II
ils se font plus aisément illusion sur leur elTroi de tout ce qui est décisif. Eh bien, cet effroi, M. de Lafayette l'éprouvait au plus haut degré, et il y parut clairement, quand le moment vint de se prononcer. Au danger de faire ce qu'il voulait, il préféra celui de voir faire ce qu'il ne voulait pas. Une couronne était posée devant lui : il ne la refusa point, il ne la donna point, il la laissa prendre.
Toutefois, il ne se rappelait pas sans quelque frayeur les promesses dont il avait bercé ses jeunes amis. Il appréhendait leurs reproches. N'allait-on pas l'accuser d'avoir trahi la cause de la révolution? Lui qui, au sein du carbonarisme, s'était déclaré l'adversaire implacable des royautés; lui qui avait si énergiquement combattu, dans les conciliabules secrets de la Restauration, la candidature du duc d'Orléans, appuyée, disait-on, par Manuel, que répondrait-il aux hommes qui avaient suivi sa bannière, lorsqu'ils lui viendraient demander compte de la république étoullee à son berceau, de leurs illusions détruilrs, de leur sang versé dans une autre espérance? En proie à toutes ces agitations et tremblant pour sa popularité en péril, il prit, le parti d'atténuer par des conditions tardives l'immensité de la concession qu'il venait de faire. La rédaction d'un programme fut débattue entre lui et MM. Joubert et Marchais. Voici la vérité sur ce programme, qui devait être l'objet de tant de controverses.
Après une discussion assez approfondie, un acte fut rédigé à l'IIôtel-de- Ville : il contenait le résumé des conditions auxquelles M. de Lafayette consentait à s'humilier SOUS le pouvoir d'un roi.
M. de Lafayette prit ce papier qui pouvait changer les destinées d'un peuple, et se rendit au Palais-Royal avec l'intention de l'aire apposer au contrat convenu la signature du duc d'Orléans. Mais, en L'apercevant, le prince accourut vers lui avec de douces paroles. Ils parlèrent de la république, de celle des Etats-Unis : M. de Lafayette, pour dire qu'elle avait toutes ses sympathies; le due. pour élever des doutes sur la possibilité d'une application des théories américaines à un
payi tel que la France. Le prince ne niait
pas cependant qu'il ne fut républicain au fond du cœur, et il tomba d'accord avec M. de Lafayette que le trône qu'il fallait en France « était un trône entouré d'institutions « républicaines. » M. de Lafayette fut -i enchanté de ces déclarations, qu'il ne songea pas même à montrer le papier qu'il avait apporté. La parole d'un gentilhomme lui parut une garantie plus forte qu'une signature qu'il n'aurait pu demander sans témoigner pour le duc une défiance injurieuse. Plus tard, il dit à M. Armand Carrel, qui lui reprochait avec amertume sa conduite dans cette fameuse entrevue : « Que voulez-vous, mon ami? à cette époque-là, je le croyais bon et bête. »
Du reste l'éducation politique des esprits, sous la Restauration, avait été fort mal faite. Un trône républicain fut la dernière chimère enfantée par le désir du changement. Il faut ajouter qu'elle séduisit quelques hommes ricux : car en apprenant par M. Civiale la révolution de juillet et le dénoùment qu'on lui préparait, le vieil abbé Grégoire, qui habitait alors Passy, s'écria, plein d'enthousiasme et enjoignant les mains : « Il serait « donc vrai, mon Dieu ! nous aurions tout « ensemble la république et un roi !
Les hommes d'une intelligence élevée ne pouvaient guère partager ces transports puérils, et rien ne le prouva mieux qu'une démarche qui fut alors tentée par Bazard auprès de Lafayette. Bazard était nu i sprit hardi et vigoureux. Nourri de la lecture de Saint-Simon, il avait puise dans les écrits de ce gentilhomme novateur un impatient et vaste désir de réformes. Admis auprès de M. de Lafayette, il lui exposa ses idées, qui n'allaient pas à moins qu'à remuer la société dans ses fondements. L'oo- « casiou est belle, disait Busard à Lafayette, r et voici que la fortune nous a livré la toute- « puissance. Qui vous arrête? Soyez le police voir, et que par vous la France soit réj >< nérée. » M. de Lafayette écoutait avec un
élonnement inexprimable cet homme, [dus jeune que lui, mais dont la supériorité intel-
LOUIS BLANC
lectuelle le frappait de respect. Jamais d'aussi audacieuses paroles n'avaient retenti à son oreille; jamais on ne l'avait fait descendre par la pensée en de telles profondeurs. Mais il était trop tôt pour une rénovation sociale ; et M. de Lafayette, qui en comprenait à peine la nécessité, n'était pas fait pour en courir les hasards. Cet entretien fut la seule tentative vraiment philosophique née de l'ébranlement de juillet : elle dut échouer
Le comte Henri Grégoire. (1750-1831.)
comme tout ce qui vient avant l'heure.
Le gouvernement de la bourgeoisie était à peu près constitué. Il ne lui restait plus qu'à s'entourer d'une popularité factice qui lui permîl de résister aux orages d'un premier établissement. Des émissaires sont envoyés dans |rs quartiers les plus populeux. Ils se mêlent à Ions 1rs groupes. Avec cette assurance que donne un commencement de sucrés et qui impose toujours à la multitude, ils vantenl le courag-e du du.' d'Orléans, son patriotisme, ses vertus; et, identifiant à sa
cause celle de la révolution elle-même, ils dénoncent comme agents de la dynastie chassée ceux qui osent élever la voix contre le prince. Bientôt des proclamations sont partout affichées, où on lit ces mensongères paroles : « Le duc d'Orléans n'est pas un Bourbon , c'est un Valois. » Des manifestes républicains ont paru : on les déchire avec emportement, et on en représente les auteurs comme des hommes avides de pillage. A la Tribune! à la Tribune! s'écrient quelques voix : et une bande d'hommes en guenilles se dirige vers les bureaux de la feuille républicaine. La salle de rédaction est envahie; les écrivains sont couchés enjoué. L'intrépidité de ces jeunes gens les sauva. Debout et calme devant ces furieux qui, de la pointe de leurs baïonnettes, touchaient presque sa poitrine, le rédacteur en chef de la Tribune, Auguste Fabre, les tenait en respect parla dignité de son maintien et la fermeté menaçante de son langage. Tant de sang-froid donna le temps à un ami d'aller chercher du secours au poste des Petits-Pères. Mais, sur la place inondée par la foule, quelques forcenés criaient pour exciter le peuple : « Qu'on « fasse descendre ces républicains ! nous vou- « Ions les fusiller! » On eut quelque peine à les sauver. M. de Lafayette, averti, fit évacuer la place.
A l'Hôtel-de-Ville, le duc d'Orléans venait d'échapper au plus grand danger qu'il pût courir: il avait vu face à face ses plus redoutables adversaires. Alors seulement il eut foi dans lui-même et dans l'avenir de sa race. Une heure avait suffi pour lui prouver que les hommes les plus fougueux ne larderaient pas à s'user par leur propre violence; que la bassesse, qui a sa contagion comme l'héroïsme , pousserait en foule vers lui les ambitieux et les sceptiques ; que la multitude, par incertitude et ignorance, était toute prête pour la servitude avec des mois nouveaux : et enfin qu'il pouvait compter sur l'imbécillité publique. D'ailleurs. M. de Lafayette lui avait communiqué dans un embrassement toute la puissance d'un beau nom et une popularité sans égale. Il avait encore des
INSTOIItK DK DIX ANS
ménagements ;i garder vis-à-vis de Charles X ; il sentit qu'il n'avait plus rien à craindre du parti républicain.
Aussi la soirée île ce jour mémorable futelle marquée par une scène dont les moindres détails méritent d'être rapportés. M. Tbiers lit prévenir quelques jeunes gens qui, à une intelligence prompte et vive, joignaient une grande bravoure personnelle, que le Lieutenant-général du royaume désirait avoir avec eux une entrevue. Ils se réunirent donc dans Les bureaux du National, et là M. Thiersne négligea rien pour plier à une révolution de palais ces âmes fortement trempées. Il osa même dire, en montrant M. Thomas : Voici un beau colonel, insinuations empruntées à une habileté vulgaire et qui furent repoussées avec dédain.
On se rendit au Palais-Royal. Les visiteurs étaient MM. Boinvilliers, Godefroi Cavaignac, Guinard, Bastide, Thomas et Cheval- Ion. M. Thiers leur servait d'introducteur. Ils attendirent assez longtemps dans la grande salle située entre les deux cours du Palais- Royal, et déjà leur impatience éclatait en menaces, lorsque le lieutenant-général entra d'un air gracieux et le sourire sur les lèvres. La scène se passait aux flambeaux. Le duc exprima poliment à ces Messieurs le plaisir qu'il éprouvait à les recevoir, mais son regard semblait les interroger sur le motif de leur visite. Ils furent étonnés, et M. Boinvilliers, prenant la parole, désigna celui qui était venu, au nom du lieutenant-général lui-même, les inviter à une semblable démarche. M. Thiers parut légèrement embarrassé, et le duc répondit d'une manière équivoque. Ces puérilités servirent de prélude à une conversation grave.
« Demain, dit M. Boinvilliers au prince, « demain vous serez roi. »
A ces mots, le duc d'Orléans lit presqu'un
le d'incrédulité. Il dit qu'il n'avait pas
aspiré à la couronne, et qu'il ne la désirait
pas, quoique beaucoup de gens le pressassent
avec ardeur de L'accepter.
« Mais enfin, continua M. Boinvilliers, « en supposant que vous deveniez roi, quelle
I es! votre opinion sur les traités de 1845? i Ce n'esl pas me- révolution libérale, pre- <( nez-v garde, que celle qui s'esl faite dans - la Vue, c'esl une révolution nationale. La « vue du drapeau tricolore, voila et* qui a oulevé 1»' peuple, el il sérail certainement « plus facile de pousser P. ois vers le llhiu « que sur Saiul-Cloud. »
Le dm- d'Orléans répondit qu'il n'étail point [(artisan des traités de 1845; mais qu'il
Godefroi Cavaignac. (1801-1845.)
importait de garder beaucoup de mesure visà-vis des puissances étrangères, et qu il y ! avait des sentiments qu'il ne fallait pas exprii mer tout haut.
La seconde question que M. Boinvilliers lui adressa était relative a la pairie.
« La pairie, disait M. Boinvilliers, n'a plus « de racines dans la société. Le Code, eu « morcelant les héritages, a é*ouffé l'aristo- « cratie dans SOn germe, et le principe de « l'hérédité nobiliaire a aujourd'hui t'ait s « temps. »
Le duc prit la défense de L'hérédité de la pairie, mais avec mollesse. 11 la considérai!
us
comme formant la base d'un bon système de garanties politiques. « Du reste, ajouta-t-il, « c'est une question à examiner, et si la pai- « rie ne peut exister, ce n'est pas mot qui « l'édifierai à mes frais. » Le duc parla ensuite des cours royales et de la nécessité d'en respecter l'organisation, tout en rappelant des procès qu'il avait perdus ; il s'éleva contre la république avec beaucoup de fermeté; il avoua qu'il avait été républicain, mais il condamnait ce système, surtout dans son application à la France.
« Monseigneur, lui dit alors M. Bastide « avec une douceur presque ironique, dans « l'intérêt même de la couronne, vous dece vriez convoquer les assemblées primaires. »
Le prince retira sa main, qu'il appuyait négligemment sur le bras de M. Bastide, fit deux pas en arrière, changea de visage, et, s'emparant de la parole avec vivacité, il s'étendit sur la révolution, sur ses excès, sur tant de pages funestes à mettre à côté de quelques pages glorieuses; — et il montrait du doigt deux tableaux représentant la bataille de Jemmapes et celle de Valmy. — Il continuait et attaquait en termes fort clairs le système suivi par la Convention, lorsqu'attachant sur lui un regard dur et fixe qui déjouait le sien, M. Godefroi Cavaignac s'écria rudement : « Monsieur, vous oubliez que mon « père était de la Convention? — Le mien « aussi, Monsieur, répliqua le duc d'Orléans, « et je n'ai jamais connu d'homme plus reste pectable. » Les assistants étaient attentifs à ce débat entre deux fils de régicides. Le duc d'Orléans se plaignit des calomnies répandues contre sa famille, et comme M. Boinvilliers avait manifesté la crainte de voir les carlistes et le clergé encombrer les avenues d'un trône nouveau : « Oh! pour ceux-là, « s'écria le duc énergiquement, ils ont porté
« de trop rudes coups à ma maison : une « barrière éternelle nous sépare. » Puis, s'enivrant de sa propre parole et oubliant tout à fait son entrevue avec M. de Mortemart, il parla d'une rivalité, rivalité longue et terrible. « Vous savez ce que sont les hai- « nés de famille? Eh bien! celle qui divise « la branche aînée et la branche cadette des « Bourbons ne date pas d'hier : elle remonte « à Philippe, frère de Louis XIV. » Il fit l'éloge du régent : le régent avait été horriblement calomnié ; on n'avait pas su tous les services qu'il voulait et pouvait rendre ; beaucoup de fautes lui avaient été injustement imputées, etc., etc. Il aborda ainsi bien des sujets divers, s'exprimant sur toute chose longuement, sans éclat, sans profondeur, mais non sans maturité, et avec une facilité d'élocution remarquable. Peut-être cédait-il de la sorte à un entraînement vaniteux. Peut-être aussi était-il bien aise de montrer en quoi son éducation avait différé de celle des autres princes, moins habile en cela, toutefois, que M. de Talleyrand, à qui l'Europe crut du génie, parce qu'il avait passé la moitié de sa vie à parler en monosyllabes, et l'autre moitié à se taire.
Au moment où les républicains allaient sortir, le duc d'Orléans leur dit d'une voix caressante : « Vous reviendrez à moi : vous « verrez ! » Et le nacol jamais ayant relenti à son oreille, « il ne faut jamais prononcer ce « mot, » ajouta-t-il, en rappelant un aphorisme vulgaire, et comme un homme qui croit peu aux convictions intraitables.
Ces jeunes gens qui, pendant trois jours avaient combattu mêlés au peuple, se retirèrent 1 aine oppressée. « Ce n'est qu 'un « Deitœ-cent-vingt-im, » dit en sortant .M. I>aslide.
Mini.stère provisoire. — M. Luftitte y entraîne M. Dupont (île L'Aura). — Portrait de ML Ouizot. — Fuit»? d-. Saiut- Cloud. — Méconteutement des troupes. — La famille royale quitte Trir.non; elle arrive a Rambouillet. — Séjour de la famille royale à Rambouillet. — Charles X confie au duc d'Orléans b'> intérêts le son petit-fils. —
icleristique. — Sur une lettre affectueuse du duc d*Orléans, Charles X consent à abdiquer, et fait abdi ] i r 1- Dauphin. — Les courti*ans se pressent autour du duc d Orléans. — La commission municipale dtaaoata. — Vitite à l'Hôtel- Dieu. — Le général Latour-Foissac apporte au Palais-Royal l'acte d'abdication; on refuse de lad::. ■uprèe du duc d'Orléans. — Sensibilité de la duchesse d'Orléans. — Le duc d'Orléans repousse l'idée d'une régence; commissaires envoyés à Charles X; scène de famille. — Retour des commissaires; changement dans les dispositions du duc. — Expédition de Rambouillet; son but; sa physionomie; aveuglement de Lafayette. — Le Palais- Rourbon dans la journée du 3 août — Dispositions des troupes à Rambouillet. — Le colonel Poque. — Charles X trompé quitte Rambouillet. — Charles X à Maintenon; il donne ordre à ses troupes de faire leur soumission au lieutenant-général. — Retour de Rambouillet.
La journée du 31 était décisive. La révolution, trahie par les uns, abandonnée par les nulres, venait de tirer d'elle-même un pouvoir assez fort pour la détruire. La commission municipale, cependant, ét;iit encore debout; mais on eût dit qu'elle était impatiente de se dissoudre. Parmi les membres qui la composaient, un seul, M. Mauguin, s'exprima énergiquement sur la nécessité de continuer le gouvernement populaire de rilùtel-de-Ville. Le courageux et loyal Audry de Puvraveau, en cette occasion, fut pris au piège de son propre désintéressement. « Il ne faut pas qu'on puisse nous accuser « d'ambition, disait-il sans cesse, » et il se réunit à MM. de Sclionen et Lobau pour briser L'unique instrument de résistance que le duc d'Orléans eût désormais à redouter.
Toutefois, avant de décréter elle-même sa déchéance, la commission municipale se crut obligée de pourvoir à l'administration publique, et elle dressa la liste suivante
Sont nommés commissaires provisoires :
MM. Dupont (de l'Eure), à la justice ; Le baron Louis, aux finances; Le général Gérard, à La guerre ; De Kigny, à la marine ; Bignon, aux affaires étrangères ; (luizot, à l'instruction publique.
M. Casimir Parier étant entré dans la salle de délibération, le ministère de L'intérieur
lui fut offert par M. Mauguin. A bette offre imprévue, M. Casimir Périer se trouble et balbutie une acceptation. Mais une heure après, il était auprès du sociétaire de la commission municipale, M. Bonnelier, implorant de sa générosité, de sa pitié, presque, la faveur d'un erratum au Moniteur. Il lui représentait que, ministre de Charles X la veille, il ne pouvait devenir, le lendemain même, celui d'une révolution faite contre Charles X; et. en disant ces mots, il s'abîmait dans son désespoir. Ainsi cet homme qu'avait toujours possédé un orgueil dont la violence allait quelquefois jusqu'à la folie, était tout à coup devenu humble et supp liant. Il fut fait selon son désir; mais son inquiétude était si grande, que, dans la soirée, il courut s'assurer lui-même au Moniteur de la radiation de son nom, qui fut remplacé par celui de .M. de Broglie. Casimir Périer, cependant, comme il le prouva bientôt, n'était pas homme à repousser les avances de la fortune. Mais celait d'un prince QOuveaa-veM
dans la révolution qu'il attendait la réalisation de sa secrète espérance. Ame ardente et pusillanime, que rongeaient et abaissaient à la fois les soucis d'une ambition pleine d'épouvante ! D'autres mitent plus de vigueur à leur abaissement, et se précipitèrent du moins la tète haute vers le pouvoir et la servitude.
LOUIS BLANC
Les choix faits pat- la commission municipale furent ratifiés au Palais-Royal; mais, au dehors, on les commenta diversement. On trouvait en général fort singulier qu'un pouvoir d'origine révolutionnaire eût désigné, pour représenter la révolution, des hommes tels que l'abbé Louis et M. Guizot. Il est vrai que, pendant les trois jours, le premier s'était posé chez M. Laffitte comme le financier de l'insurrection, avec un laisser-aller qui ne manquait pas de courage : il avait parlé hautement de certaines mesures à prendre pour lever des impôts, au cas où la révolution se prolongerait. Quant au second, sa part dans le mouvement n'était pas de nature à justifier son ambition. Toujours est-il que l'association de leurs noms à celui de M. Dupont (de l'Eure), si connu par ses luttes contre les Bourbons aînés, avait quelque chose de bizarre et d'inexplicable.
M. Dupont (de l'Eure) refusa d'abord. Il ne se sentait aucun goût pour le pouvoir, et sa modestie lui en faisait redouter le fardeau. Ce fut M. Laffitte qui le détermina. M. Laffitte avait été depuis longtemps subjugué par le duc d'Orléans; mais il s'était plus étroitement dévoué à lui depuis l'important service qu'il venait de lui rendre : d'abord, parce qu'il avait besoin de se grandir le plus possible dans la personne de son royal protégé; ensuite, parce que c'est une des ruses de notre vanité de nous attacher à ceux qui nous doivent beaucoup, en raison même du bien que nous leur faisons. Mais, comme chez M. Laffitte une extrême finesse d'esprit servait de tempérament naturel à la sensibilité d'un cœur très chatouilleux, il était gagné sans être tout à fait convaincu, cl séduit sans être trompé. Il chercha donc à se précautionner contre ses propres entraînements en appelant auprès de lui un homme dont l'amitié fut courageuse et sévère. 11 ne pouvait mieux choisir que Dupont, (de l'Eure), d'autan! qu'aux yeux du peunle, l'adhésion d'un Ici homme était, en faveur de AL Laffitte, mie garantie, et, quoi qu'il advînt, une excuse.
