Ce que voyant, les bourgeois applaudissaient. « Cela va bien, » disait M. Laffitte. — « Mais oui, répondait le duc « d'Orléans, cela ne va pas mal. » Misères de la grandeur ! A partir du Carrousel, les acclamations avaient été beaucoup moins bruyantes. A mesure qu'on longeait les quais, l'attitude de la population devenait plus grave. Au Pont-Neuf, les cris cessèrent tout à fait. Lorsque le cortège arriva sur la place de Grève, elle présentait un aspect enrayant Une grande foule la remplissait, et c'étaient partout des visages sinistres. On assurait que dans les rues obscures qui débouchent sur la place de Grève, des hommes étaient apostés pour tuer le duc d'Orléans au passage. Dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville, l'indignation était au comble, et quelques personnages importants la partageaient. Le docteur Delabergo étant venu annoncer qu'à quelques pas delà, des jeunes gens paraissaient disposés à tout braver, et que la crainte d'égarer leurs coups sur Benjamin Constant, Laffitte et quelques autres citoyens aimés, était à peine capable de les retenir : « Pour moi. s'écria
le généra] Lobau, avec un emportement « soldatesque, je ne veux pas plus île eelui- <( ci que des autres. C'est un Bourbon. » Il est certain que l'invitation adressée la veille au duc d'Orléans par les députés avait excité,
LOUIS BLANC
Béranger chez Lointier. (Page 104). — Tiré du Livre d'or des peuples.
même parmi les membres de la commission municipale, un mécontentement si vif, que M. Odilon Barrot venait d'être chargé d'aller au-devant du prince pour l'arrêter. Et telle était la fatigue de tous dans ces dévorantes journées, que, pendant qu'on lui amenait un cheval, il s'était endormi sur une borne. On le réveilla et il partit. Que serait-il advenu de cette mission, si elle eût été remplie? mais le duc d'Orléans déjà était en marche, et tout allait dépendre de la réception qui lui serait faite. Quelques-uns la lui préparaient terrible. Un jeune homme avait juré de l'immoler au moment où il mettrait le pied dans la grande salle. Vain projet ! quand il prit le
pistolet destiné à ce dessein, il ne put s'en servir : une main invisible l'avait déchargé. Ainsi semblaient s'annoncer des événements redoutables. Le duc d'Orléans s'avanea lentement à travers les barricades, sans regarù<t ni à droite ni à gauche, et tout plein d'une émotion contenue. A son apparition sur la place, le tambour avait battu aux champs dans l'intérieur de l'IIôtel-de-Ville. A peine le prince eut-il gagné le milieu do la place, que le bruit s'éteignit subitement. Il continua pourtant sa marche ; mais on remarqua, lorsqu'il montait les degrés de l'IIôtel-de-Ville , que son visage était très pale. M. de Lafayette parut sur le palier du
IIISTOIKI-: DE DIX ANS
lia
Le Lieutenant-général à l'Hôtel-de-Ville. (D'après une lithographie de Blanc.
grand escalier, et reçut son royal visiteur avec la politesse d'un gentilhomme charmé de faire à un prince les honneurs d'une souveraineté toute populaire. Ils entrèrent l'un et l'autre dans la grande salle, où se trouvait rassemblé l'état-major. Quelques élèves de l'Ecole polytechnique attendaient , la tète haute et L'épée nue. Une douleur morne se peignait sur la figure dos combattants de la veille, dont quolques-uns versaient des pleurs. M. Laffitte, comme président, devait lire la
déclaration de la Chambre ; mais un des députés qui raccompagnaient s'avança el lui prit le papier des mains, pour en donner lecture. Au moment où le député prononçait ces mois : « Le jury pour les délits de presse, » le duc d'Orléans se pencha vers Al. de Lafayette, et lui dit avec bonhomie :
« Il n'y aura plus de délit de presse. » La
harangue achevée, il répondit, en mettant la main sur son cœur, ces paroles ambiguës, et
singulières pour la circonstance: « Comme « Français, je déplore le mal fait au pays et « le sang qui a été versé. Comme prince-, je « suis heureux de contribuer au bonheur de « la nation . » Les députés applaudirent. Les maîtres de l'Hôtel-de- Ville frémissaient de colère. Alors le général Dubourg s'avança, et, la main étendue vers la place remplie d'hommes armés, il dit : « Vous connaisse! « nos droits ; si vous les oubliez, nous yom « les rappellerons. >■ Enhardi parla bienveillance de Lafayette i le duc d'Orléans répondit avec une h.ibile fermeté, et onune un
homme indigné de voir suspecter son patriotisme. Toutefois, en sortant de l'Hôtel-de- Ville, le prince n'était pas entièrement rassure. S'étant trouvé pendant quelques instants séparé de sa suite, et ne voyant auprès de lui qu'un pume homme à cheval, M. Laperche, lequel ne paraissait pas inconnu aux combattants, il lui lit signe d'approcheret de
Mi
LOUIS BLANC
marcher à ses côtés. Que pouvait-il craindre? C'en était fait : la révolution venait de trouver son dénoùment. Un drapeau tricolore avait été apporté ; le duc d'Orléans et M. de Lafayette avaient paru tous les deux aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville avec ce drapeau magique. On ne criait encore que : Vive Lafayette ! Quand il eut embrassé le duc, on cria aussi : Vive le duc d'Orléans ! Le rôle du peuple était fini : le règne de la bourgeoisie commençait.