De là l'insistance qu'il mil à l'aire accepter it son ami le ministère de La justice. Il le sup-
pliait, lui prenait les mains, qu'il serrait dans les siennes, et invoquait, à l'appui de sa prière, tout ce qui entraîne un homme généreux. M. Dupont (de l'Eure) céda enfin, et consentit à être présenté au lieutenant-général. L'accueil que lui fit le prince fut plein de bonhomie et de cordialité. Le nouveau ministre commença par exprimer la répugnance que lui inspirait la pratique du pouvoir. Il dit qu'il n'était pas homme de Cour; que ses habitudes, que ses affections, étaient républicaines. Le prince répondit qu'il n'y aurait plus de Cour, et que, pour son compte, il regrettait de ne pouvoir vivre dans un pays républicain comme l'Amérique. Dupont (de l'Eure) ne cacha rien de ses appréhensions, et, durant tout cet entretien, son langage fut celui d'un homme libre.
Mais quelle pouvait être la place d'un citoyen de cette trempe au sein d'une monarchie nouvelle, et au milieu de parvenus s'essayant à la flatterie, aux belles manières, à l'intrigue? Une raison droite, un bon sens inexorable, des allures franches, une bonté mêlée d'honorable rudesse, une grande application aux affaires, ce ne sont pas là des qualités suffisantes pour dominer les complications qui naissent, dans un milieu corrompu, du croisement des intérêts et du jeu des passions. M. Dupont (de l'Eure) entrait au pouvoir avec des qualités semblables à celles de Roland, mais dans des circonstances bien plus défavorables. Or, on sait que Roland ne pût se faire goûter de Louis XVI. qui était cependant bien propre à apprécier les vertus simples et modestes.
Il y avait d'ailleurs dans ce ministère, à côté de M. Duponl de l'Eure . M. Guizot, homme sec et hautain, tout entier à son orgueil, passionné smis les dehors du calme. A son fronl noble, mais triste, à sa lèvre sèchement découpée, à sod sourire rempli d'un froid dédain, à un certain affaissement du corps, révélateur des troubles de l'âme, il était aisé de le reconnaître. Nous l'avons vu. depuis, dans les assemblées : on distinguait de loin, entre toutes les autres, sa figure bilieuse et altérée. Provoque par ses adver-
Guizot 1785-1375
IIISTOIIŒ DE DIX VNS
Le; Républicains clie/. le lieuteuaut-général- au Palais-Royal. (l'a^e 11". )
saires, il fixait sur eux un regard prompt à lancer L'insulte, et il relevait sa lète sur sa taille VOÙtée, avec une indicible expression de colère et d'ironie. Protestant et professeur, son geste péremptoire, son ton dogmatique, lui prètaienl quelque chose d'indomptable. Sa fermeté pourtant était toute dans les apparences : au fond, c'était un esprit sans activité, et dont la volonté manquait de vigueur. La suite même qu'on re-
' marquait dans les écrits de M. Guiiol tenait
; de l'obstinatiOD du maître qui ne veut pas se
contredire devant ses élèves. On le jugeait
cruel; il ne l'était peut-être que dans ses discours; nuis, par raffinement d'orgueil, il aimait à se compromettre ; et lui. qui volontiers laissait ignorer ses vertus, il avait des vices d'apparat. La versatilité de sa conduite politique n'était, en 1 8 -" > 0 . un mystère pour personne, et le souvenir de son role„en . 181 •'>
LOUIS BLANC
lui avait attiré de vives attaques. Il s'en inquiétait peu : fidèle dans ses amitiés, pour que nul n'eût à se repentir d'avoir compté sur sa fortune, il avait toujours affecté de mépriser ses ennemis, afin qu'on ne le soupçonnât pas de les craindre. Son talent consistait à dissimuler sous la solennité de l'expression etla pompe des formules une extrême pauvreté de vues et des sentiments sans grandeur. Sa parole, cependant, avait de l'autorité; et son désintéressement, la gravité de sa vie, ses vertus domestiques, l'austérité de ses manières, lui donnaient du relief au milieu d'une société frivole et cupide. Ajoutez à cela qu'il avait, comme Casimir Périer, l'art d'ennoblir les vulgaires desseins et de servir en paraissant régner.
Paris avait soudainement changé de physionomie. Les magasins se rouvraient, les affaires tendaient à reprendre leur cours. Un des derniers actes de la commission municipale fut de proroger de dix jours l'échéance des effets de commerce. La suspension de toutes les relations commerciales, qui avaient pour quelques-uns une cause réelle de ruine, fut pour d'autres un prétexte d'improbité. En agitant les sociétés, on fait toujours monter un peu de limon à la surface.
Le 31, à cinq heures du matin, Charles X arriva à Trianon. Le Dauphin était resté à Saint-Cloud, qu'il ne quitta qu'à midi. Mais, avant de partir, il voulut tenter un dernier effort. Une compagnie était postée à une extrémité du pont de Sèvres, et de L'extrémité opposée partaient de nombreux coups de fusil. Sur l'ordre du Dauphin, le duc de Lé\ is se rend auprès des troupes pour les engager à la résistance. Le chef de bataillon qui les commandait était immobile à la tète du pont, les bras croisés sur sa poitrine, et comme livré à une méditation profonde. Le due de Lévis lui adresse la parole : c'est en vain. Instruit de cette scène, le Dauphin arrive au galop, el se rriel à haranguer les troupes. Pas un mouvement, pas un cri. Désespéré, il pousse son cheval sur le pool; niais, voyant qu'il n'est pas suivi, il regagne Saint-Cloud, partagé entre la colère et la honte.
La compagnie dont le Dauphin venait d'interroger le zèle était commandée par M. Quartery. Sa défection livra au peuple un pièce de canon et le pont de Sèvres.
A Saint-Cloud, le prince donna l'ordre du départ. Tant d'humiliation avait altéré ses traits et augmenté le désordre de ses idées. En passant devant le front du 6e de la garde, il s'arrêta en face du colonel et lui dit : « Eh « bien ! le 3e a passé : pouvez-vous compter « sur vos hommes? » Le colonel répondit avec dignité que chacun remplirait son devoir. Le prince fit quelques pas sans prononcer une parole ; mais apercevant un soldat dont le col était attaché négligemment : '< Vous êtes bien mal colleté, lui cria-t-il. » Un mouvement involontaire d'indignation se lit dans les rangs : les soldats pouvaient juger de ce que valent, contemplés de près, tous ces dominateurs de nation !
Le signal de la retraite ayant été donné, l'artillerie et le 1" de la garde prirent la route de Villeneuve-l'Etang, pendant que les voltigeurs du 6e essayaient d'arrêter à coups de fusil les éclaireurs qui montaient en courant la grande avenue du Château. Cette fuite précipitée, cette fuite sans combat, blessai! profondément les troupes restées iideles . Dans leur dépit, dont le respect adoucissait à peine l'expression, plusieurs grenadiers retournèrent leurs bonnets à poils, comme pour faire face, autant qu'il était en eux, aux insurgés qui les poursuivaient. Les officiers marchaient la tète basse, et quelques-uns versaient des Larmes.
A leur arrivée à Versailles, les régiments furent entassés pêle-mêle, partie sur La place d'Armes, partie dans une plaine en avant de la grille du Dragon. Aucune mesure de prévoyance n'avait été prise, et les officiers eurentbeaucoup de peine à procurerdes vivres
a leurs soldats ;;eeahles de fatigue el de chagrin. Mais à leur douleur se mêlait déjà la colère, et la désertion commença. Le bivouac durait depuis quelques heures et les troupes n'avaient pas encore été passées en revue. On se demandait avec surprise dans les rangs ce qui retenait les princes si loin de ceux
IIISTOIKK DE DIX ANS
don i leur présence aurait encouragé la constance et ranimé l'ardeur. Témoins des progrès du mécontentement général, .M. Sala H mi de ses camarades, tous deux officiers <1 u (>" de la garde, se rendirent ;iiix grilles de Trianon; mais, avant rencontré en chemin .MM. de Guiche et de Ventadour, ilsapprirenl qu'on allait se mettre en marche. Ils éclatèrent alors, et se plaignirent de l'inconcevable confusion dans laquelle on laissait l'armée royale. « Personne ne commande, disaient- « ils; c'est tout au plus si quelques généraux c< viennent d'un air indifférent se promener «- au milieu de nous, avec dos épaule ttes sur « un habit bourgeois. Los services ne sont " pas régularisés; rien n'est tenté pourrépa- « rer les fautes qui ont jeté partout le décou- « ragement. Que veut-on faire de l'armée? << qu'on le dise. N'est-il pas temps que la vie
« des Cours Unisse, et. (pie relie des camps " ait son tour? » Un ordre de départ fut la seule réponse qu'on lit à ces plaintes militaires.
Bien qu'un nouveau ministère eût été nommé, les anciens ministres n'avaient pas cessé d'accompagner le roi et de délibérer. A Trianon, ils tinrent conseil. M. de Guernon-Ranville fui d'avis que le roi ne pouvait pas rentrer dans Paris avant la soumission des rebelles; qu'il n'avait plus qu'un parti à prendre : se retirer à Tours, y convoquer surle-champ les deux Chambres, tous les généraux,les plus hauts fonctionnaires publics, et les dignitaires du royaume. Selon M. de Guernon-Ranville, c'était le meilleur moyen de désorganiser l'insurrection et d'en déconcerter les chefs. Cette opinion fut adoptée, et, en conséquence, on rédigea plusieurs circulaires. Clles n'attendaient plus que la signature de Charles X. et il se montrait disposé à la donner. Mais il changea tout à
COUp de résolution, et le lit savoir à ses ministres, qui, désespérés de tant de vacillations, déchirèrent les circulaires, dont le
bassin de Trianon recul les morceaux.
11 est certain que le roi ne pouvait se ré soudre à prendre un parti. Le séjour de Trianon le retenait par mille liens, mais il \
était environné de périls. Sur tes instances de M de La Rochejacquelin, et sur les avis inquiétants du généra] Bordesoulle, il te dérida enfin à ne pas prolonger davantage cette première halte de la royauté. I.'- voyage de Rambouillet fut résolu, et les troupes durent se diriger vers Trappes. Elles se Durent en mouvement, après avoir déchiré les gibernes abandonnées par les déserteurs, et jeté dans le canal du parc plusieurs des fusils dont la plaine était jonchée. Le désordre de cette retraite nocturne ne peut se comparer qu'aux suites d'une véritable défaite. Artillerie, infanterie, cavalerie, roulaient pêle-mêle dans les ténèbres, des coups de fusil tirés en l'air ou dans les bois, faisaient craindre à chaque instant quelque attaque nouvelle. C'était plus qu'une retraite, c'était une déroute.
La famille royale, de son côté, avait fait tous ses préparatifs de départ. Il avait été convenu que le général Bordesoulle resterait à Versailles à la tète de sa division : que le Dauphin irait coucher à Trappes, et enfin que Charles X partirait à cheval par une route, taudis que la duchesse de Berri et ses enfants prendraient en voilure une route différente, de manière, cependant, à le rejoindre au sortir des bois, sur le chemin de Rambouillet.
Avant de quitter Trianon. le roi y entendit la messe dans une grande pièce OÙ se trouvait une chapelle contenue dans une armoire.
Quand on vint l'avertir de l'heure du départ. on le trouva plongé dans un recueillement pieux et mélancolique. Il traversa les salles solitaires de ce palais de Louis XIV, marchant avec beaucoup de lenteur et se retournant de distance en distance, comme attendri par quelques souvenirs. Il était mi nui l. lorsque cette famille condamnée arriva au château de Rambouillet Il y avail Beize ans à peint qu'une catastrophe ron moins terrible avait conduit dans ce même château l'impératrice Marie-Louise, fuyant le sort des batailles,
fuyant sou père, et emportant avec elle par
tes chemins les dieux pénates de l'Empire.
Ces jardins où !c jeune Henri allait folâtrer, en attendant L'heure si prochaine de l'exil, le roi de Rome enfant les avait foulés, lui aussi,
LOUIS BLANC
avec une égale insouciance et dans une infortune à peu près semblable. Rapprochements dont la singularité est devenue banale! redites éternelles du destin ! Les fugitifs descendirent dans la cour, déserte en ce moment et muette. La lune seule éclairait les fenêtres de la tour. Le petit duc de Bordeaux s'était endormi dans les bras de son gouverneur. Charles X, fatigué, laissait tomber sa tête sur sa poitrine, et pleurait. Suffisamment préparé, — il le prouva plus tard — pour une
La Dauphiiie, duchesse d'Angoulème. (17*8-1851.)
ruine complète, il ployait sous les commencements de son malheur.
Le lendemain, les troupes arrivèrent de Trappes. A l'entrée de la forêt de Rambouillet est un petit village nommé le Péray : plusieurs régiments s'y arrêtèrent, d'autres gagnèrent la ville. Le 2e d'infanterie de la garde campé à gauche et à droite de la roule, forma l' arrière-garde avec le 3e et la gendarmerie. Là, quelques précautions furent (irises : on se couvrit de postes avancés. Mais un découragement sans remède avait atteint déjà une partie des troupes. La route était à chaque instant sillonnée par des malles -
poste et des diligences surmontées du drapeau tricolore ; des insurgés passaient à cheval, sous les yeux du soldat, sans que l'ordre de les arrêter fût donné ; l'armée enfin, privée de chef, ignorant l'état des choses, incertaine sur ce qu'elle devait faire comme sur ce qui lui était permis de désirer ou de craindre, ne ressemblait plus qu'à une troupe de fugitifs. Un moment vint où toute r arrière-garde s'ébranla, et parut disposée à reprendre le chemin de Versailles. Averti de ce mouvement, le général de La Rochejacquelin accourt; il fait battre le tambour, il fait prendre les armes, et, s'adressant aux troupes avec une émotion éloquente, il invoque leur honneur, les ramène au souvenir de leur serment et au respect de leur drapeau. Vive le roi! crièrent alors les soldats, et cette impulsion donnée à la fidélité militaire fut si vive, qu'un voltigeur du 2e ayant voulu déserter, ses camarades levèrent sur lui leurs l sabres.
Une scène d'enthousiasme avait eu lieu J dans la matinée : la Dauphine était arrivée i de Dijon à Rambouillet, à travers des périls ! évités au moyen d'un déguisement. Cette princesse avait la voix rude, le front sévère. ! l'abord glacial ; et le malheur qui l'avait prise au berceau, semblait avoir tari en elle toutes les sources de la sensibilité. Les gardes l'aimaient cependant, parce qu'elle avait toujours témoigné aux défenseurs les plus intimes des personnes royales une sollicitude j active et prévoyante. Quand elle traversa le camp, ils se précipitèrent sur son passage. Elle les salua en pleurant, et eux, ils agitaient leurs épées avec des cris fidèles. Mais c'était la dernière explosion d'un dévoùment qui, faute d'être encouragé, devait bien vite s'éteindre.
En apercevant celte princesse dont les yeux avaient renfermé tant de larmes. Charles X s'avança, les bras étendus, vers la fille de Louis XVI, et des sanglots se mêlèrent à ces premiers embrassements. n .Nous voilà, je l'espère, réunis pour toujours, » dit la Dauphine.
A Rambouillet, château de plaisance, de-
HISTOIKK l)F DIX ANS
meure somptueuse où tant de princes avaient oublié dans les plaisirs combien il faut que 1(5 peuple souffre pour qu'un roi s'amuse; à Rambouillet, où, le 26 juillet, Charles X luimême était allé se délasser des fatigues de la (•liasse, pendant que ses ordonnances embrasaient Paris, il y avait tout au plus en ce moment de quoi héberger cette famille en fuite. Pour payer les dépenses de bouebe de sa maison militaire, le roi de France en fut réduit à vendre son argenterie. La Daupbine ne put se procurer des vêtements nouveaux, et se plaignit de manquer de linge. Enfin, comme pour mettre le comble à tant d'amertumes, le colonel du 15e léger alla ce jour-là remettre au roi son drapeau. Treize hommes l'accompagnaient : le reste avait déserté.
Les gardes-du-corps s'étaient répandus dans le parc et avaient tué un grand nombre de pièces de gibier dans la faisanderie : ce fut une des plus vives douleurs de Charles X; car son Ame n'étant pas assez forte pour son rôle, il tenail plus aux petits avantages de la grandeur qu'à la grandeur elle-même. Le chasseur se retrouvait presque inconsolable dans le roi résigné.
Le 1er août, le duc d'Orléans reçut une ordonnance de Charles X ainsi conçue :
« Le roi, voulant mettre fin aux troubles « qui existent dans la capitale et dans une « autre partie de la France, comptant d'ail- « leurs sur le sincère attachement de son « cousin le duc d'Orléans, le nomme lieute- « nant-général du royaume.
« Le roi ayant jugé convenable de retirer .( ses ordonnances du 25 juillet, approuve « (pie les Chambres se réunissent le 3 août, h et il veut espérer qu'elles rétabliront la ■< tranquillité en France.
« Le roi attendra ici le retour de la per- « sonne chargée de porter à Paris cette dé- « claration.
« Si on cherchai! à attenter à la vie du roi « et de sa famille, ou à sa liberté, il se dé- « fendrait jusqu'à la mort.
« Fait à Rambouillet, le I" août.
« Charles. »
Ce message parvint au Palais-Royal a sept
heures du malin. M. Dupin aîné s'était déjà rendu chez le duc d'Orléans. Tremblant de perdre le bénéfice d'une royale amitié, M. nupin conseilla au prime de faire au mest de Charles X une réponse énergique et propre a séparer nettement la cause de la maison d'Orléans de celle de la branche aînée. Il alla jusqu'à se charger de la rédaction de cette réponse. La lettre qu'il écrivit était rm: sans pitié. Le dur d'Orléans la lut. la mit
Dupont (de L'Eure.) — (1767-1855 .
lui-même sous enveloppe, et il présentait à la bougie le morceau de cire qui devait servir à la cacheter, Lorsque, paraissant se raviser tout à coup : « Ceci est trop grave, dit-il. ■ pour (pie je ne consulte pas ma femme.
Il [tasse dans une pièce voisine, et reparait quelques instants après, tenant à la main la même enveloppe, qui fut remise à l'envoyé de Charles X. La lettre (pie cette enveloppe contenait émut doucement le vieux monarque : elle était affectueuse et pleine de témoignages de fidélité. Charles \ en fut si touché (pie, dès ce moment, toutes ses Incitations s'évanouirent. Charles X n'avait ja-
LOUIS BLANC
mais eu pour le duc d'Orléans la même répugnance que beaucoup d'hommes de la Cour. Et il en avait donné récemment une preuve éclatante, en ordonnant au général Trogof de confisquer tous les exemplaires des Mémoires de Maria Stella, libelle dirigé contre le duc d'Orléans, et que les courtisans faisaient circuler à Saint-Cloud avec une joie maligne. Il fut donc charmé de trouver dans ce prince le protecteur de son petit-fils, et convaincu que la loyauté du duc d'Orléans était la meilleure garantie de l'avenir royal destiné au duc de Bordeaux, il réalisa sans retard un projet qu'il n'avait encore conçu que vaguement. Non content d'abdiquer la couronne, il usa de l'empire absolu qu'il exerçait sur le Dauphin pour le faire consentir, lui aussi, à une abdication, et il crut au salut de sa dynastie.
Cependant, au sortir de la scène qui vient d'être décrite, le duc d'Orléans donnait audience à tous les hauts personnages qui venaient adorer déjà sa fortune. M. Laffitte, que le prince avait fait prévenir, fut devancé au palais par MM. Casimir Périer, de Broglie, Guizot, Dupin, Sébastiani, Mole, Gérard. Cet empressement étonna un peu M. Laffitte, qui se croyait le droit d'être reçu avant tous les autres. Mais le duc d'Orléans s'avança vivement au devant de lui, et l'entoura de caresses familières, tandis que les assistants, pour plaire au prince, renchérissaient sur les hommages rendus à la puissance du favori. Le duc d'Orléans savait combien les flatteries qui viennent de haut sont irrésistibles. Il connaissait, d'ailleurs, M. Laffitte. Le prenant par le bras, avec une sorte de laisser-aller affectueux, et se retournant vers les intimes : ((Messieurs, dit-il, suivez-nous. » Et il entraîna dans l'appartement voisin l'opulent plébéien, charmé, lasciné par ce seul mot qui semblait lui promettre une si large part dans le maniement des affaires publiques. Après quelques paroles destinées sans doute à tempérer par les apparences de la modestie l'éclat d'une subite élévation, le duc d'Orléans raconta d'un air mystérieux le message par lequel Charles X
le nommait lieutenant-général du royaume. Il ajouta que ce qu'on en faisait n'était que pour le compromettre aux yeux des révolutionnaires, et qu'à un trait pareil il reconnaissait bien la branche aînée. Il poussa si loin l'amertume de sa plainte, que M. Laffitte prit la défense de Charles X devant celui qui allait s'emparer de sa couronne.
Le duc d'Orléans reçut, dans cette même journée, la commission municipale, qui venait déposer en ses mains tous les pouvoirs de la révolution. Le prince avait été de fort bonne heure instruit de cette démarche par une lettre dont les collègues de M. Mauguin lui avaient dérobé la connaissance, parce qu'ils redoutaient son opposition. Ainsi, chacun se hâtait vers la puissance nouvelle. Le duc d'Orléans accueillit avec beaucoup d'affabilité la députation. à la tête de laquelle était le général Lafayette. Au moment où les commissaires sortaient, un aide-de-camp se pencha à l'oreille de M. Mauguin, et l'introduisit dans un cabinet où M. Guizot rédigeait une réponse à la lettre par laquelle la commission municipale avait résigné ses pouvoirs. M. Guizot fit part à son collègue de la réponse qu'il écrivait pour le compte du lieutenant-général. Le prince y remerciait le gouvernement de l'Hôtel-de-Yille du patriotisme qu'il avait déployé, acceptait sa démission, mais le priait de rester en permanence en attendant de nouveaux ordres.
« Des ordres! s'écria vivement de M. Mau- « guin. — Ah! ce mot vous paraît trop rude, « reprit M. Guizot. Eh bien ! je vais écrire « instructions. » Hommage puéril et dérisoire à une autorité qui était venue proclamer elle-même son néant !
Au reste, pour couvrir ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans cet empressement à désarmer la révolution, les chefs de la bourgeoisie éclataient en démonstrations patriotiques. Les journaux célébraient la grandeur des Parisiens sur le ton de l'épopée. Des souscriptions étaient ouvertes de toutes parts ; adoucissement amer au deuil de tant de familles! On faisait le compte des morts, on s'intéressait nu sor! des blp.ssés; en un
illSTOIHK I» i: DIX ANS
mot, on étourdissait le peuple avec son enthousiasme. Au milieu de ces distractions héroïques et touchantes, les menées des amhitieux paraissaient moins.
Les hôpitaux étaient encombrés de blessés. On résolut au Palais-Royal de leur faire une solennelle visite. La duchesse d'Orléans, Madame Adélaïde, et les princesses Louise, .Marie et Clémentine, se rendirent à l'IIôtel- Dieu, accompagnée de MM. Barbé-Marbois, de Berthois, Alexandre de Laborde, Delabcrge, Degousée, etc.. En entrant dans ces funèbres dortoirs, où tant de souffrances étaient rassemblées, les jeunes princesses éprouvèrent un saisissement douloureux. La duchesse d'Orléans ressentit une vive émotion, à peine tempérée par la gravité naturelle de son maintien. Trop élevée par sa piété au-dessus des choses de ce monde, pour abaisser à un calcul d'intérêt un acte d'humanité, elle adressa de douces paroles aux premiers blessés que le hasard plaça sur son chemin : c'étaient des gardes-royaux. « Est-ce pour consoler nos ennemis que ces « dames viennent? » murmura d'une voix éteinte un combattant de juillet. Ces paroles avaient frappé l'oreille de M. Degousée, qui donnait le bras à la princesse Clémentine. Il s'approche rapidement de la duchesse d'Or- Iimiis et lui dit : « Madame, ceci n'est pas « seulement une visite d'humanité, c'est une « visite politique; » et il montrait du doigt un lit surmonté d'un drapeau tricolore. Dans ce lit était un jeune homme à qui un boulet avait emporté une jambe. Le feu de la lièvre et celui de l'enthousiasme brillaient dans ses yeux. Madame Adélaïde courut à lui, et. comme elle se répandait en paroles pour le consoler, il dit en levant ses regards vers le drapeau placé sur sa tète : « Voilà nia récom- « pense. — D'où ètes-vous, continua Mail dame Adélaïde. — De Randan. — Ah! « tant mieux. .Nous avons là un château : « vous y passerez votre cim\ aleseence, n'est-
« ce pas! o El se tournant vers M. Degousée, la princesse lui demanda à voix basse : « Eh « bien, êtes-vous content? » Le soir, M. Degousée dîna au Palais-Royal. Au moment
où il se retirait, M. de Berthois lui dit: « Vous oe ferez pas votre chemin ici. Vous '( dites îles vérités utiles, mais vous les dites « trop crûment. a
On sait ce qui avait déterminé Charles X à abdiquer avec tant d'insouciance. Le Dauphin s'était soumis sans murmure aux volontés de son père; mais il en gémissait à l'écart, et les suites d'une abdication M peignaient à son esprit sous les plus noires couleurs. Toutefois, il aurait cru calomnier ta descendance de Louis XIV, en prêtant à an prince de son sang- l'intention d'usurper la couronne. Ces sentiments étaient ceux de la Dauphine. Dans un entretien qu'elle eut, dans la journée du 2 août, avec un des plus lidèles serviteurs de son mari, elle ne parut préoccupée que d'une crainte : elle se demandait si, sous les auspices du duc d'Orléans, et au milieu des orages d'une régence, le jeune Henri ne serait pas élevé dans des principes contraires aux traditions de la monarchie et de l'Eglise. De sou côté, Charles X, je le répète, ne pensait pas que sa chute pût eut rainer celle de son petit-iils, surtout dans une crise que le premier prince du sang était en mesure de dominer. Sa confiance à cet égard était si grande, qu'il manda auprès de lui le général de Latour-Foissac, et lui donna, en présence du baron de Damas, diverses instructions relatives a la rentrée du duc de Bordeaux dans Paris. Il lui prescrivit en même temps de disposer, selon les convenances du moment, des troupes qui se trouvaient encore dans la capitale. Enfin, il lui remit l'acte d'abdication dont on lira plus bas la teneur, en le chargeant de l'aller porter an duc d'Orléans.
Le généra] de Latour-Foissac partit aussitôt de Rambouillet, el arriva au Palais- Royal dans la soirée duâ août. Il pénètre dans la demeure du prince, et demande à être introduit. L'aide-de-camp auquel il s'adff SS lui répond par un relus formel : le général insiste; il s'annonce comme un envoyé de Charles \. Nouveau relus de la part de l'aidede-camp. « .Mais. Monsieur, s'écrie le général « de Latour-Foissac, il v va de nos intérêts
•lâs
LOUIS BLANC
« les plus chers:le message dont je suis « chargé est de la plus haute importance. » L'aide-de-camp avait sans doute reçu des ordres positifs, car il demeurait inflexible. Il se contenta de dire à l'envoyé de Charles X qu'il y avait séance le lendemain à la Chambre des députés, et qu'il ajournât son message. L'étonnement de M. Latour-Foissac était au comble. En arrivant au Palais-Royal, il avait remarqué des hommes du peuple couchés jusque sur les marches de l'escalier; il avait été frappé de la liberté avec laquelle on circulait dans le palais ; et le mouvement qui y régnait lui avait même rappelé de dramatiques souvenirs. Il ne pouvait donc concevoir que là où de simples curieux étaient admis sans façon, il ne pût se faire admettre, lui, messager d'un roi vaincu, mais non encore détrôné, lui qui venait porter l'abdication de ce roi au lieutenant-général du royaume. Il conclut de ce rapprochement bizarre que le duc d'Orléans avait été prévenu de sa visite par de secrets émissaires, et qu'il avait résolu de l'éviter, soit pour ne pas livrer à un envoyé de Charles X le secret de ses desseins qu'aurait trahi peut-être le jeu de sa physionomie, soit pour n'avoir pas à s'enchaîner, devant un intermédiaire officiel, par des engagements trop précis.
Dans l'embarras où le plongeaient ces suppositions, M. de Latour-Foissac prit le parti de se rendre chez le duc de Mortemart et de réclamer ses bons offices. Ils montèrent tous deux en voiture et se dirigèrent vers le Palais- Roval. Le fiacre s'étant arrêté, le duc de Mortemart en descendit seul, reçut la dépèche des mains de M. de Latour-Foissac, et promit de ne la remettre au prince qu'après avoir fait tous ses efforts pour amener l'entrevue désirée. Il reparut quelques instants après. Le duc d'Orléans avait pris la dépêche, et refusait formellement de recevoir celui à qui Charles X l'avait confiée.
Ne pouvant rien obtenir, le général de Latour-Foissac demanda qu'on lui permit, au moins de voir la duchesse d'Orléans pour Laquelle il était chargé de deux lettres, l'une de madame de Gontant, l'autre de -Ma-
demoiselle. Il fut plus heureux cette fois, et grâce à l'intervention du neveu de M. de Mortemart, qui était lié avec le fils du duc d'Orléans, on l'introduisit dans l'appartement de la princesse. A la lecture de la lettre que lui écrivait d'une main novice encore l'enfant dont elle avait tant de fois reçu les caresses, la duchesse d'Orléans se mit à pleurer. Elle ne cacha rien de la douleur que lui causait cette récente et terrible catastrophe mais elle ne s'expliqua point sur les projets de son époux, se bornant à dire que la famille royale pouvait compter sur lui, et qu'il était un honnête homme.
L'acte d'abdication, apporté par M. de Latour-Foissac, était conçu en ces termes :
« Je suis trop profondément peiné des « maux qui affligent ou qui pourraient me- '< nacer mes peuples, pour n'avoir pas « cherché un moyen de les prévenir. J'ai « donc pris la résolution d'abdiquer la coûte ronne en faveur de mon petit-fils.
« Le Dauphin, qui partage mes senti- « ments, renonce aussi à ses droits en face veur de son neveu.
« Vous aurez donc, en votre qualité de « lieutenant-général du royaume, à faire « proclamer l'avènement de Henri V à la « couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes « les mesures qui vous concernent pour « régler les formes du gouvernement pence dant la minorité du nouveau roi. Ici, je « me borne à faire connaître ces dispositions : « c'est un moyen d'éviter bien des maux.
« Vous communiquerez mes intentions « au corps diplomatique, et vous me ferez « connaître le plus tôt possible la proclama- « tion par laquelle mon petit-fils sera re- « connu roi sous le nom de Henri V.
« Je charge le lieutenant-général de Lace tour-Foissac de vous remettre cette lettre. « 11 a ordre de s'entendre avec vous sur les « arrangements à prendre en faveur des « personnes qui m'ont accompagné, ainsi « que sur les arrangements pour ce qui me « concerne et le reste de ma famille.
« Nous réglerons ensuite les autres me-
Il ISTO lit K DE DIX WS
Le peuple se rendit en équipage dans la#cour du Palais-Royal. (Paye 141.
" sures qui seront la conséquence du chan- « gement de règne.
« Je vous renouvelle, mon cousin, l'as- « surance des sentiments avec lesquels « je suis votre affectionné cousin.
« Charles. »
11 était singulier que Charles X eût rédigé sous forme de lettre l'acte important qui changeait Tordre de successihilité à la couronne. Une pareille négligence était remarquable, surtout de la part d'un monarque observateur scrupuleux des lois de L'étiquette. Mais les assurances de dévoùment contenues dans la lettre du duc d'Orléans avaient ferme L'esprit de Charles X à la défiance* La manière même dont l'acte d'abdication fui rédigé en était une preuve solennelle. Le duc d'Orléans, dans cet acte, était considéré comme le protecteur naturel de l'enfance de Henri V, et on le laissait arbitre suprême de
toutes les mesures que pouvait commander la fatalité des circonstances.
Quel parti allait prendre le Lieutenantgénéral? Une issue honorable était ouverte à ses désirs, quelque audacieux qu'ils pussent être, et son ambition était trop bourgeoise pourle poussera d'héroïques ardeurs. En prenant sous sa tutelle la royauté d'un enfant, il conciliait avec les jouissances du pouvoir ce respect du principe de Légitimité, qu'il n'était peut-être pas sans périls de violer, et il s'assurait les bénéfices île la monarchie sans en ébranler les fondements. Voilà ce ipie pensèrent toui d'abord ceux qui croyaient lire dans L'âme du prince, et M. Sébastian i tint un Langage conforme à ces sentiments. D'autres étaient convaincus, comme Bélanger, (pie celait tout risquer que de ne pas précipiter les choses, et qu'il fallait, sous peine d'exciter de nouvelles tempêtes, prendra une résolution qui eût la puissance de tout
nui
LOUIS BLANC
ce qui est net et décisif. Au milieu de ces opinions diverses, le prince ne hasardait aucune démarche éclatante, et parlait sans cesse de sa répugnance naturelle pour les soucis d'un aussi grand pouvoir. Mais, en même temps, il s'expliquait avec vivacité sur les inconvénients d'une régence et sur les soupçons auxquels ouvrait naturellement carrière toute situation indécise ; on racontait même qu'il avait dit à ce sujet: « Henri Y « n'aurait qu'à avoir une douleur d'en- « trailles, je passerais en Europe pour un « empoisonneur. »
Charles X à Rambouillet se trouvait encore à la tête déplus de 12,000 hommes, et, quoique déchue, cette royauté était gardée par trente-huit bouches à feu. Un tel voisinage ajoutait aux embarras d'une position qui, par elle-même, exigeait déjà tant de réserve. Il était à craindre, d'ailleurs, que la duchesse de Berri ne se résolût avenir confier son fils à la générosité du peuple parisien. On n'ignorait pas, au Palais-Royal, que le conseil en avait été donné à la princesse par la duchesse de Gontaut. Il fallait à tout prix conjurer une semblable démarche et trouv.er le moyen de forcer Charles X à s'éloigner. Il fut donc convenu que, sous prétexte de le protéger contre les éclats de la colère publique, on lui enverrait des commissaires chargés de hâter son départ et de l'accompagner en lui faisant honneur. Le choix du prince tomba sur MM. de Trévise, Jacqucminot, de Schonen, Odilon Biarrot. Mais, comme il était douteux que ces messieurs trouvassent accès auprès de Charles X, on leur adjoignit, sur l'avis de M. Sébastian!, le duc de Coigny, qui devait leur servir d'introducteur, et donner à leur mission un certain caractère de protection respectueuse. L<> duc de Trévise allégua, pour refuser, un motif futile ; et, par nu singulier retour de l;i fortune, l'homme qu'on lui donna pour suo cesseur fui le maréchal .Maison, le même
qui. en L814, était allé recevoir le l'ivre aîné
de ee monarque qu'on chassai! maintenant, presque sous les yeux d'un prince de la famille.
Les commissaires choisis pour cette mission se rendirent au Palais-Royal. Le duc d'Orléans leur dit que c'était Charles X luimême qui réclamait une sauvegarde, et tout en leur donnant ses instructions, il témoigna pour la branche ainée des sentiments pleins de bienveillance. M. de Schonen lui ayant demandé ce qu'ils auraient à faire, si on leur remettait le duc de Bordeaux. «Le « duc de Bordeaux! s'écria vivement le « prince, mais c'est votre roi! » La duchesse d'Orléans était présente. Profondément attendrie, elle s'avança vers son époux e'I se jeta dans ses bras en disant : « Ah! vous « êtes le plus honnête homme du royaume. >•
Le duc d'Orléans avait préparé toutes choses pour l'embarquement et l'exil de la dynastie vaincue. Le général Hulot fut envoyé à Cherbourg-, et reçut le commandemen! des quatre départements qui séparent h:
capitale de la mer, dans la direction de la Grande-Bretagne. On enjoignit aussi, dès le 2 août, à M. Dumont d'Urville de partir pour le Havre en toute hâte et d'y fréter deux bâtiments de transport.
En même temps on imprimait dans le Courrier français, feuille dévouée à rétablissement d'une dynastie nouvelle, un article tendant à prouver l'illégitimité du duc de Bordeaux '.
1 Les propositions que M. le due de Wtortemart est venu faire à la Chambre des pairs eu laveur du duc de Bordeaux vont ramener l'attention sur une question qui pourra être enfin examinée et discutée librement. Nous nous bornerons à publier aujourd'hui la première pièce insérée dans les journaux anglais du temps; elle n'a jamais paru en France, sa publication esl toul à l'ail opportune; elle plèle les rapprochements qu'on a laits jusqu'ici entre la famille des Stuart el celle des Capet.
Voici la teneur de ce document, intitule : Protesh
du ■'"'■ d'Orléans, ci rendu public a Londres en novembre 1NJ< I :
<, S. A. R. déclare par les présentes qu'il proteste formellement contre le procès-verbal date du 29 dernier, lequel acte prétend établir que l'enfant nommé Charles-Ferdinand-Dieudonné est îils Légitime de s. A. H. Madame la duchesse de Berri.
» Le due d'Orléans produira eu temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l'origine de l'enfant et de sa mère; il produira toutes les pi. saires pour
rendre manifeste que la duchesse de Berri n'a jamais
enceinte depuis la mort infortunée de son èpOUX, et il signalera les auteurs de la machination dont cette lies faible princesse a été l'instrument.
« lia attendant qu'il arrive un moment favorable pour
A quatre heures du soir, les commissaires se mirent enroule. Il était nuit quand ils atteignirent Les avant-postes de l'armée
royale. Elle campait dans la forêt à droite et à gauche de la route. A la lueur (1rs feux qui étaient allumés de distance en distance,
les commissaires crurent apercevoir des visages menaçants, et virent briller des épées nues. Ils gagnèrent cependant Rambouillet,
protégés par le nom du duc de Coigny. Prévenu de leur arrivée, Charles X refusa de les recevoir. Il trouvait étrange qu'on lui envoyât quatre hommes pour le garder au milieu de son armée. Il fit répondre aux commissaires que les usages de sa royale maison ne lui permettaient pas de leur donner audience à pareille heure, mais qu'il leur offrait, pour la nuit, l'hospitalité du château. Les commissaires retournèrent à Paris en toute hâte, et coururent rendre compte des résultats de leur voyage. Le duc d'Orléans, qui était au lit, alla lui-même ouvrir, et les reçut sans s'être donné la peine de s'habiller. Les deux monarchies étaient ainsi mises en présence : à Rambouillet, le respect de l'étiquette poussé jusqu'à la témérité; au Palais- Royal, le mépris des formes poussé jusqu'à l'oubli des plus vulgaires convenances. Les commissaires ne manquèrent pas de remar-
dévoiler toute cette intrigue, le duc d'Orléans ne peut B'empâcher d'appeler l'attention sur la scène fantastique qui, d'après te susdit procès- verbal, a été jouée au pavillon Marsan.
« Le Journal de Pm-is, que tout le monde sait être un journal confidentiel, annonça le 20 août dernier le prochain
accouchement dans les termes suivants :
« Des personnes qui OUI l'honneur d'à pprocher la prin-
(i cesse nous assurent que l'accoucbemenl de S. A. R. n'aura ! ciue du 20 au 28 septembre.
» Lorsque le 28 septembre arriva, que se passa-t-il dans les appartements de la duchesse ï
« Dans la nuit du 28 au 29, a deux heures du malin. toute la maison était COUChée et les lumières éteintes; a
deux heures et demie la princesse appela; mais la dame de Vathaire, sa première femme de chambre, était endormi-- : la dame Lemoine, sa garde, était absente, et le sieur Deneux, l'accoucheur, était déshabillé.
Alors la scène changea : la dame Bourgeois alluma une chandelle, et toutes les personnes qui arrivèrent dans la chambre de la duchesse virent un entant qui n'était pas
encore détaché du sein de la mère.
Biais comment cet enfant était-il place' « Le médecin Baron déclare qu'il vit l'enfant place bot
sa mère et non encore détaché d'elle.
h Le chirurgien Bougon déclare que l'enfant était placé
sur sa mère et encore attaché par le Cordon ombilical.
quer le contraste. Ce monarque en caleçon, qui était devant eux, leur parut plus digne que l'autre de commander à un grand peuple, en vertu d'un droit mystérieux. Faibles
rspiiis qui, dana cette religion de l'étiquette, n'avaient vu qu'une monarchie qui s'écroule en un jour, tandis qu'ils auraient [m y voir une monarchie qui se maintient pendant plusieurs sin-lcs! Il faut à l'enfance des ciétés des grelots dont elle s'amuse et qui la puissent étourdir. Des puérilités traditionnelles, voilà de quoi se compost' la majesté des rois. Supprimer la sottise humaine, c'est supprimer les empires qui durent.