Ce jour-là même, et non loin de l'Hôtel-de- Ville, un bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d'un pavillon noir, recevait des cadavres qu'on descendait sur des civières. On rangeait ces cadavres par piles en les couvrant de paille ; et, rassemblée le long' des parapets de la Seine, la foule regardait en silence.
Le lieutenant-général du royaume regagna son palais par une route, et le banquier son hôtel par une autre.
M. Laffitte a raconté depuis, qu'en revenant de la place de Grève, il avait éprouve un grand serrement de cœur et comme un regret confus des événements de cette journée. Il est des hommes qui dépensent beaucoup de puissance pour arriver à un résultat vain; quand leur œuvre est achevée, elle les humilie; et les excitations de la lutte venant à leur manquer, ils demeurent frappés de la puérilité du triomphe. Un sentiment de ce genre dut s'emparer de M. Laffitte, si, dans ses elforts pour créer une dynastie nouvelle, il avait cru de bonne foi qu'il allait donner a la société des fondements nouveaux. Que si, au contraire, il n'avait eu pour but que de fixer le pouvoir dans la classe moyenne, il eut tort de se repentir même vaguement de ce qu'il venait de faire, car il avait réussi, et, graoe à lui, entre l'ancien régime dissous et la démocratie comprimée, la révolution bourgeoise de 89 allait reprendre son cours.
Quant à M. de Lafayette, il pouvait tout alors et ne décida de tien. Sa vertu fut éclatante el funeste. En lui créant une influence supérieurs à sa capacité, elle ne servit qu'à annuler entre ses mains un pouvoir qui, en
des mains plus fortes, aurait fait à la France d'autres destinées. M. de Lafayette avait cependant plusieurs des qualités essentielles au commandement. Ses manières présentaient comme son langage un mélange singulier de finesse et de bonhomie, de grâce et d'austérité, de dignité sans morgue et de familiarité sans bassesse. Pour les uns, il était resté grand seigneur, quoiqu'il se fût mêlé à la foule ; pour les autres, il était né homme du peuple, en dépit de son illustre origine. Heureux privilège que celui de conserver tous les avantages d'une haute naissance en se les faisant pardonner! Ajoutez à cela que M. de Lafayette avait tout à la fois la pénétration des esprits sceptiques et la chaleur d'une âme croyante, c'est-à-dire la double puissance d'entraîner et de contenir. Dans les réunions de la Charbonnerie, il savait parler avec feu. A la Chambre, c'était un discoureur aimable et spirituel. Que lui manquait-il donc? Du génie, et plus que cela, du vouloir. M. de Lafayette ne voulait rien fortement, parce que, ne pouvant diriger les événements, il aurait été affligé de les voir diriger par un autre. En ce sens, M. de Lafayette avait peur de tout le monde, mais surtout de lui-même. Le pouvoir l'enchantait et l'effrayait; il en aurait bravé les périls, mais il en redoutait les embarras. Plein de courage, il manquait absolument d'audace. Capable de subir noblement la violence, non de l'employer avec profit, la seule tète qu'il eût sans épouvante livrée au bourreau, c'était la sienne.
Tant qu'il s'était agi d'un gouvernement de passage, il y avait suffi, il en avait même été charmé. Environné à l'llôtel-de- Ville d'une petite cour dont le bourdonnement lui plaisait, il jouissait, avec une naïveté un peu enfantine, de la vénération bruyante dont on
entourait sa vieillesse. Dans ce cabinet où venaient aboutir toutes les nouvelles, d'où partaient à chaque instant des proclamations OÙ l'on gouvernait par, signatures, on s'agilail beaucoup pour l'aire peu de chose. Situation qui convient à merveille aux esprits faillies, parce qu'au milieu desagilationsslériles,
Lafarette
IIISTOIUE DK DIX ANS