Le rapport des commissaires trouva le lieutenant-général dans des dispositions bien différentes de celles qu'il avait manifestées la veille à l'égard de sa famille. « Qu'il parte, « s'écriait-il avec véhémence; il faut abso- « lument qu'il parte : il faut l'effrayer! » Mais, pour l'y contraindre, '«'lait trop peu d'une pacifique ambassade. <>n imagina de la soutenir par une démonstration menaçante. Le colonel Jacqueminot se chargea de la provoquer. Une expédition sur Rambouillet avait d'ailleurs cela d'utile qu'elle poussait hors de Paris tous les hommes effervescents. On était au 3 août; le lieutenant-général se proposait de paraître aux yeux des députés
« Ces deux praticiens savent combien il est important de ne pas expliquer plus particulièrement comment l'enfant était plaee Mir sa mère.
ci Madame la duchesse de Reggio fait la déclaration suivante :
« J'ai été informée sur-le-champ que S. A. R. ressentait « les douleurs de l'enfantement; j'accourus auprès d'elle à
« l'instant même, et en entrant dans la chambre je vi>
« l'enfant sur le lit et non encore détache de sa tue;-
« Ainsi l'enfant était sur le lit. la duché- lit, et
le cordon ombilical introduit bous la couverture.
« Remarquez ce qu'observa le sieur Deneux, accoucheur, qui. à deux heures et demie, fut averti que la duc ressentait les douleurs de l'enfantement, qui a, courut sur-
imp auprès d'elle sans prendre le temps de s'habiller entièrement, qui la trouva dans Bon lit et entendit l'enfant
crier;
Remarque/, ce que dit madame de (îoulard qui. à deux heures et demie, fut informée que la due atait
les douleurs de l'enfantement, qui vint sur-le-c.uunp et entendit l'enfant crier;
o Remarq tr Franque, garde-du-c
de Monsieur, qui était en faction à la porte de S. A. 11.. et qui fut la première personne informée de l'événement par une dame qui le pria d'entrer;
.. Remarque/ ce que vit M. Laine, garde national, qui était en faction à la porte du pavillon Marsan, qui fut in-
LOUIS BLANC
dans l'éclat de sa dignité récente : une diversion pouvait être nécessaire. On envoya dans tous les quartiers des hommes qui criaient : « Charles X menace Paris ' A Rambouillet ! « à Rambouillet! » Au Palais- Royal, on avait fait apporter de chez l'armurier Lepage une grande corbeille remplie de pistolets, que M. de Rumigny distribuait, avec des paquets de poudre, aux élèves de rÉcole polytechnique. Le rappel battit dans la capitale comme aux jours de grands dangers,, et la ville entière s'émut. Il y avait au fond du
Le général Pajol. (1<<2-1842.)
peuple ce bouillonnement qui se voit au sortir des agitations. L'idée d'une campagne
vite par une dame à monter, monta, fut introduit dans la chambre de la princesse, où il n'y avait que le sieur Deneux et une autre personne, et qui, au moment où il entra, observa que la pendule marquait deux heures trente-cinq minutes;
c< Remarquez ce que vit le médecin Baron, qui arriva à deux heures trente-cinq minutes, et le chirurgien Bougon qui arriva quelques instants après;
k Remarquez ce que vitle maréchal Suchel qui étail logé par ordre du roi au pavillon de Flore, et qui, au premier avis que S. A. H. ressentait Les douleurs de L'enfantement, s>' rendil en toute hâte à son appartement, mais n'arriva qu'à deus heures quarante-cinq minutes, et qui fut appelé
pour assister à la section du cordon ombilical quelques
minutes après ; « Remarquez ce qui doil avoir été vu par le maréchal
révolutionnaire aux environs de la capitale tlattait l'imagination mobile des Parisiens, et semblait leur promettre dans un acte de patriotisme une partie de plaisir. Bientôt tout Paris fut sur pied. On ne rencontrait dans les rues que jeunes gens faisant briller sur leur habit noir des baudriers de gendarmes, qu'ouvriers en veste portant des casques et armés de lances ou de carabines. Pour se procurer des chevaux au manège de Kuntzmann, quelques élèves de l'Ecole polytechnique n'eurent qu'à signer leur nom, en indiquant leur qualité, au bas d'un billet ainsi conçu : « Bon pour un cheval. » C'était un immense désordre. Le patriotisme de ces recrues d'un nouveau genre éclatait en rires bruyants, en paroles touchantes, en confuses clameurs. Les hommes habiles, qui avaient compté sur la frivolité de l'esprit français, purent se féliciter de leur clairvoyance. Ils avaient amené le peuple à parodier sa propre grandeur !
Le commandement de cette expédition fut donné au général Pajol, dont le Palais-Royal se défiait et qu'on était bien aise de compromettre à la fois et d'éloigner. Mais, pour surveiller ses démarches, on le crut du moins, le colonel Jacqueminot dut faire partie de l'expédition et résigna ses fonctions de commissaire.
Quant au général Lafayette, absorbé par une foule de préoccupations futiles, il ne vit dans un mouvement si bien préparé que l'élan volontaire de la population, et il donna ordre qu'on fit passer sous le commandement du général Pajol cinq cents hommes par légion.
de Coigny, qui était logé aux Tuileries par ordre du roi, qui l'ut appelé lorsque S. A. R. était délivrée, qui se rendit en hâte à son appartement, mais qui n'arriva qu'un moment après que la section .lu cordon avait eu lieu;
« Remarque/, enfin ce qui l'ut vu par toutes les personnes qui furent introduit.'- après deux heures et demie jusqu'au moment de la section du cordon ombilical, qui eut lieu quelques minutes après deux heures trois quarts. Mais
ou étaient doue les parents de la princesse pendant cette scène, qui dura au moins vingt minutes? Pourquoi, durant un si Long espace de temps affectèrent ils de L'abandonner aux mains de personnes étrangères, de sentinelles et île militaires de tous les rangs? Ce1 abandon affecté n'est-il pas précisément la preuve la plus complète d'une fraude grossière et manifeste? N'est-il pas évident qu'après avoir arrangé la pièce, ils se retirèrent a deux heures et
Mais des craintes très vives le tourmentaient : Lancer celte armée de hasard contre des troupes braves, bien disciplinées, combattant en rase campagne, n'était-ce pas l'exposer à une affreuse boucherie? Aussi, en même temps qu'il signait des ordres si imprudents, il envoyait M. Frédéric Dcgeorge prescrire à la garde nationale d'Arras et à celle d'Amiens de se mettre en marche pour secourir l'aimée expéditionnaire qui, disait-il, risquait fort d'être taillée en pièces.
Cependant, vers six heures du matin, une grande foule stationnait aux abords du Palais-Bourbon. On avait annoncé une séance publique. Les hommes qui avaient pris la révolution au sérieux faisaient remarquer avec amertume qu'il n'était pas convenable de donner à l'ouverture des Chambres la date que Charles X avait fixée; qu'il y avait dans cette continuation du passé quelque chose d'extraordinaire, et qu'on ferait bien de prendre garde aux commencements... Mais ces observations chagrines se perdaient dans l'ivresse d'un si récent triomphe. Enfin, les portes du palais s'ouvrirent, et les députés arrivèrent successivement. A quelques pas de M. Laflitte, qui s'avançait appuyé sur le bras de M. Vassal, M. de Martignac se promenait seul et pensif. MM. Guizot, Dupin, Casimir Périer, Sébastiani, n'avaient rien gardé de leurs terreurs et avaient le visage rayonnant des victorieux. MM. Berryer, Jacquinot de Pampelume, Roger, de Bois-Bertrand, Arthur de la Bourdonnaye, s'entretenaient à l'écart, et leurs ligures abattues contrastaient avec la physionomie géné-
demie, et que, placés dans un appartement voisin, ils attendu ru I 1<- moment d'entrer eu scène et de jouer les rôles qu'ils s'étaient assignés.
« Et en effet, vit-on jamais, lorsqu'une femme de quelque classe (pie ce soit était sur le point d'accoucher, que
pendant la nuit les lumières fussent éteintes, que les femmes placées auprès d'elle t'uss eut endormies, (pie celle qui était plus spécialement chargée de la soigner s'éloignât. que son accoucheur fut déshabillé, et que sa famille, habitant sous le même toit, demeurât plus de vingt minutas sans donner sijnie de vie.
raie. Les pairs de France parurent a leur tour.
Enfin h- 'lin' d'Orléans entra, suivi du dm- ■!»■ .Nemours, monta lentemenl l'estrade, el s'assit sur un pliant. Derrière lui était un trône
de velours brodé de fleurs de lys d'or et surmonté il un dais couronné. De toutes parts s'élevèrent des cris el des applaudissements,
comme on en fait entendre à l'avènement de
Le général Jacqueminot
tous les princes. Le discours du lieutenantgénéral fut beaucoup moins réservé que «fini qu'il avait prononcé le .'il . quand la situation
S. A. H. le duc d'Orléans est convaincu que la nation française et tous les souverains de l'Europe sentiront toutes les conséquences dangereuses d'une fraude si audacieuse et si contraire aux principes de la monarchie héréditaire .et légitime.
■ Déjà la France et L'Europe ont été victimes de l'usurpatiou de Bonaparte. Certainement une nouvelle usurpation de la part d'un prétendu Henri V rameuerait les
mêmes malheurs sur la France et sur l'Europe. a Fait a Fans, le 90 septembre 1830. *
(Courrier Français du 2 uotit 1890.)
LOUIS BLANC
des choses était encore tout à fait incertaine. C'est ainsi qu'il parla de la liberté menacée, et de l'odieuse interprétai ion donnée à l'article 14. Toutefois il fit allusion, en termes convenables, à certaines infortunes augustes; mais, tout en déclarant qu'il les déplorait, il annonça d'un ton solennel à la Chambre qu'il avait ordonné le dépôt dans les archives de l'acte d'abdication de Charles X et du Dauphin. Pour ce qui était du motif de ce dépôt, la reconnaissance tacite du principe de légitimité, il ne s'en expliqua pas. Ce dépôt devait-il profiter au duc de Bordeaux ou à un autre? Sur ce point, le duc d'Orléans laissait les esprits dans le doute.
En attendant, tout se préparait pour l'expédition de Rambouillet. Une multitude frémissante couvrait la place Louis XV et débordait dans les Champs-Elysées. Fiacres, omnibus, cabriolets, voitures de toute espèce, avaient été mis en réquisition pour transporter le gros de l'armée. On arrêtait les équipages des grands seigneurs, et des hommes du peuple les faisant descendre, montaient à leur place. Avocats, médecins, bourgeois de toutes les professions, jeunes gens de toutes les classes, se coudoyaient dans ce vaste pêle-mêle, d'où sortait un indéfinissable bourdonnement. A trois heures la colonne se mit en marche. Elle se composait de quinze mille hommes environ. A l'avant-garde marchaient le colonel Jacqueminot, George Lafayette, et le général en chef qui, n'ayant pu avoir son équipement que pièce à pièce, avait dû, pour le compléter, emprunter au banquier Rothschild ses épaulettes de consul d'Autriche. Jamais expédition ne fut plus précipitée, plus irréfléchie. A la barrière des Bons-Hommes, le général ayant demandé une carte du pays, il se trouva que personne n'avait songé à se munir de cet indispensable élément de toute opération de guerre. Un aide-de-camp du général Pajol fut envoyé en avant pour se procurer une carte, qu'il obtint à la manufacture de Sèvres, de M. Dumas, membre de L'Institut, sur un bon portant la tonte-puissante qualification d'élève (le L'École pol) technique
Ainsi, des milliers d'hommes entreprenaient une route de quinze lieues, sans direction, sans vivres, sans argent, dans un pays dont le passage des troupes avait épuisé les ressources. Il y avait encore à Versailles, que l'expédition devait traverser, les débris de deux régiments. Etait-il prudent de les laisser derrière soi? Cette réflexion, faite par M. Dupoty, fut communiquée au général Pajol par un élève de l'École polytechnique, et ils se rendirent tous les trois à la caserne d'Anjou. Or, telle était la démoralisation des troupes, que la démarche audacieuse de ces trois hommes ne rencontra pas le moindre obstacle. Les soldats offrirent eux-mêmes leurs armes, qui furent sur-le-champ distribuées au peuple, et ils partirent pourMeaux, tandis que le général Pajol, suivi de ses deux lieutenants improvisés, rejoignait la colonne. Les hommes de l'expédition arrivèrent à trois quarts de lieue de Rambouillet, harassés, affamés, et dans le plus épouvantable désordre. La municipalité de Versailles devait livrer six mille rations : elles n'avaient point été livrées. Pour comble de malheur, la colonne s'était grossie de tous les aventuriers qui venaient la rejoindre à travers champs, et de deux mille volontaires rouennais qui avaient marché au secours de Paris. Rencontrés à Saint-Germain par M. Laperche, que le lieutenant-général lui-même leur avait envoyé, ils avaient rejoint à Trappes les derrières de l'armée dont ils formaient le corps de réserve. A Saint-Cyr, M. Degousée enleva huit pièces de canon appartenant à l'Ecole : c'était toute l'artillerie de l'expédition.
Un peu en avant de Rambouillet, la tète de la colonne fut dépassée par une voiture qui allait avec une extrême vitesse. Cette voiture ramenait à Rambouillet le maréchal Maison et MM. Odilon Barrot et de Schonen. A Coignères, ils trouvèrent les chevaux de poste retenus par le général Boyeret Le frère de M. Cadet-Çrassicourt. La présence de ces deux voyageurs mystérieux les frappa de surprise, et ce ne fut qu'après avoir donné la consigne de ne laisser passer personne,
que les commissaires continuèrent leur
route.
La nuit ayant surpris l'expédition à Coignîères, le général Pajol ordonna une balte. Il regardait la défaite, comme inévitable eu cas d'attaque; mais il était dans les habitudes de sa vie militaire de jouer avec l;i fortune et de la braver. Il comptait, d'ailleurs, sur la démoralisation de la garde royale, et on l'entendit répéter, à plusieurs reprises : «Troupes démoralisées, troupes perdues. »
Cependant, quelques jeunes gens qui connaissaient les lieux, vinrent dire au général Excelmans qu'il fallait se porter en avant; que les tirailleurs trouveraient un abri sur dans la Forêt-Verte, située au delà de Coignières; qu'ils pourraient de là menacer sérieusement le château de Rambouillet; que c'en était fait des Parisiens, au contraire, s'ils restaient campés dans une plaine, où il suffirait, pour les mettre en déroute, d'une charge de cavalerie. Sur cet avis, le général Excelmans donna l'ordre à l'avant-garde de continuer son mouvement. Elle avait à peine fait quelques pas, qu'elle rencontra des hommes qui revenaient en toute hâte de Rambouillet et apportaient la nouvelle du départ de Charles X. Ceux qui marchaient au premier rang tirèrent leurs fusils en l'air, en signe de triomphe. Ceux qui suivaient, de leur coté, crurent que le combat s'engageait. L'émotion gagnant de proche en proche, le désordre fut bientôt universel. Pour protéger des troupes naturellement indisciplinables, le général Pajol lit ranger en ligne, .le manière à leur servir de rempart, les voilures qui les avaient transportées. On s'aperçut enfin quece n'était qu'une. fausse alerte, et on bivouaqua sur la roule.
Gomme les vivres manquaient, les uns
pillèrent «les maisons en passant, les autres
se répandirent dans la campagne et eu rapportèrenl des moutons qu'on lit rôtir au feu des bivouacs.
.Mais ces ressources étaient insuffisantes, «•i I»' pain, attendu de Versailles, n'arrivait pas. Al. CJiarras partit pour connaître les
causes de ce retard. Arrivé a Trappes au milieu de l'arriere-garde. il se fait conduire auprès du général Excelmans, qu'il trouve roulé dans son manteau et couché sous un .libre; il lui apprend le but de M mission. Alors, d'un ton où éclatait la colère : h Monte sieur, lui dit le général, si à quatre heure* « du matin les voitures ne sont pas en inar- « che, je vous ordonne de faire fusiller le « préfet de Versailles. — Voulez-vous me « donner cet ordre par écrit? — C'est inutile, « faites toujours. » M. Charras poursuivit sa route : à la barrière de Versailles, où était un poste de gardes nationaux, il demanda deux hommes qui l'accompagnèrent à la préfecture. Il était une heure du matin : le concierge refusait d'ouvrir; on le menaça, il eut peur, prit une lampe, et introduisit dans la chambre du préfet, l'élève de l'École polvtechnique. « Où sont les dix mille rations de « pain qui devaient partir dans la journée, « dit le jeune homme en entrant! » Réveillé en sursaut et frappé de surprise, le préfet répondit qu'il n'était arrivé à Versailles que de la veille, et qu'il avait fait de son mieux. « Votre place, répliqua le messager avec « une brusquerie que justifiaient les circon- « stances, votre place n'est pas au lit, mais « là où se confectionnent les rations, » et il exposa l'ordre qu'il avait reçu. Au mot fusiller, le préfet sauta rapidement à bas de son lit, en promettant qu'avant une heure les voitures seraient en marche pour Rambouillet, « J'attendrai pour vérifier le l'ait, dit « l'aide-de-camp d'un ton sévère. » La physionomie de la révolution de juillet est tout entière OU de semblables scènes, et rien ne
montre mieux quel parti aurait pu tirer des forces ttées de l'insurrection un homme capable de les diriger. Il faisait grand joui quand l'aide-de-camp du général Pajol le rejoignit a Coignères. La nuit n'avait amené aucun accident fâcheux. Parmi les hommes de l'expédition, beaucoup, aocablés de fatigue, s'étaient laissé tomber dans |,>s champs de blé qui bordaient la route et s'y étaient endormis.
De tels ennemis étaient à COUp-SÛr peu
LOUIS BLANC
formidables. Et pourtant, la seule nouvelle de leur voisinage mit tout en rumeur au château de Rambouillet. On y délibérait dans d'inexprimables angoisses. Les uns voulaient qu'on y attendît de pied ferme tous les hasards. Ne pouvait-on espérer de prochains renforts? Fallait-il jouer sur une panique-les destinées de la monarchie? Une retraite sur la Loire serait toujours possible; et la Vendée, en désespoir de cause, ne gardait-elle pas à la royauté poursuivie des refuges et des vengeurs? D'autres conseillaient une prompte fuite. Ils représentaient que l'insurrection gagnait au loin les campagnes ; que les Parisiens étaient peut-être au nombre de 80,000 hommes; qu'une fois la retraite coupée, il n'y aurait aucun quartier à attendre du vainqueur, et qu'on ne saurait trop tôt soustraire à la fureur des rebelles le frêle, le dernier rejeton de tant de rois.
Aussi bien, la fidélité commençait à se décourager. On racontait, il est vrai, qu'un soldat s'était brûlé la cervelle pour se punir d'un moment de faiblesse, et que l'artillerie ne comptait qu'un seul déserteur. Mais des émissaires envoyés de Paris ne cessaient de souffler la désertion parmi les troupes. La division de grosse cavalerie, commandée par le général Bordesoulle, avait déserté en masse. Déjà quelques officiers parlaient de leur licenciement probable et commençaient à se préoccuper de leur avenir. Ceux, et c'était le plus grand nombre, qui, témoins des malheurs de la famille royale, auraient noblement oublié qu'ils en étaient victimes, remarquaient avec amertume l'absence de plusieurs grands personnages qui n'avaient jamais manqué aux fêtes de la monarchie. Quelques hommes de Cour venaient-ils à passer, dans un costume élégant, au milieu • le ces militaires aux vêtements souillés, les murmures redoublaient. Et puis, où était le roi? on était le Dauphin! Quoi! ces princes qui voulaient qu'on mourût pour eux, ne se molliraient pas à cheval, l'épée à la main, et disposés, s'il le fallait, à combattre et à mourir? Quelle honte y aurait-il, après tout, à
abandonner un monarque qui s'abandonnait lui-même?
A l'effet de ces discours s'ajoutait l'impression produite par la nouvelle, déjà connue, de l'abdication, et par les conjectures que faisaient naître les voyages mystérieux du comte de Girardin. On se demandait s'il n'était pas, entre Charles X et le duc d'Orléans, l'intermédiaire de quelque correspondance secrète. Tout cela servait à augmenter l'hésitation.
Le général Vincent avait désapprouvé les ordonnances; mais il jugeait que ceux qui les avaient faites, se devaient au moins de les soutenir avec vigueur. Sachant ce qui se passait, et que les Parisiens étaient en route pour Rambouillet, il se mit en devoir de prendre l'offensive; mais comme il donnait l'ordre de marcher, le général Bordesoulle vint lui dire, de la part du roi, d'arrêter le mouvement.
Il n'y avait pourtant plus pour la royauté que deux partis à prendre : fuir ou avancer. A dix heures du matin, en elfet, le colonel Poque était arrivé aux avant-postes, et on l'avait vu, laissant derrière lui une petite bande d'insurgés qu'il commandait, venir planter un drapeau tricolore dans la grande avenue, à quelque pas d'un peleton de gardesdu-corps. Il s'annonçait comme parlementaire, et il avait envoyé demander une entrevue. Le général Vincent, sous les ordres duquel M. Poque avait été maréchal-deslogis en 1814, se refusa formellement à des pourparlers qu'il croyait dangereux; et .après plusieurs refus successifs, il menaça M. Poque de le faire coucher en joue, s'il ne consentait à se retirer. M. Poque n'avait en ce moment auprès* de lui qu'un brigadier de cuirassiers qui s'était rangé du côté de l'insurrection, et qui l'avait suivi. 11 engage ce brigadier à se retirer; mais celui-ci refuse, et lui-même il croise les bras avec une froide intrépidité. Feu ! crie alors le général Vincent aux Suisses qui bordaient la route. Le cheval du brigadier est tué, et le colonel Poque reçoit une halle à la cheville du pied gauche. Ou le lit transporter aux communs du château.
Ah! vous voici, Messieurs, dit Lafayetl ■ Page I S.
En apprenant cette nouvelle, Charles X témoigna la plus vive émotion. Il envoya exprimer ses regrets au colonel par le général Trogolf, et le lit soigner par son propre chirurgien. Madame Gontaut, de son côté, rendit visite au hlessé, et se chargea d'écrire à la mère du colonel Poque, au fond des Pyrénées, pour la rassurer sur l'état de son fils. Qu'on juge de l'impression que des scènes de cette nature devaient laisser dans l'esprit du soldat !
Telle était la situation de la famille royale et des troupes, lorsque les Parisiens s'étaient
mis en marche pour Rambouillet. Ce fut
a l'issue de SOI) dîner que Charles X fut instruit de leur approche. Les courtisans diparurent l'un après l'autre, et quelquesuns avec une précipitation si honteuse, qu'ils oublièrent leurs chapeaux à plumes blanches. MM. Maison, de Schonen. Odilon Barrot, arrivèrent à neuf heures. On les introduisit au château, après leur avoir fait parts
LOUIS BLANC
courir lentement le parc, alin qu'ils pussent jugerpareux-mêmes des forces dont Charles X était encore en état de disposer.
Charles X les reçut avec une brusquerie qui n'était point dans ses habitudes. Sa sérénité ne l'avait point abandonné, tant que l'orage n'avait grondé que sur sa tête et sur celle de son fils. Sa dévotion, je l'ai dit, lui faisait regarder son malheur comme un châtiment que lui infligeait la Providence. Mais quel crime avait commis cet enfant qu'on voulait offrir en holocauste à des rancunes déjà si largement satisfaites? Les exigences naturelles de la victoire se peignaient dans cet esprit exalté comme des violences impies. Toujours confiant, d'ailleurs, dans les dispositions qu'il supposait au duc d'Orléans, il ne pouvait comprendre dans quel but on troublait son repos. « Que « me voulez-vous, Messieurs, dit-il en aperce cevant les commissaires? Tout est réglé <c maintenant, et je me suis entendu avec « mon lieutenant-général. — Mais, sire, ré- « pondit le maréchal Maison, c'est précisé- « ment lui qui nous envoie, pour prévenir « votre majesté que le peuple de Paris « marche sur Ralmbouillet, et pour la sup- « plier de ne point s'exposer aux suites d'une « attaque furieuse. » Charles X, se croyant alors trompé, laissa éclater son ressentiment avec violence, et le maréchal Maison, qui s'était présenté le premier, fut si intimidé, qu'il alla se placer derrière M. de Schonen ; M. Odilon Barrot prit la parole avec assurance. Il parla des horreurs de la guerre civile, du danger de braver des passions encore incandescentes. Et comme Charles X insistait sur les droits du duc de Bordeaux, formellement réservés par l'acte d'abdication, l'orateur lui représenta d'une voix caressante que ce n'était pas dans le sang qu'il fallait placer le trône de Henri V. — « Et soixante « mille hommes menacent Rambouillet, « ajouta le maréchal Maison. » A ces mots, le roi, qui marchait à grands pas. s'arrête, et fait signe au maréchal Maison qu'il désire l'entretenir en particulier. Après quelques moments d'hésitation, le maréohal v consent.
Alors, le regardant fixement : « Monsieur, « lui dit le roi, je croisa votre loyauté; je « suis prêt à me fier à votre parole : est-il « vrai que l'armée parisienne qui s'avance « soit composée de soixante mille hommes? « — Oui, sire. » Charles X n'hésita plus.
On avait lu aux troupes la lettre du roi à son altesse le duc d'Orléans. Le duc de Luxembourg publia un ordre du jour pour apprendre aux gardes que leur position sous Henri V serait la même que sous Charles X, tant le vieux monarque avait de peine à se persuader qu'il put avoir un successeur dans le lieutenantgénéral! Il le croyait si peu, qu'il chargea M. de Girardin d'aller prendre à Paris six cent mille francs sur le trésor, et, comme il lui était revenu qu'on craignait qu'il n'emportât les diamants de la couronne, il repoussa celte supposition avec beaucoup de véhémence et de dignité. Pourquoi d'ajlleurs aurait-il emporté les diamants qu'il savait faire partie de l'héritage de son petit-fils?
Le départ ayant été résolu sur l'avis du duc de Raguse lui-même, Charles X se mit en route pour Maintenon avec sa famille. Des chasseurs de la ligne, des hussards et des lanciers formaient l'avant-garde ; puis, précédées et suivies par les gardes-du-coprs. venaient les voitures renfermant : la première le petit-fils, et la seconde l'aïeul, un enfant et un vieillard : toute la monarchie. Quatre régiments d'infanterie de la garde, les gendarmes des chasses et l'artillerie légère, composaient le corps d'armée. Un régiment de dragons fermait la marche de ce cortège, qui déjà était un convoi funèbre. Sur la route se trouvaient plusieurs châteaux. Nul d'entre leurs possesseurs ne parut pour saluer celui par qui les grands avaient été comblés de bienfaits. Au jour du malheur, les pauvres seuls se souviennent!
Les commissaires qui étaient restés à l'hôtel Saint-Martin, à Rambouillet, pour y donner quelques ordres, rejoignirent Charles \ au château de Maintenon. où la famille rovale reçut une hospitalité touchante. Dans la nuit qu'il fallut passer au château, la
IIISTOIUL DE DIX ANS
duchesse de (îontaui dit ;ï .M. de Schonen avec un sourire triste: « J'ai bien enyje de « laisser cet enfant sur vos genoux, » et elle lui montrait le duc de Bordeaux. « Je ne lo « prendrais pas, Madame; ! répondit-il. » Quel mystère cachait donc cette réponse, el que s'était-il passé depuis que le duc d'Orléans avait dit à ce même M. de Schonen : « Cet enfant, c'est votre roi ! »
Les commissaires obtinrent de Charles X qu'il congédiât sa garde, et ne conservât comme escorte jusqu'à Cherbourg, lieu fixé pour son embarquement, que sa maison militaire. Alors fut rédigé cet ordre du jour, dont les termes méritent d'être pesés :
«Aussitôt après le départ du roi, tous les « régiments d'infanterie et de la gendarmerie «se mettront en marche sur Chartres, où ils « recevront tous les vivres qui leur seront « nécessaires. MM. les chefs de corps, après « avoir rassemblé leurs régiments, leur décla- « reront que Sa Majesté se voit avec la plus « vive douleur, obligée de se séparer d'eux ; « qu'elle les charge de leur témoigner sa sa- « tisfaction, et qu'elle conservera toujours le « souvenir de leur belle conduite, de leurdé- « vouement à . supporter les fatigues et les « privations dont elles ont été accablées pen- « dant ces circonstances malheureuses.
«Le roi transmet pour la dernière fois ses « ordres aux braves troupes de la garde qui « l'ont accompagné : c'est de se rendre à « Paris, où elles feront leur soumission au « lieutenant-général du royaume, qui a pris « toutes les mesures pour leur sûreté et leur « bien-être à venir. »
Cette dernière phrase était remarquable ; elle semblait prouver qu'entre Charles X et le duc d'Orléans, il existait des rapports tels, que le premier de ces deux princes avait droit de compter entièrement sur le second. C'est ce que conclurent de l'ordre du jour plusieurs officiers, qui crurent posséder alors le secret des continuels messages de M. Alexandre de Cirardin. Ils pensèrent que Charles X- ne s'en serait pas reposé avec aillant d'abandon sur le lieutenant-général du soin de leur bienêtre et de leur avenir, s'il n'avait en pour
cela des raisons sérieuses. Wus tard, leur
surprise fut. grande, lorsqu'ils apprirent que
l.i garde était licenciée..
Ce fui le 1 août, vers dix heures du malin. que la famille royale quitta le cli.it. -au de Mainlcnon. La duchesse de N'i.oJle-, parut sur le seuil en pleurant. La Dauphine donnait sa main â baiser aux officiers, et leur (lisait d'une voix entrecoupée de sanglote: « Mes amis, soyez heureux! a Les commissaires étaient partis pour Dreux, afin d'y préparer des logements. Pour faire ses derniers adieux aux exilés, la garde se mit en bataille sur la route. Quand Charles X passa, le tambour battit comme pour un roi qui passe, et les drapeaux s'inclinèrent.
Instruit du départ de Charles X, le général Pajol donna l'ordre de la retraite. Cet ordre fut mal accueilli. Des républicains qui faisaient partie de l'expédition eurent un moment la pensée de rassembler dans cette foule trois cents hommes parmi les plus braves et les plus résolus. Ils se seraient mis a leur tête, et seraient rentrés dans Paris en criant à la trahison. L'occasion était favorable pour un coup de main : l'ivresse des âmes, l'incertitude des événements, la réunion sur un même point de tout ce que la capitale contenait d'esprits remuants, d'existences inoccupées et amoureuses de l'imprévu, que d'éléments de succès offerts à l'audace ! Mais ce projet n'eut pas de suite. Ceux qui l'avaient conçu ne purent ni se réunir ni se concerter. Et puis, même parmi les plus défiants, cette opinion s'était accréditée, qu'on descendait une pente sur laquelle les traîtres eux-mêmes seraient irrésistiblement entraînés, et qu'enrayer une semblable révolution était impossible.
Quoi qu'il en soit, un grand nombre de volontaires, irrités de leurs fatigues, devenues stériles, refusèrent d'obéir à l'ordre de retraite. et coururent à Rambouillet, où le gênerai en chef fut force de les suivre pour- empêcher le désordre. Ils se mirent à parcourir les rues, ivres de joie et tirant au hasard des coups de fusil qui célébraient leur facile triomphe. Un des leurs, placé en faction à la Verrerie, tomba
LOUIS BLANC
frappé par une balle égarée. Mêlé àccs vainqueurs en débandade, M. Degousée, qui avait essayé de les rallier sur la route, fut poussé par le flot jusque dans le château de Rambouillet, où son premier soin fut de s'assurer des diamants de la couronne, dont la valeur s'élevait à 80 millions. Le fourgon qui les renfermait, laissé dans une cour des com-
Duc de Luxembourg' (Charles-Emmanuel-Moulmonrency-Luxembourg)
Pair de France.
Capitaine des Gardes du corps du roi (l4me compagnie.)
muns, avait été scellé en présence des commissaires, et le dernier dépositaire de ce trésor, le maire de Rambouillet, en avait remis les clés au maréchal Maison. En présence des fonctionnaires de la ville et de plusieurs officiers, M. Degousée reçut le fourgon et en donna décharge. Mais, craignant qu'on ne brisât les voitures de l'ex-roi, il imagina tic les faire servir à ramener les plus turbulents de l'expédition. En un moment, les carrosses dorés aux armes royalesfurentremplisd'hommes du peuple qui donnaient issue par les
portières à la longueur des pipes et des baïonnettes.
En attendant, le général Pajol, resté à Coignières, fit prévenir les paysans de l'endroit qu'ils n'avaient qu'à présenter, avec certification du maire, l'état des réquisitions irrégulières frappées sur eux, et qu'ils seraient indemnisés sur-le-champ. Sur cetavis, un grand nombre de villageois accoururent. La caisse de l'expédition pourvut à toutes les exigences. Un ami du général Lafayette, M. Gassan, venait d'être improvisé payeur-général. Les indemnités furent payées. Bientôt parut une voiture que surmontait un petit drapeau tricolore sur lequel on avait écrit en lettres noires : Diamants de la couronne. Le signal fut donné alors, et on se remit en route.
C'était un épisode tout nouveau dans la vieille histoire des fragiles grandeurs de ce monde, que le spectacle de cette multitude bruyante et débraillée, -s'entassant à plaisir dans les magnifiques voitures du sacre attelées de huit chevaux, et se faisant reconduire avec des guides de soie par les cochers de la Cour. Ces heureux ouvriers, que la misère attendait au sein de leur famille, firent dans Paris une pompeuse et triomphale entrée, suivis de tout le service des écuries du Château. Cortège héroïque et grotesque, bien propre à faire réfléchir le philosophe, mais que la foule insouciante saluait au passage par des éclats de rire, des refrains joyeux et des bravos !
Le peuple se rendit donc en équipage dans la cour du Palais-Royal. Ce fut là qu'on mit pied à terre, et tous criaient, sous les fenêtres du prince : « Tenez ! voilà vos voitures ! » Des sentinelles veillaient à chaque porte du palais, ouvriers au visage noirci, aux bras nus. Les uns avaient des fusils, les autres des piques. La duchesse d'Orléans était fort effrayée de ce spectacle qui rappelait les scènes de la première révolution Mais le duc s'était armé de courage, et le sourire ue cessa d'animer ses Lèvres. Charles X fuyait avec sa famille laissant le tronc vacant. Encore quelques vaines formalités à remplir, et le lieutenantgénéral devenait roi.
Le duc d'Orléans ménage soigneusement la Chambre. — Ses prédilections. — Intrigues. — Deux partis dans la bourgeoisie. — Les Orléanistes abusent de leur victoire. — Aveuglement de Lafayette. — Complut avorté. — Les droits de la Chambre mis en question. — Prudence du lieutenant-général; bassesse des courtisans. — Projet de M. Bérard-
Les places envahies; nuées de solliciteurs; défections. — La révolution s'étend par toute la France. DetaiN sur
le mouvement révolutionnaire de Lyon. — Séance du 6 août. — Cris tumultueux. — Constitution refait- >-u quelques heures. — Entrevue de MM. Arago et Chateaubriand; discours de ce dernier à la Chambre des pairs. —
Rôle subalterne de la Pairie. — Séance du 9 août. — Détresse des ouvriers. — On ne fait rien pour l'adoucir.
Protection accordée aux hommes de Bourse.
Le parti légitimiste était consterné. Le parti républicain venait de perdre une occasion dernière d'agiter les esprits. Le duc d'Orléans n'avait donc plus à redouter d'autre influence que celle de M. de Lafayette. On décida que l'emploi de commandant-général des gardes nationales du royaume serait donné plus tard a ce vieillard redouté C'était lui livrer la dictature, s'il eut été capable de la porter.
Mais on le connaissait. En lui confiant un pouvoir qui, entre ses mains, ne devait être qu'une autorité d'étalage, on flattait sa vanité dans une juste mesure, on associait sa popularité aux premiers actes du gouvernement; et, d'un autre côté, en embarrassant sa vie de mille détails sans importance, on trouverait moyen de l'écarter des grandes affaires, et on le confinait dans la politique, peu sérieuse, des proclamations et des ordres du jour.
Pour ce qui est de la Chambre des députés, le duc d'Orléans la savait disposée à devancer jusqu'à ses moindres désirs, et déjà il y avait eu autour de lui émulation de flatterie. Mais il sentait la nécessité d'ennoblir et de légitimer lui-même par un respect apparent le seul pouvoir dont sa royauté naissante attendit et voulût accepter la consécration. Pour que le peuple ne fit aucune difficulté de s'incliner devant la volonté d'une Chambre qui n'avait plus de mandat. Le prince traitait l'Assemblée avec une déférence démonstrative.
Il semblait s'humilier sous la toute-puissance de ses décisions. Lorsque, suivant l'usage de la monarchie, on vint lui présenter la liste des cinq candidats à la présidence de la Chambre, il choisit sur cette liste celui qui avait obtenu le plus de voix, M. Casimir Périer; et, pourtant, il répétait volontiers que nul ne méritait plus que M. Laffitte les premiers hommages de la reconnaissance publique. Il alla plus loin, et s'expliqua trèsnettement sur le droit que devait avoir désormais la Chambre de nommer son président sans L'intervention du monarque. Ainsi le duc d'Orléans relevait comme pouvoir politique l'Assemblée dont les membres, pris un à un, s'asservissaient à L'envi au mouvement ascendant de sa fortune.
Du reste, les préférences du prince commençaient à se déclarer. Il avait peu de goût pour MM. Guizot et de Broglie, dont il redoutait l'esprit altier et dont les manières sèches lui déplaisaient. Mais entre lui et ces deux hommes il y avait une parenté de .! trinesqui faisait taire Ac<- répugnances purement personnelles. Le duc avait pour M.
Laffitte un penchant beaucoup plus prononce. 11 aimait son caractère facile ; il prêtait à selongues et spirituelles histoires une oreille complaisante; et. très-verbeux lui-même, il recherchait dans M. L affilie un auditeur toujours bienveillant. Il espérait, d'ailleurs, en taire un instrument aveugle de ses desseins. Malheureusement, M. Laffitte avait des droits
LOUIS BLANC
à la reconnaissance de la Cour, chose que les princes ne pardonnent pas. Sa popularité était trop grande pour un rôle de familier; et, sous ce rapport, le général Sébastiani convenait mieux au prince.
Au point où en étaient les affaires, le ministère le plus important était celui des relations extérieures, car déjà le duc d'Orléans n'avait plus d'autre souci que celui de fléchir l'Europe. M. Bignon avait été chargé, comme on l'a vu, des affaires étrangères. Le général Sébastiani, qui convoitait secrètement son héritage, insinua que les souverains étrangers entreraient difficilement en rapport avec l'historien de la diplomatie impériale ; toutefois, n'osant se produire trop tôt, il fit donner le portefeuille des affaires étrangères au maréchal Jourdan, à qui son grand âge et ses blessures ne permettaient pas de le conserver longtemps. M. Bignon fut relégué provisoirement au ministère de l'instruction publique. M. Girod (de l'Ain), de son côté, obtint de remplacer M. Bavoux à la préfecture de police.
Au milieu de ces intrigues, l'austère Dupont (de l'Eure) se trouvait déplacé et mal à l'aise. Séduit par la bonhomie du prince, il le croyait impatient du joug de ses nouveaux courtisans ; il n'en luttait pas moins péniblement contre le dégoût que le pouvoir lui inspirait. Et puis, les chefs de ce qu'on appela plus tard l'école doctrinaire, dominaient déjà sourdement dans le Conseil. Il fut aisé de le reconnaître au fameux erratum du Moniteur, où à ces mots : « Une Charte sera désormais une vérité, » étaient substitués ceux-ci : « La Charte sera désormais une vérité. />
Au fond, parmi les chefs de la bourgeoisie victorieuse, les dissidences étaient pins vives dans leur manifestation que sérieuses par leur objet. Le maintien de l'ordre social fondé sur la concurrence, la liberté de l'industrie, celle du commerce, et, dans de certaines limites, celle de la presse, l'empire de la banque, la consécration des inégalités de fortune, la concentration de la puissance politique dans la classe moyenne plus ou moins
sévèrement circonscrite, voilà ce qu'ils voulaient tous d'une commune ardeur.
Seulement les uns, tels que MM. Dupont (de l'Eure), Laffitte, Gérard, Benjamin Constant, Eusèbe Salverte, Demarçay, auraient désiré qu'on se laissât aller plus volontiers sur la pente des idées libérales ; que le pouvoir monarchique fût plus limité; que le cens électoral fût réduit; que la liberté individuelle fut plus respectée, et la puissance de la presse abandonnée avec moins de défiance à son élasticité naturelle : en un mot, ils demandaient l'affaiblissement du pouvoir au profit de l'opinion, et semblaient considérer le respect de tout ce qui est individuel comme la meilleure des garanties sociales.
Les autres, tels que MM. de Broglie et Guizot, croyaient à la nécessité de modérer sans cesse, en le surveillant, le mouvement des esprits; ils se défiaient de l'opinion, ne songeaient qu'à fortifier le principe d'autorité en augmentant les prérogatives de la couronne, et regardaient une trop grande liberté laissée au génie individuel comme une cause de trouble et une source de dangers pour la société tout entière.
Les premiers, par instinct, voulaient la domination de la bourgeoisie plus complète ; les seconds, par calcul, la voulaient plus durable.
De là, dans les premiers une répugnance très marquée pour tout ce qui tenait au principe que la Restauration avait cherché à faire prévaloir; et, dans les seconds, une tendance manifeste à emprunter à la Restauration certaines formes conservatrices.
Ces deux partis se dessinèrent dès le lendemain de la révolution. MM. de Broglie et Guizot, qui en cela répondaient à la pensée intime du duc d'Orléans, affectaient de croire que la révolution s'était faite uniquement pour obtenir l'exécution stricte de la Charte. Mais leurs adversaires eurent le dessus, et M. Bérard se mit à réviser la constitution.
L'Mùtel-de-Yille appartenait définitivement aux Orléanistes. Le succès avait enflé leur audace, et leur violence, depuis le .'il. ne connaissait plus de bornes. Tous ceux qui
avaient élevé la voix contre le diic d'Orléans, étaient dénoncés comme ennemis du bien public. Le général Dubourg, surtout, était
accusé avec une véhémence calculée. Le colonel Itumigny, aide-de-camp «lu Lieutenantgénéral, faisait passer M. Dubourg pour un ancien émigré, un agent de Charles X, un traître. Après la scène du -'51 à l'Hôtel-de- Ville, le général Dubourg- avait compris que sa. place n'était plus là : il s'était retiré. Il voulut reparaître deux jours après; des mesures étaient prises pour le repousser. A peine eut-il atteint la première marche du second escalier, qu'il se vit assailli par des furieux, et courut risque d'être assassiné.
M. de Lafayette lui-même était prêt à céder au courant et avait perdu contenance. Il avait fait écrire sur les drapeaux de la garde nationale ces trois mots : Liberté, Egalité, ' Ordre public. M. Girod (de l'Ain) le vint trouver de la part du duc d'Orléans, et le supplia de faire effacer ce mot Egalité, qui rappelait, disait-il, de si lamentables souvenirs. M. de Lafayette hésitait, mais M. (iirod (de l'Ain s'écria : « C'est un fils qui vous prie au nom « de la mémoire de son père. » D'autres drapeaux furent commandés.
Les républicains, cependant, conservaient encore quelque espérance. Ils savaient de quelles haines jalouses la bourgeoisie poursuivait la pairie héréditaire. Faire décréter sur la place publique l'abolition de la chambre des pairs était une tentative hardie, mais réalisable. Or, cela fait, que resterait-il du régime politique de la Restauration? Des députés incertains de la légitimité de leur mandat, au milieu des débris dune royauté vaincue, maudite, foulée aux pieds. Les républicains résolurent donc de faire de l'abolition de la pairie une question de coup de main. Considéré dans ses effets immédiats, leur projet avait quelque chose de puéril et même de ridicule. Ou devait, de divers points de Paris, se réunir sur la placide rilôtel-de-Ville, partir de là pour le palais du Luxembourg en poussant des cris propres à exciter le peuple, envahir le palais, jeter les banquettes par les fenêtres, et sceller les
portes. Quelque peu sérieuse que tut .mi elle-même uni- démonstration de ce genre, elle pouvait avoir d'immenses résultats dans un moment ou le peuple bivaquait encore sur les places, dans un moment où la force publique n'était pas encore en action, et où nul pouvoir n»; Fonctionnait régulièrement. Mais ce qui donnait à cette démonstration une importance véritable c'est qu'elle s'appuyait sur l'adhésion, formellement promi d'un grand personnage que les républicains voulaient compromettre sans retour, et poisser au pouvoir à travers l'émeute. Or. voici ce qui arriva. Dans la nuit du ï au ."> août. M. Charles Teste reçut la visite de M. Marchais, qui lui apportait une lettre par laquelle le général Lafayette les mandait l'un et l'autre à l'Hôtel-de- Ville. Ils s'y rendent sans retard, et sont admis dans l'appartement du général. Le jour commençait à poindre, mais la clarté d'une lampe mourante vacillait encore dans la salle. Sur un lit recouvert de basin blanc, Lafayette était étendu les mains croisées sur la poitrine, et profondément endormi. MM. Charles Teste et Marchais s'assirent en silence au chevet du vieillard, et respectèrent longtemps son sommeil. Mais Charles Teste avait trouvé singulier les termes de la lettre de Lafayette. et il était impatient d'une explication. Il lui posa légèrement la main sur le front et le réveilla. — « Ah! vous voici, Messieurs, dit « Lafayette, en ouvrant les yeux; je vous « mandais pour vous dire que le projet conte venu est impossible. — Impossible ! « s'écria avec emportement Charles reste, « nature loyale, mais ardente et soupçon- « neuse. — Que voulez-vous? reprit Lalavette, on est venu me conjurer de ne « pas livrer Paris aux hasards d'une révolu- <( tion nouvelle, .le l'ai promis, et surl'hon- « neur. — Mais c'est sur l'honneur aussi que « vous nous avez promis de ne pas laisser la « révolution se perdre dans une intrigue, re- « pliqua Charles Teste, surpris et déses- « péré. » Il n'insista [tas, et bientôt les républicains apprirent qu'ils ne devaient plus compter sur Lafayette.
LOUIS BLANC
Ainsi s'étendait peu à peu et se fortifiait, en se dégageant de tous les obstacles, une puissance qui n'avait pourtant pas ses racines au cœur même de la révolution. Néanmoins, quelques ménagements étaient imposés par la situation des esprits aux plus âpres ambitions. Le mot royal, qui, pendant les trois jours, avait été effacé partout, n'avait encore
M. Bavoux.
reparu nulle part. Les avocats à la cour royale ne s'intitulaient qu'avocats à la cour d'appel. Parmi ceux qui auraient voulu voir couronner le duc d'Orléans, les uns se réjouissaient à l'idée qu'il allait devenir roi en étendant la main sur la couronne; d'autres, moins initiés à la connaissance du passé, craignaient qu'il ne fût arrêté par d'intimes scrupules.
Du reste, les droits de la chambre des députés étaient discutés dans les journaux, dans les salons, et jusque dans la rue. Un jeune avocat, qui, à un cœur généreux, joignait un esprit droit et mûri par l'étude, M. Ca-
mille Roussel, écrivait dans une brochure qui fit sensation : « La Charte de Louis XVIII « n'existe plus, Charles X l'a déchirée. Les « cartouches de ses soldats et les nôtres en ont « dispersé les lambeaux. La nation fran- « çaise est rentrée 'dans le plein exercice de « sa souveraineté. Elle seule peut et doit dé- « libérer sur la forme et la nature de son « gouvernement. Mais trente mil- « lions d'hommes ne peuvent « délibérer que par des manda- « taires; quels seront ces man- « dataires? Les Chambres ac- « tuelles ne sauraient exercer le « pouvoir législatif en vertu de « la Charte parce que cette Charte, « n'existe plus; que, d'ailleurs, « elle exige le concours du roi, « et que nous n'avons plus de <( roi. » La brochure se terminait en ces termes : « Les Chambres « peuvent s'occuper immédiatece ment de tracer le mode suivant « lequel la nation sera consultée « sur le choix de ses mandataires : « ce doit être là le principal, on « peut même dire l'unique objet « de leurs délibérations. Sur toute « autre matière, leurs décisions, « quelque sages qu'elles puissent « être, ne sauraient avoir qu'un « caractère provisoire.... Il serait « à désirer que la réponse au « discours du lieutenant-général « contint une déclaration positive « à cet égard : cette assurance calmerait « beaucoup d'inquiétudes, et apaiserait des « mécontentements prêts à éclater. »
Cet écrit posait nettement la question et révélait l'état des esprits dans toute la portion saine de la bourgeoisie.
Le lieutenant-général ne s'y trompait pas : aussi apportait-il dans toute sa conduite une prudence consommée. Toutes ses paroles respiraient un libéralisme ^intelligent. S'il parlait de^la liste civile, c'était pour se plaindre de tout ce que le chiffre jusqu'alors assigné avait d'écrasant pour le peuple. M. Laf-
fi tte était dans un enchantement inexprimable.
M. Dupont (de l'Eure) Lai-même sentait ses
Labbey de Pompières (G. X.) — 1751-1831
défiances se dissiper insensiblement. Il voyait l)ien que la révolution allait à la dérive; niais le poids de son chagrin retombait tout entier sur les doctrinaires, ses collègues, et, le ï août, M. Bérard lui avait entendu dire : « iNous sommes envahis par une faction « aristocratico-doctrinaire, qui emploie tous « ses efforts à faire avorter les germes de li- « berté semés par la révolution. Je n'ai d'es- « poir que dans la loyauté du duc d'Orléans, « qui me parait animé des meilleures inten- « tions, mais qui n'a pas toujours le degré « de lumières que l'on pourrait désirer. »
Le lieutenant-général, en elFet, ne se montrait ni impatient, ni avide de domination. Il semblait attendre qifon vint à lui, soit qu'il voulût taire bien sentir à la bourgeoisie. dont le triomphe était lié à son élévation, combien sa personne lui était nécessaire, soit qu'il ne lut [tas fâche de se présenter à sa
Famille et à L'Europe comme une victime du bien public.
De leur coté, les courtisans ne paraissaient
pas craindre de perdre sa Faveur, en faisant
violence a son patriotisme. La responsabilité de toutes Les mesures jugées utiles, ils l'ai inaient avec une sorte d'intrépidité bruyante, et mettaient beaucoup de soin a compromettre leur popularité, pour mieux mén celle du prince, bien convaincus d'ailleurs que ce dévoùment ne resterait pas sans récompense, quoiqu'il eût ces>é d'être périlleux.
Leur zèle à cet égard allait si loin, que, dès le 3 août, le droit avait été accordé aux ducs de Chartres et de Nemours d aux séances de la Chambre des pairs. Cette distinction, créée en faveur d'un jeune homme et d'un enfant, dût paraître et parut extraordinaire le lendemain d'une révolution faite contre les privilèges de naissance. Mai-. comme le lieutenant général n'avait jamais fait mystère de son dédain pour ces enfantillages monarchiques ; comme son lanp et ses manières avaient été jusque-là d'un honnête plébéien; comme enfin il était en France le premier prince qui eût mis ses enfants au collège, le» esprits peu clair-
Broglie (C. V. do) - t>~
voyants purent croire que c'était contre son gré qu'avait lieu l'admission des dues de
LOUIS BLANC
Chartres et de Nemours à la Chambre des pairs.
Sa conduite, du reste, éloignait toute défiance. Jamais prince n'était allé au-devant de la popularité avec plus de bonhomie, plus d'abandon. Combien d'hommes du peuple, en ce temps-là, purent se vanter d'avoir pressé de leurs mains calleuses la main du prince, vivement offerte aux passants ! Ne l'avait-on pas vu, dans la rue Saint-Honoré, porter à ses lèvres un verre présenté par un ouvrier? Le peuple qui n'aime pas qu'on descende pour lui plaire, était faiblement touché peut-être de ces démonstrations ; mais elles fournissaient un texte inépuisable d'éloges à ceux qui avaient besoin d'éblouir les esprits par le prestige des nouveautés.
Aussi l'admiration pour le duc ne trouvaitelle, dans le cercle de son entourage, ni sceptique ni contradicteur. Si on lui attribuait quelques légers défauts, c'était pour y chercher un motif de plus de joie et d'espérance ; si on parlait de ses habitudes un peu parcimonieuses, c'était pour montrer quelle économie allait s'introduire dans l'administration de l'Etat. Les actes mêmes qui auraient pu effaroucher les âmes soupçonneuses tournaient à sa gloire. On se plaignait hautement des sacrifices que lui imposaient des ministres qui ne le valaient pas; de sorte que l'éclat de son libéralisme était rehaussé par les fautes apparentes de ses courtisans.
Pendant ce temps, M. Bérard se préparait à présenter à la Chambre une proposition dans laquelle on remarquait ce passage :
« Le rétablissement de la garde nationale, « avec l'intervention des gardes nationaux « dans le choix des officiers; l'intervention « des citoyens dans la formation des adminis- « trations départementales et municipales ; « la responsabilité des agents secondaires « de l'administration; l'état des militaires <( légalement fixé : la réélection des députés « promus à des fonctions publiques, nous sont « déjà assurés.
« L'opinion réclame, en outre, non plus « une vaine tolérance de tous les cultes, <( mais leur égalité la plus complète devant
« la loi : l'expulsion des troupes étrangères « de l'armée nationale : l'initiative des lois « également attribuée aux trois pouvoirs ; la « suppression du double vote électoral; l'âge « et le cens convenablements réduits ; enfin, « la reconstitution totale de la pairie, dont « les bases ont été successivement viciées « par des ministres prévaricateurs.
« Nous sommes les élus du peuple, Mes- « sieurs ; il nous a confié la défense de ses « intérêts et l'expression de ses besoins ; ses « plus chers intérêts, sont la liberté et le « repos. Il a conquis sa liberté sur la tyran- « nie ; c'est à nous d'assurer son repos, et « nous ne le pouvons qu'en lui donnant un « gouvernement stable et juste. »
A ces conditions, M. Bérard proposait à ses collègues de proclamer le duc d'Orléans roi des Français, et de le proclamer immédiatement. La proposition de M. Bérard fut portée au Conseil parM.Dupont (de l'Eure) : elle ne parut pas suffisamment monarchique à la partie doctrinaire du Cabinet. Des regards plus pénétrants que ceux de MM. Guizot et de Broglie y découvrirent un défaut plus grave : elle contenait un exposé de principes dont elle ne fixait pas l'application, et qui devaient être ultérieurement discutés. N'y avait-il pas là un danger sérieux pour une monarchie qui, au fond, ne voulait pas trop différer des autres monarchies ? Laisser dans le vague le pacte constitutionnel, c'était ouvrir carrière à des controverses sans lin, et introduire l'esprit révolutionnaire dans les commencements d'un règne. Ne valait-il pas mieux profiter de l'étourdissement public pour clore la révolution, et gagner à la course, en même temps que la couronne, tout ce qui pouvait servir à la consolider el à l'abri ter? Voilà ce que le duc d'Orléans comprit, et il confia à MM. Guizot et de Broglie le soin de substituer un pacte définitif à une proposition indécise. Du reste, comme on se déliait de M. Bérard à cause de l'attitude énergique qu'il avait prise dans la révolution, et qu'on doutait de son obéissance, on l'écarté deux fois de suite du Conseil, où cependant on lui avait promis de L'appeler,
IIISTOIKK DE DIX ANS
pour qu'il pût discuter son travail. Déjà l'on n'acceptait plus que dés dévoûments sans
réserve.
Aussi bien, les flatteurs accouraient en foule autour du trône nouveau. Chacun de vanter ses services de La veille, en y ajoutant la promesse des services du lendemain. 11 y eut pendant quelques jours, dans toutes les avenues du pouvoir, une fièvre d'avidité, un débordement de vanteries et de bassesses dont il serait difficile de donner une idée. Seuls, les hommes qui avaient payé de leur personne dans la révolution montraient une dignité modeste. Douze ou quinze croix ayant étéolfertes àl'école polytechnique, les élèves, réunis dans un amphithéâtre, délibérèrent sur ce qu'il y avait à répondre à cette offre, et décidèrent à l'unanimité que les croix seraient refusées. Ils arrêtèrent aussi que ceux d'entr'eux qui auraient des habits bourgeois dépouilleraient l'uniforme, afin qu'on ne les confondît pas avec les traîneurs de sabres et les gens de parade.
A mesure qu'on s'éloignait de la révolution, Paris devenait un immense foyer d'intrigues. Les places étaient courues avec une ardeur dont rien n'arrêtait le cynisme. Les voitures publiques versaient à Paris, chaque jour et à chaque heure du jour, une foule de solliciteurs venus du fond des provinces pour se partager les premières faveurs. C'était partout une cohue hideuse. Toute l'écume de la société flottait à sa surface. Parmi ceux qui, sous la Restauration, avaient occupé les . emplois, beaucoup crurent pouvoir sans honte les défendre contre les candidats arrivés par le coche. De tous côtés, les défections se négocièrent en présence des pétitions qui affluaient de tous côtés. On entendit alors nombre de royalistes crier anathème à M. de Polignac, et dénoncer violemment, pour se ménager la ressource d'une trahison, ce qu'ils appelaient la folie des ordonnances. Elles avaient paru moins folles à ces royalistes indignés, le jour où on les publia, In fait très remarquable, et que lit connaître le dépouillement de la correspondance au ministère de l'intérieur, c'est que presque tous
les préfets s'étaient prononcés pour les ordonnances. In seul avait déclaré qu'il ne les mettrait pas à exécution : c'était .M. de I cours, préfet des Ardennes, qui donna -.1 démission sur-le-champ. If. Alban de Villeneuve, préfet *\u Nord, s'était soumis ans ordonnances, tout en témoignant son regret devoir la royauté engagée dans une telle voie. MM. Sers, préfet du Puy-de-Dôme, Rogniat, préfet de la Moselle, Lezay-Marnésia, préfet de Loir-et-Cher, n'avaient pas dissimulé les dangers qui pouvaient naître de la su-pension de la Charte. Préfet depuis la création des préfectures, M. de Jessaint n'avait fait aucune observation. Les ministres de Charles X, on le voit, n'avaient pas eu tout à fait tort de compter sur l'appui des fonctionnaires publics et des membres influents du parti de la Cour. Mais aux yeux de quiconque ne s'était attaché aux anciens ministres que par intérêt, leur défaite fut leur premier crime !
La révolution qui venait de s'accomplir était l'œuvre de la France entière. Paris n'en avait été, atout prendre, que le théâtre. Aussi s'était-elle propagée avec une extrême rapidité dans tous les départements. Partout le drapeau tricolore fut salué avec amour.
L'explosion fut électrique et unanime. On se bat à Paris, » criait-on sur tous les points de la France, le jour où les communications de la capitale avec les provinces se trouvèrent coupées. C'était la conséquence naturelle de cette forte centralisation que l'Empire avait établie et dont la Restauration avait recueilli l'héritage.
Nous n'entrerons pas dans les détails innombrables soulèvements partiels qui ne furent que le contre-coup de l'insurrection de Paris. Tous ces épisodes d'une grande épopée se ressemblent : ils présentent la même physionomie, ils renferment les mêmes enseignements. Seule, l'insurrection lyonnaise
arrêtera quelques instants nos regards, parce que UOUS aurons plus tard à montrer la révolution de 1830 se prolongeant dans l'histoire de Lyon, ville infortunée que devait deux fois ébranler et ensanglanter la guerre civile. De toutes les cités de France, aucune n'é-
LOUIS BLANC
tait, peut-être, mieux préparée que Lyon à résister énergiquement aux ordonnances. En 1816 et 1817, elle avait été le foyer des conspirations orléanistes et bonapartistes. Les âmes y avaient gardé, en trait de feu, le souvenir des cruautés de la cour prévôtale, alors que la guillotine fonctionnait aux cris de vive Henri IV. De 1820 à 1823, la Charbonnerie avait poussé à Lyon des racines profondes. La classe commerçante y était libérale ; et des instincts démocratiques, mêlés de bonapartisme, y dominaient dans la classe ouvrière, accrue d'un grand nomble de vieux soldats, que le licenciement de l'armée de la Loire avait rendus aux travaux de l'industrie. L'ovation décernée en 1829 à Lafayette, revenant d'Amérique, prouvait de quelle indignation le ministère Polignac avait pénétré cette ville persévérante et brave. Sa résistance aux ordonnances pouvait donc être prévue à coup sûr. Et en effet, elle n'attendit pas, pour se soulever, la nouvelle de la victoire des Parisiens.
Ce fut le 29 que les journaux apportèrent à Lyon les ordonnances. Quelques beures après, tous les travaux étaient suspendus comme par enchantement; les citoyens encombraient les places et les rues : des groupes désarmés, mais menaçants, faisaient en quelque sorte le siège des autorités civiles et militaires, sans qu'un régiment de cavalerie, chargé de les refouler, pût parvenir à les dissiper d'une manière définitive. Une assemblée nombreuse se réunit aux Broteaux, sous l'influence de quelques anciens membres de Vente. Mais là, comme à Paris, les premiers chefs se montrèrent au-dessous de leur rôle et des circonstances. Se couvrant, dans leur révolte, de la protection des formes légales, ils invoquaient la Charte, protestaient de leur respectpourles Bourbons trompés, parlaient d'une pétition collective, et de s'entendre avec L'autorité pour le rétablissement de la garde nationale urbaine sur les anciens cadres. Dans ce but, une commission fut nommée, ou, plutôt, se nomma elle-même. Les principaux membres de celte commission étaienl M.M. Mornand, Duplan, aujourd'hui
conseiller à la cour de cassation, et Prunelle, qui, plus tard, devait être maire de Lyon.
Ces choses se passaient le 30. Mais le parti de la résistance comptait beaucoup d'hommes énergiques qu'irritait l'attitude incertaine et molle de la commission. Ils convinrent donc de se rassembler en armes, le lendemain 31 juillet, sur le quai de Retz, à quelques pas de l'Hôtel-de-Ville, et de se nommer des chefs sur le terrain. A six heures, les premiers hommes armés parurent aux applaudissements de la multitude.
La nouvelle d'une bataille livrée dans les rues de Paris circulait déjà confusément au milieu des groupes. Les diligences n'étaient point arrivées la veille. Le préfet et le général gardaient sur les communications que leur pouvait apporter le télégraphe , le plus morne silence. A huit heures, M. Morin, rédacteur en chef du libéral de Lyon, accourut au quai de Retz. Il avait refusé de se soumettre, ses presses avaient été saisies, et il venait demander secours aux insurgés. Quelques hommes armés furent mis à sa disposition, et il fit paraître sa feuille, qui contenait une prostestation vigoureuse contre les ordonnances.
Cependant, le nombre des citoyens prêts à combattre grossissait à chaque instant. Par malheur, les armes étaient rares. Des marchands regrattiers vendirent à des prix fabuleux des fusils rouilles, de vieux sabres sans fourreau. Le commandement des insurgés fut déféré au capitaine Zindel, homme de résolution et ardent patriote. D'autres officiers furent élus par acclamation. La foule épaisse etmenaçante se tenait évidemment aux ordres de l'insurrection.
MM. Debrosses et Paultre de Lamotte, le premier préfet, le second commandant de la division militaire, étaient dans une situation dont chaque minute augmentait les périls. Les nouvelles de Paris étaient sombres, la fidélité des troupes, douteuse, et on savait que plusieurs bourgeois influents étaient liés d'opinion et d'amitié avec- des officiers du 10e et du 47e de ligne qui, joints à un régi-
ment do chasseurs et à quelque artillerie, composaient la garnison.
Dans ces circonstances critiques, M. Debrosses déploya un courage qui contrastait singulièrement avec la frayeur dont les royalistes lyonnais semblaient saisis. Une proclamation qui sommait les insurgés de se dissoudre, sous peine d'être passés par les armes, fut affichée sur les murs de Lyon. Par une faiblesse étrange , la commission élue la veille, appuya cette démarche audacieuse, promettant d'intervenir auprès du pouvoir pour obtenir une organisation régulière de la garde nationale.
Ces deux proclamations furent accueillies avec un égal dédain ; et un membre de la commission, M. Thomas Tissot, étant venu engager les pelotons stationnés sur le quai de Hetz à se dissiper, il fut repoussé avec colère.
Les autorités s'étaient concentrés à l'IIôtelde-Ville avec la garnison. L'arsenal et la préfecture étaient soigneusement gardés.
Des ordres, dont quelques-uns furent interceptés, pressaient vivement les garnisons de Glermont, du Puy, de Montbrison et de Vienne, d'arriver à Lyon à marches forcées. Un coup de fusil partit : on crut la lutte commencée. Alors, le lieutenant de M. Zindel, M. Prévost, se présente seul sur le perron de l'IIôtel-de-Ville , pénètre dans 1rs appartements et somme les autorités à confier à un nombre égal de gardes nationaux et de soldats le poste de l'Hôtel-de-Ville. On refuse, on exige des concessions. Prévost tire aussitôt sa montre, et la déposant sur la table du Conseil : « Vous n'avez, dit-il, que « cinq minutes pour accepter ce que je vous « propose. Si, ce temps expiré, je ne suis pas « de retour auprès de mes camarades, ils « ont ordre d'attaquer. »
Il disail vrai : les préparatifs de L'attaque se faisaient partout; le régiment de chasseurs, qui se portait sur l'Hôtel-de-Ville, ne pouvait percer les rangs serrés du peupla; déjà les pavés étaient arrachés, déjà les voitures servaient de barricades ; la ligne avait chargé ses armes. Le traité que Prévost pro-
posait fut repoussé par le préfet; mais If aérai et les conseillers municipaux L'acceptèrent. Les «.-aides nationaux furent en conséquence introduits à l'IIôtel-de-Ville. ou on laissa un poste de soldats. Les bataillons regagnèrent leurs casernes, pendant que la foule criait vive La Charte! a bas les Bourbons! acclamations auxquelles d'anciens sol'
Bérard (A. S. L.)— 1>:
dats mêlèrent le cri accoutume de vive l'Empereur! L'arsenal fut rendu, les télégraphes furent occupés, la garde nationale s'organisa dans tous les quartiers. La cocarde tricolore fut portée en face des soldats portant encore la cocarde blanche. C'était une victoire complète; celle de Paris ne fut connue que le lendemain.
Il y avait cela de remarquable dans la résistance lyonnaise que. bien qu'elle n'eût pas été déterminée par les événements île Paris, elle tut impétueuse, irrésistible: et on triompha ici sans coup férir, parle seul efifel de l'attitude imposante du peuple. La résistance ne fut ni moins prompte, ni moins \ i\e dans un grand nombre de villes. 11 y eut un combat à Nantes ; lîouen et le Havre en-
LOUIS BLANC
voyèrent des auxiliaires aux insurgés parisiens. A Arras, le rédacteur en chef du Propagateur, M. Frédéric Degeorge, publia courageusement son journal le 27, malgré l'opposition du commissaire de police, et tint l'autorité en échec pendant trois jours. Au reste, une partie du 1er régiment du génie, en garnison à Arras, était disposée à se ranger du côté du peuple, pour lequel se déclaraient déjà hautement le capitaine Cavaignac, ainsi que les lieutenants Lebleu et Odier. L'ardeur de quelques soldats était même si grande que, dans la nuit du 30 au 31, une centaine d'entre eux sortirent de la ville et marchèrent sur Paris, sous la conduite d'un fourrier.
Le 6 août, M. Guizot remit à M. Bérard un papier écrit de la main de M. de Broglie, et qui contenait un projet de modification à la Charte, beaucoup plus restreint que celui que M. Bérard avait conçu. L'acte d'abdication de Charles X y était présenté comme un des motifs déterminants d'appeler le duc d'Orléans au trône, ce qui était donner à la dynastie nouvelle le baptême de la légitimité ; l'abaissement du cens électoral et du cens d'éligibilité n'y était point admis ; enfin les garanties les mieux précisées dans le projet de M. Bérard s'effaçaient, dans celui des deux ministres, sous le vague des expressions. M. Bérard, sans s'arrêter à des modifications aussi insuffissantes, résolut de ne présenter que son propre travail à la Chambre.
La séance du 6 août s'ouvrit sous la présidence de M. Laffitte, qui remplaçait au fauteuil M. Casimir Périer. M. Bérard n'eut pas plus tôt lu sa proposition que des applaudissements retentirent. Ceux même qui n'approuvaient pas son projet y voyaient le bénéfice d'un danger couru par un autre. Mais M. Demarçay s'était levé pour protester contre des modifications dont il niait la portée. Sur l'observation de M. Villemain, la Chambre nomma une commission chargée d'examiner le projet. Tout-à-coup on annonce que des groupes menaçants encombrent les avenues du Palais-Bourbon. M. Kératrv de-
mande une séance de nuit, à cause de la gravité des circonstances. Et, en effet, on entendait les cris tumultueux du dehors : « A bas l'hérédité! la Chambre nous trahit! » Les députés sont en proie à une vive anxiété, ils sortent, ils rentrent tour à tour, profondément émus : la plupart entourent Lafayette, Benjamin Constant, Labbey de Pompières, en appelant à leur popularité, dont ils implorent à mains jointes la protection. M. Girod (de l'Ain) sort, et rencontrant sur les marches du péristyle M. Lhéritier (de l'Ain) : « Vous connaissez Montebello, lui dit-il? — Oui. — « C'était un brave. Eh bien, sa fille est mon gendre. » Car tel était le trouble de tous ces législateurs! Ils promettent que le peuple sera consulté. On fait circuler dans les tribunes une protestation contre ce qu'on appelle des fauteurs de désordre, et on obtient contre les républicains qui s'agitent au dehors la signature de quelques jeunes gens abusés. Benjamin Constant, Labbey de Pompières, se présentent successivement sous le péristyle du palais. Lafayette parait à son tour. A sa vue le tumulte s'apaise, mais les plus ardents continuaient à crier : « A bas l'hérédité ! » Et M. de Lafayette de dire d'une voix suppliante : « Mes amis, mes bons « amis, nous veillons sur vos intérêts. Nous « reconnaissons que nous sommes ici sans « mandat. Mais, retirez-vous, je vous en « conjure. » C'était la seconde fois que M. de Lafayette livrait la révolution à la royauté. La Chambre attendait avec impatience le rapport de la commission. Tous ces députés sentaient qu'ils ne représentaient pas la nation, que leur mandat était expiré, qu'il n'y avait pas de raison pour que leur autoritésurvécût à la ruine de. toutes les institutions dont elle dépendait. Il fallait donc empêcher k tout prix le peuple de se reconnaître ; il fallait profiter de l'étourdisseinent général, devancer les objections, prévenir à force de
promptitude et de hardiesse toutes les résistances. La couronne une fois posée sur la tète du due d'Orléans, la situation une fois axée, qu'importeraient de tardives protestations ? Le nouveau régime aurait en sa
faveur, à défaut do la considération du droit, celle du fait, et on Bayait bien qu'un peuple n'essaie pas tous les jours (runr révolution.
Aussi la Chambre accueillit-elle avec un empressement extrême la communication officielle qui lui fut faite pur M. Guizot, de l'acte d'abdication. Quelques députés, et M. Mauguin enlr'aulres, se récrièrent, à la vérité, sur la nullité d'un pareil acte, disant que la déchéance de Charles X avait été prononcée par l,i victoire, et que c'était non pas en vertu d'une abdication, mais en vertu de la volonté populaire que le duc d'Orléans devait devenir roi. Vains efforts ! Le peuple faisait peur. Le dépôt aux archives fut ordonné.
A neuf heures et demie du soir, M. Dupin, qui n'avait eu que deux heures pour rédiger son rapport, vint en faire la lecture. Il était tard. Les députés étaient accablés de fatigue. Mais on voulait commencer la discussion immédiatement. MM. Benjamin Constant et Salverte s'élevèrent avec tant de force contre le scandale d'une telle précipitation, que la Chambre, par pudeur, ajourna la discussion au lendemain.
Le lendemain, dès huit heures, on vit arriver les députés au Palais-Bourbon. Les journalistes étaient absents, les tribunes désertes. Cela tenait à ce que la veille on avait fixé à dix heures le commencement de la séance. Or, pendant la nuit, les meneurs de la bourgeoisie avaient fait distribuer aux députés une convocation extraordinaire qui avançait l'ouverture de la séance, tant on redoutait les regards du public !
La délibération allait commencer. M. Deraarçay se lève avec indignation : que signifie cette souveraineté furtive que la Chambre s'arroge ? Qu'est-ce que ce roi qu'on prétend faire en cachette ? L'usurpation paraissait. surtout, flagrante à M. de Cormenin, dont l'inexorable logique devait, plus tard, porter des coups terribles à la dynastie nouvelle. Enlinla discussion est ouverte sur le rapport de M. Dupin, relatif à la proposition Bérard. MM. de Conny et Ilyde de Neuville expriment de courageux regrets sur la famille
déchue, sur cette race de rois >i souvent et si rudement frappée. Le dernier produit une impression profonde sur L'Assemblée, lorsque, parlant d'une aussi terrible catastropha et ilr> intenses qui Ponl amenée, il ajoute : « .le ne trahirai point le malheur de • •■ « que j'ai servis depuis mon enfance. Fe ua « puis rien contre un torrent, mais du moins « j'adresse des veux au ciel pourlebonhenr « et les libertés de la patrie ! « .MM. Benjamin Constant et de Laborde répondent avec mesure à ces deux discours, tout en repoussant d'une manière énergique le principe de la légitimité. M. Berrver reconnaît à la Chambre le droit de modifier la constitution, mais non celui de changer la dvnastie.
« L'intérêt premier, répond M. Villemain, « est à la fois que le trône soit occupé et « que les libertés publiques soient garanti tics. » M. Villemain, le 30, avait déclaré solennellement qu'il ne se croyait pas le droit de disposer de la suprême puissance. Mais la force, qui se déplace, conserve toujours des adorateurs !
La première partie de la proposition Bérard, modifiée par la commission, fut adoptée en ces termes, qui expliquent parfaitement la politique du duc d'Orléans et de la bourgeoisie dans cette première période de leur commune domination :
« La Chambre des députés prenant en
« considération l'impérieuse iessité qui
« résulte des événements des :2t;. 27, 28 et « 29 juillet, et de la situation générale où I;» « France s'est trouvée placée à la suite de « la violation de la Charte constitutionnelle : « considérant en outre que, par suite de « cette violation et de la résistance héroïque « des citoyens de Paris, le roi Charles X. < S. A. II. Louis-Antoine, dauphin, et tous « les membres de la branche ainée de la « maison royale sortent en ce moment du « territoire français, déclare que le trône « est vacant en l'ait et en droit, el qu'il est :( indispensal lement besoin d'\ pourvoir
Cette rédaction était l'oit bien calcule.1. L'élévation lu duc d'Orléans y était présentée comme le résultat forcé d'événements
LOUIS BLANC
auxquels il avait bien pu lui-même ne prendre aucune part. Charles X n'était pas chassé du royaume, il en sortait ; et le duc d'Orléans ne montait sur le trône que parce que le trône se trouvait vacant. Ainsi, tout ce que les cabinets étrangers auraient pu voir de révolutionnaire dans la prise de possession du duc d'Orléans , s'effaçait naturellement à
Kératry (A. H. de) — 1769-1859
leurs yeux. Ce prince n'était plus un usurpateur, c'était le continuateur inévitable des traditions d'ordre et de paix garanties par la forme monarchique. Le duc d'Orléans avait voulu faire croire à l'Europe qu'il respectait dans Charles X un membre de la famille des rois inviolables, lorsqu'il envoyait à Rambouillet des commissaires chargés de le protéger contre des passions par lui-même excitées. Rien n'était plus propre à remplir les vues du prince que la déclaration qu'on vient de lire. Elle fut adoptée presque sans opposition.
11 ne restait plus qu'à stipuler les conditions <le L'établissement nouveau, pour masquer l'usurpation \ is-à-vis du peuple, comme on venait de le faire vis-à-vis de l'Europe.
Le second paragraphe de la proposition supprimait le préambule de la Charte. M. Persil s'écrie, à cette occasion, que c'est dans le peuple seul qu'est la souveraineté ; qu'il faut proclamer ce principe, qu'il faut l'écrire, afin que nul à l'avenir ne se puisse dire roi par la grâce d'en haut. Et il propose que, sous le titre de souveraineté, on insère dans la Charte ces deux articles de la Constitution de 1791 :
« La souveraineté appartient à la nation ; « elle est inaliénable et imprescriptible. — « La nation ne peut exercer ses droits que « par délégation. »
Cette proposition n'a pas de suite.
On répond à M. Persil que sa pensée se trouve exprimée dans le second paragraphe de la commission, ainsi conçu :
« La Chambre des députés déclare que, « selon le vœu et dans l'intérêt du peuple « français, le préambule de la Charte est sup- « primé comme blessant la dignité de la na- « tion, et paraissant octroyer aux Français « des droits qui leur appartiennent essentiel- « lement.
Ce paragraphe est voté ; mais les hommes habiles du parti se réservaient d'en faire disparaître l'hommage rendu à la souveraineté du peuple, ce qui eut lieu réellement lors de l'impression de la Charte nouvelle. Supercherie grossière que, dans le conflit des hommes et la confusion des choses, personne ne remarqua !
L'Assemblée passe à la révision de quelques articles de la Charte, qu'elle examine en hâte. La suppression de l'article 6, qui déclarait la religion catholique religion de L'État, soulève cependant une vive contestation. Les uns veulent, avec la commission, que la religion catholique soit déclarée la religion de la majorité des Français. Cette constatation, que Benjamin Constant trouve puérile et oiseuse, est demandée ardemment par M. Charles Dupin, qui y voit un acte de liante politique, et invoque en faveur de son opinion, le fanatisme, si facile à alarmer, des populations du midi. M. Vienne! s'élève contre le préjugé qui flétrit les Israélites : il
Le duc se levé et pruuouce la formule du serment 1'. 1">-S. ^I)"apres Victor Adam).
voudrait que les ministres de tous les cultes fussent rétribués par l'Etat. Des balancements de la Chambre sort enfin l'article suivant :
« Les ministres de la religion catholique, « apostolique et romaine, professée par la « majorité des Français, et ceux des autres « cultes chrétiens, reçoivent des traitements « du trésor public. »
Cette rédaction indécise ne devait satisfaifaire ni les catholiques, ni les protestants, ni les Français des autres cultes: les premiers, parce que leur religion n'était plus celle de l'Etat ; les seconds, parce que la loi constatait injurieusement leur minorité ; les autres, parce que la loi ne désignant que les cultes chrétiens, paraissait n'accorder qu'à ceux-ci le bénéfice d'un patronage public. Étrange compromis entre le principe de l'unité morale et la libre manifestation de toutes les crovanecs, le pontificat du souverain et la loi athée !
La Chambre déclare ensuite la censure à jamais abolie, étendant de la sorte sur l'avenir son omnipotence.
Quelques instants sont consacrés à 1 examen de l'article li. On le supprime. Vain obstacle opposé à l'audace qui possède la force !
A mesure que la Chambre avance dantravail de révision hâtive, elle semble oublier les récents combats. Ses souvenirs se raniment pourtant, lorsque le colonel Jacqueminot propose d'exclure les lionnes étrangères du service de l'Etat, Mais la peur du progrès, aussi décisive que celle des Suiss< 9, lui fail rejeter tout ce qui tend à l'allaiblissemenl des privilèges. C'est ainsi qu'elle n'admet d'éligibles qu'à trente ans. et d'électeurs qu'à vingt-cinq. Toutefois, elle déclare nulles les nominations et créations de pairs faites sous le règne de Charles \. mais m réservanl l'examen de la grave question de
LOUIS BLANC
l'hérédité. Le même sentiment d'hésitation lui fait repousser, avant tout développement, la proposition de M. Duris-Dnfresne, qui soumet la magistrature à une institution nouvelle. Cette mesure, reproduite sous une autre forme par M. de Brigode, est enfin discutée. Mais en vain MM. de Brigode et Salverte invoquent-ils à l'appui du projet l'exemple de Napoléon et de Louis XVIII ; en vain rappellent-ils que, depuis quelques années, les nominations de magistrats n'ont eu pour but que d'asservir la justice à la politique; en vain M. Mauguin s'écrit-il qu'il faut réorganiser toute chose ; que la révolution, partie du sommet, doit descendre jusqu'à la base, sous peine de nouvelles et plus terribles commotions ; effrayée par M. Villemain, rappelée par M. Dupin aîné aux idées de conservation, et saisie d'un soudain respect pour les positions de la veille, la Chambre conserve à la magistrature son existence et son inamovibilité.
Cependant le temps s'écoule, l'heure est avancée: il faut, dans la journée même, proclamer un roi. On décide qu'il sera pourvu plus tard, et par des lois séparées, aux objets qui suivent : — ■ application du jury aux délits politiques ; responsabilité des ministres ; — réélection des députés fonctionnaires ; — vote annuel du contingent de l'armée ; — garde nationale ; — état des officiers de terre et de mer; — institutions départementales et municipales ; — instruction publique et liberté d'enseignement ; — fixation des conditions électorales et d'éligibilité.
Au moment où la Ghambre va conférer la couronne, M. Fleury (de l'Orne) demande que les collèges électoraux soient convoqués, et donnent un mandat spécial pour l'élection d'un roi. Allons donc ! s'écrie avec humeur Casimir Périer, et M. Laffitte s'empresse de lire le dernier paragraphe, qui invite Louis- Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, à prendre le titre de roi des Français, moyennant l'acceptation de la Charte modifiée.
Ce paragraphe est adopté à une grande majorité. Trente membres de la droite s'abstiennent. M. df Corcellès veut qu'on soumet le, du
moins, l'élection du duc d'Orléans à l'acceptation du peuple : tous gardent le silence.
La Chambre est sur le point de procéder au scrutin secret sur l'ensemble de la proposition, lorsque le vénérable Labbey de Pompières demande que les votants écrivent leurs noms sur un registre. M. Bérard appuie la motion, mais beaucoup n'ont pas le courage d'un public aveu. Le don de la couronne de France est voté comme un simple article du règlement.
Seul de tous les députés de l'opposition, M. de Cormenin s'abstint de voter. Suivant lui, consulter le peuple était indispensable, puisqu'on adoptait le principe de la souveraineté du peuple. Il s'était donc rendu à la Chambre comme spectateur, non comme législateur. Déjà dans la séance du '30, il avait repoussé, par un noble scrupule, le titre de commissaire des travaux publics, que lui apportait un message de l'Hôtel-de-Ville. Plus tard il avait refusé son concours à la nomination d'un lieutenant-général. Maintenant, tandis que tous ses collègues, les uns par aveuglement, les autres par calcul, s'abandonnaient au flot des circonstances, immobile sur son banc, l'inflexible logicien protestait une fois encore contre une usurpation sans exemple.
Quelques jours après, il publia sa démission en ces termes : « Je n'ai pas reçu « du peuple un mandat constituant, et je « n'ai pas encore sa ratification. Placé entre « ces deux extrémités, je suis absolument « sans pouvoir pour faire un roi, une Charte,, « un serment. Je prie la Chambre d'agréer « ma démission. Puisse ma patrie être tou- « jours glorieuse et libre ! » Les carlistes poussèrent un cri de joie ; et, pour atténuer l'effet de cette démission, quelques orléanistes répandirent le bruit que M. de Cormenin était un carliste déguisé. .Mais la calomnie devait passer : la protestation resta.
Voici quel fut le résultat du scrutin d'où sortit une royauté :
Nombre des votants : 252 Boules Manches. 219
Houles noires. 33
L'appel nominal n'était pas terminé, que M. Dupin se présentait, montrant un ruban tricolore à sa boutonnière ; et l'on votait par acclamation que la France reprendrait ses couleurs.
Peu d'instants après, les habitants de la rue Saint-Honoré regardaient passer avec surprise quelques bourgeois qui se dirigeaient, quatre à quatre, vers le Palais - Royal. Ces bourgeois allaient apprendre au duc d'Orléans qu'il était roi.
Le lieutenant-général reçut les députés, entouré de sa famille; et M. Laflitte ayant lu la déclaration, le prince répondit d'un ton modeste et pénétré :
« Je reçois avec une profonde émotion la « déclaration que vous me présentez. Je la « regarde comme l'expression de la volonté « nationale, et elle me parait conforme aux '< principes politiques que j'ai professés toute « ma vie;
« Rempli de souvenirs qui m'ont toujours « fait désirer de n'être jamais appelé au < troue, exempt d'ambition, et habitué à la « vie paisible que je menais dans ma famille, « je ne puis vous cacher tous les sentiments « qui agitent mon cœur dans cette grande « conjoncture ; mais il en est un qui les « domine tous : c'est l'amour de mon pays. « Je sens ce qu'il me prescrit, et je le .< ferai. »
En disant ces mots, il se jeta dans les bras de M. Laflitte, et parut avec lui etM. deLafayette sur le balcon, pour saluer la foule, qui applaudit toujours aux spectacles inusités.
Au moment où ils sortaient du Palais- Royal, MM. de Lafayette et Benjamin Constant rencontrèrent un combattant de la veille, M. Pagnerre. « Ah ! qu'ave/.-vous « fait ? » s'écria-t-il, en les voyant; Mais Benjamin Constant s'approcha du jeune homme, et, l'embrassant : « Ne craignez rien, lui dit-il, nous avons pris des garanties. »
Ainsi, en moins de sept heures, 21i) députés qui, dans les temps ordinaires, n'auraient formé qu'une majorité de deux voix, avaient
modifié la constitution, prononcé la déchéanoe d'uœ dynastie, érigé un*: dj nastie nouvelle. Et ces députés avaient été élus soul'empire d'une Charte qu'ils refaisaient ;i leur gré, sous le règne d'un homme- dont ils proscrivaient la famille. Et tout cela venait de s'accomplir en vertu du principe de h souveraineté du peuple.
On s'était si avidement emparé du prétexte de la nécessité présente »'t de la raison d'Etat, qu'on n'avait songé à la Chambre des pairs que pour lui faire une sorte de communication qui ressemblait plus à nu acte volontaire de convenance qu'à une formalité indispensable. Et sans s'inquiéter de son adhésion, sans l'attendre, la Chambre des députés, ainsi qu'on l'a vu, était allée porter sa déclaration au Palais-Royal, comme un pacte définitif, comme l'arrêt d'une volonté sans contrôle. La pairie ne s étant formel que de toutes les défections éclatantes dont trente ans de secousses politiques avaient fourni l'occasion et donné au monde le scandale, on l'avait jugée toute prête pour une nouvelle servitude.
Mais il y avait alors, parmi les pairs, un homme dont on connaissait, au Palais-Royal, la loyauté chevaleresque et l'âme lidèle. Le bruit avait couru que M. de Chateaubriand préparait un discours accusateur et terrible : qu'il allait y donner, envers tous, l'exemple du courage, protester une dernière fois pour la monarchie vaincue, dénoncer enfin les amis qui l'avaient égarée et les parents qui l'avaient trahie.
Cette nouvelle était parvenue an Palais- Royal, où elle avait jeté la plus grande inquiétude. Il fallait à tout prix conjurer un tel danger. M"" Adélaïde lit savoir à M. François AiagO que le duc d'Orléans desirait avoir avec lui un entretien secret. M. Ârago ne put parvenir jusqu'au prince, SOll par l'effet (le circonstances fortuites, soit que le duc d'Orléans craignit de se compromettre personnellement dans une négociation aussi
délicate. M Vdélaule leva la difficulté. Elle
vit M. Arago et lui déclara qu'on lui saurait un gré infini d'aller trouver M. de Château-
LOUIS BLANC
briand pour le supplier de renoncer à son discours. A cette condition, M. de Chateaubriand était assuré d'avoir sa place dans le ministère. M. Arago se rendit chez l'illustre poète. Il lui exposa que la France venait d'être remuée dans ses profondeurs ; qu'il importait de ne la point livrer aux hasards
Adélaïde (L. M. E. Princesse) — 1778-1847
des réactions trop promptes ; que le duc d'Orléans , devenu roi , pouvait beaucoup pour les libertés publiques , et qu'il était digne d'un homme tel que le vicomte de Chateaubriand de ne pas se faire, au début d'un règne, l'orateur des agitations. 11 finit en disant qu'un meilleur moyen s'ollrait à lui de servir utilement son pays, et qu'on n'hésiterait pas a lui donner un portefeuille, celui de l'instruction publique, par exemple. Chateaubriand secoua tristement la tète. Il répondit que de tout ce qu'il venait d'entendre, ce qui touchait le plus son cœur, c'était l'intérèl de la Franco si profondément troublée ; qu'il n'attendait rien et ne voulait rien accepter d'un régime élevé sur la ruine de
ses espérances ; mais que, puisque son discours pouvait jeter dans son pays des semences de haines, il en adoucirait les formes. Cette négociation singulière avait lieu la veille du 7 août.
Le lendemain , la Chambre des pairs s'étant rassemblée à neuf heures et demie du soir, le président lut la déclaration de la Chambre des députés, après quoi le vicomte de Chateaubriand se leva et s'exprima en ces termes au milieu du plus profond silence :
« Messieurs, la déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion ditFérente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine, à mes yeux, tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un ordre de choses régulier, j'examinerais sans doute avec soin les changements qu'on prétend opérer dans la Charte. Plusieurs de ces changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on ait pu entretenir la Chambre de cette mesure réactionnaire, touchant les pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse pour les fournc<>s, et vous savez que j'en ai combattu même la menace: mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des pairs qui l'on voudra, toutes les fois qu'on sera le plus fort, cela ressemble trop à la proscription. Yeut-on détruire la pairie? Soit. Mieux vaut perdre la vie que de la demander. »
Après ces paroles qui faisaient honte à Assemblée de sa patience dans l'abaissement, l'orateur cherche quelle forme de gouvernement est désormais applicable à la France. La république ne lui parait pas possible; mais la monarchie l'est-elle aux conditions qu'on lui fait? « La monarchie, s'é- « crie-t-il, sera débordée et emportée par le « torrent des lois démocratiques, ou le mo- - narque par le mouvement des factions. » Avant de passer à la solution la meilleure, selon lui, du problème formidable posé de-
vant la France, M. de Chateaubriand rend hommage à l'héroïsme du peuple de Taris.
« Jamais, dit-il, défense ne fut plus juste, « plus héroïque que celle du peuple; de Paris. « Il ne s'est point soulevé contre la loi, niais « pour la loi; tant qu'on a respecté le pacte « social, le peuple est demeuré paisible. Mais « lorsqu'apri's avoir menti jusqu'à lu dernière
Chateaubriand (Kr. II. de) — 1108-1848
< heure, on a tout-à-coup sonné la servitude ;
< quand la conspiration de la bêtise et de :< l'hypocrisie a soudainement éclaté ; quand :< une terreur de Château, organisée par des
eunuques, a cru pouvoir remplacer la terreur de la République et le joug de fer de
< l'Empire, alors ce peuple s'est armé de son ( intelligence et de son courage. 11 s'est
trouvé que ces boutiquiers respiraient assez ( facilement la fumée de la poudre, et qu'il
< fallait plus de quatre soldats et un caporal
< pour les réduire. "Un siècle n'aurait pasau-
< tant mûri un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la
< France. »
L'orateur parle ensuite du duc de Bordeaux. N'aurait-on pu respecter en lui ce principe de légitimité si nécessaire à l'exis-
tence des monarchies! Le duc d'Orléans aurait servi de tuteur à l'enfant royal. Il l'aurait conduit, eu qualité de régent, jusqu'à l'époque de sa majorité; et mu' pareille combinaison, en maintenant l'inviolabilité du dogme monarchique, aurait, peut-être, épargné à la France de périlleux ébranlements.
Faisant sur lui-même un retour amer :
« Inutile Cassandre, B'éerie-t-il, j'ai assez « fatigué le trône et la pairie de mes aver- « tissements dédaignés. Il ne me reste plut « qu'à m'asseoir sur les débris d'un naufrage « que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au « malheur toutes les sortes de puissance. « excepté celle de me délier de mes serments « de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie « uniforme. Après tout ce que j'ai fait, dit « et écrit pour les Bourbons, je serais le der- « nier des misérables si je les reniais au « moment où, pour la troisième et dernière « fois, ils s'acheminent vers l'exil. »
Enfin, après avoir foudroyé la lâcheté de tous ces ardents royalistes qui, par leurs exploits projetés, ont fait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourches, et qu'il montre accroupis maintenant sous la cocarde tricolore : « Quelles que soient, ditce il en terminant, les destinées qui atten- « dent M. le lieu tenant- général, je ne serai <( jamais son ennemi, s'il fait le bonheur de « ma patrie. Je ne demande à conserver que « la liberté de ma conscience et le droit d'al- « 1er mourir partout où je trouverai indé- « pehdance et repos. »
Ces plaintes éloquentes tombaient sur des Cœurs glacés. La pairie ne discuta que la mesure qui tendait à la décimer. Mais l atteinte portée à sa dignité par l'autre Chambre la trouvait tellement insensible, que, sur la question de savoir si elle sérail aussi outrageusement mutilée, elle déclara s'en rapporter à la haute prudence du prince. Elle ajoutait elle-même a son humiliation par cette éclatante llatterie. lue deputatiou fut nommée pour aller porter au Palais-Royal les félicitations de ce premier corps de L'Etat. Elle s'avança vers le prince, respectueuse et calme sous l'injure. Le prince lit à ces grands sei-
LOUIS BLANC
gneurs une réponse banale. La pairie était déjà morte en France.
Il ne restait plus qu'à donner à la transmission de la couronne la sanction des formes et ce genre de légitimité que l'imbécillité publique attache au prestige d'un cérémonial imposant. Tout fut donc préparé le lundi, 9 août, pour une séance royale. On éleva, au Palais-Bourbon, un trône ombragé de drapeaux tricolores et surmonté d'un dais en velours cramoisi. Devant le trône, trois pliants étaient disposés pour le lieutenant-général et ses deux fils aînés. Une table recouverte de velours, où se trouvaient l'écritoire et la plume devant servir à la signature du contrat, séparait du trône le pliant destiné au prince, emblème de l'intervalle qu'il avait à franchir pour atteindre à la royauté. Le duc d'Orléans fit son entrée au son de la Marseillaise et au bruit du canon des Invalides. Quand il eut pris place, il se couvrit, et invita les membres des deux Chambres à s'asseoir, changeant ainsi; dans un objet frivole, ce qui touche le plus les hommes, le cérémonial d'usage. Car ses prédécesseurs ne s'adressaient qu'à la Chambre des pairs, et faisaient dire à la Chambre des députés, par l'organe du chancelier : « Messieurs, le roi vous p )rmet de vous ass 3oir.» Le prince invita M. Casimir Périer, président de la Chambre des députés, à lire la déclaration du 7 août. M. Périer lit cette lecture d'une voix ferme, insistant sur plusieurs passages, sur celui-ci, par exemple, le trône est vacant en fait et en droit. Au dernier article, Casimir Périer ayant dit : « Appelle au trône S. A. R. Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, » le lieutenant-général, qui suivait la lecture avec la plus sévère attention, reprit vivement: «Louis- Philippe. » Le baron Pasquier ayant lu, à son tour, l'acte d'adhésion de la pairie, les deux actes furent remis au lieutenant-général, qui les transmit à M. Dupont (de l'Eure), remplissant les fonctions de garde-des-sceaux.
Le lieutenant-général lut son acceptation en ces termes :
« Messieurs les pairs, Messieursles députés, « j'ai lu avec une grande attention la décla-
« ration de la Chambre des députés et l'acte « d'adhésion de la Chambre des pairs. J'en « ai pesé et médité toutes les expressions.
« J'accepte, sans restriction ni réserve, les « clauses et engagements que renferme cette « déclaration, et le titre de roi des Français « qu'elle me confère, et je suis prêt à en ju- « rer l'observation. »
Le duc se lève alors, ôte son gant, se découvre, et prononce la formule du serment que lui remet Dupont (de l'Eure) :
« En présence de Dieu, je jure d'observer fidèlement la Charte constitutionnelle, avec les modifications exprimées dans la déclaration ; de ne gouverner que par les lois et selon les lois ; de faire rendre bonne et ex-
< acte justice à chacun selon son droit, et
< d'agir en toute chose dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire dupeu-
< pie français. »
Au milieu des cris de Vive le roi! qui accueillent ces paroles, Louis-Philippe signe les trois originaux de la Charte et de son serment, qui doivent être déposés aux archives du royaume et dans celles des deux Chambres. En ce moment, les quatre maréchaux déploient les attributs de la royauté :1e sceptre, la couronne, l'épée et la main de justice. On enlève le pliant sur lequel le prince s'est assis, et le nouveau roi monte alors surle trône, se couvre, et fait signe qu'il va parler:
« Je viens, dit-il, de consacrer un grand « acte. Je sens profondément toute l'étendue « des devoirs qu'il m'impose. J'ai la con- « science que je les remplirai. C'est avec « pleine conviction que j'ai accepté le pacte « d'alliance qui m'était proposé.
« J'aurais vivement désiré ne jamais occu- « per le trône auquel le vœu national vient « de m'appeler; mais la France, attaquée « dans ses libertés, voyait l'ordre public en « péril ; la violation de la Charte avait tout « ébranlé ; il fallait rétablir l'action des lois, « et c'est aux Chambres qu'il appartenait d'y « pourvoir. Vous l'avez fait, Messieurs : les « sages modifications que nous venons de « faire à la Charte garantissent la sécurité h de l'avenir, et la France, je l'espère, sera
IIISTOIMI-: DK DIX ANS
" heureuse au dedans, respectée au dehors, et 1<l paix de l'Europe de plus eu plus as- « surée. »
Le duc d'Orléans était roi. Il fui appelé Louis-Philippe Ier. On n'avait voulu donner à ce continuateur incertain 4ea trente-cinq Capets ni le nom <le Philippe V, qui était un engagement pris avec le passé, ni le nom de Philippe Ier, qui semblait ouvrir au peuple un avenir nouveau. Au titre de roi de FrcBfice fut substitué celui de roi des Français, ces innovations dans les mots paraissant propres à donner le change à la multitude.
( Cependant, un effroyable malaise commençait à s'introduire, parmi les classes ouvrières. Ces hommes qui avaient crié Vive I" Charte, et qui, pendant trois jours, s'étaient si vaillamment battus pour elle, s'étonnaient du surcroit de douleur que leur apportait le triomphe. En créant le 31 juillet une garde nationale mobile, et en arrêtant que le soldat recevrait une solde de trente sous par jour, la commission municipale et Lafayette n'avaient pu avoir en vue qu'une mesure provisoire, qui d'ailleurs resta sans effet.
Grâce à des combinaisons habiles, à dt s promesses décevantes, à quelques distributions d'argent faites àpropos, on avait obtenu sans peine du peuple qu'il se laissai disperser et désarmer. On. afficha ensuite une proclamation qui commençait par ces mots :
<• Braves ouvriers, rentrez dans vos ateliers. » Les malheureux y rentrèrent, et n'y trouvèrent {dus d'ouvrage.
Par une conséquence trop facile à prévoie, les capitaux se cachaient; toutes les relations industrielles se trouvaient interrompues : chaque coup de fusil tiré pendant les trois jours avait préparé une faillite. La banque de France, quoique instituée pour parer aux grandes crises, mesurait ses e-scoinptes sur ses craintes avec une prudence cruelle, et la sentinelle accoutumée veillait pour la protection de ces caves toutes remplies d'or dans une ville toute remplie de pauvres.
Lhaque jour ajoutait à la détresse du peuple, attestée par des faits innombrables. De toutes les imprimeries de la capitale, la [dus
considérable employait, quand la révolution éclata, environ deux cents ouvriers, qui gagnaient régulièrement par jour de quatre -,i six Eranes. Apres la révolution, les ateliers
furent fermés pendant huit ou dix jours, au bout desquels on y rappela dix ou douze ouvriers, et six mois après, on n'\ en comptait encore que vingt-cinq ; et ils gagnaient, ceux-là, non plus quatre, cinq ou six francs, mais vingt-cinq ou trente sous par jour. L'imprimerie, pourtant, semblait devoir moins souffrir que les autres professions des résultats de la crise. Qu'on juge par là de l'immensité des désastres ! Dans le quartier des Gravillers, une maison située rue Chapon, n° 28, et louée à deux cents ouvriers de professions diverses, rapportait au moment do la révolution dix-sept mille francs. Le revenu tomba subitement à dix mille, et il n'est aujourd'hui encore, après plus de dix ans, que de quatorze mille francs.
Pour adoucir ces maux, voici quels movenfurent mis en usage. On chantait sur les théâtres une Marseillaise nouvelle, comp< par M. Casimir Delavigne. On célébrait dans un langage pompeux les héros morts pour la liberté. Le journal du duc d'Orléans, h1 National, s'était écrié : « Vous avez été toujours « les plus brades et les plus héroïques des « hommes. Honneur à vous, braves Pari- « siens! » Et non moins enthousiastes que les journalistes, les magistrats de la cité renchérissaient sur ces éloges.- « Oui peut se « flatter, disait dans une proclamation aux « habitants de Paris, M. Alexandre- de Lace borde, de mériter le rang de premier «. magistrat d'une population donl la con- « duite héroïque vient de sauver la liberté
« et la civilisation ? » En effol . le pain
manquait dans beaucoup de familles, et plus d'une mère en pleurs fut aperçue cherchant un cadavre sur les froides dalles de la Morgue.
Toutefois, comme des souscriptions s'ouvraient de toulus parts en faveur des victimes de juillet c est ainsi qu'on appelait les morts ou les blessés), ceux qui avaient péri furent. | en cela. d\\ moins, utiles à leurs femmes et
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à leurs enfants. Beaucoup de ceux qui avaient survécu furent moins heureux.
Pendant ce temps on s'occupait au Château de réviser la Charte, c'est à dire, de rétablir la garde nationale, dont il devait être facile d'exclure le peuple, en faisant d'un uniforme coûteux une condition nécessaire d'admission; d'affranchir plus complètement la presse qui, jusque-là, n'avait guère étudié
Casimir Delavigne. — 1773 1843
les intérêts du peuple ; d'étendre à un plus grand nombre de citoyens le pouvoir de faire des lois ; d'accorder aux législateurs de la bourgeoisie le droit d'initiative ; de reprendre, enfin, par l'égalité des cultes et la défaite de la noblesse, les traditions de 89.
Mais répartir plus équitablemcnt les impôts, alléger les charges qui écrasent le pauvre, abolir ces contributions indirectes de la Restauration, nées des droits réunis de l'Empire, aviser aux moyens de porter remède à l;i mobilité homicide des salaires, fonder des ateliers pour les combattants de la veille, devenus Le Lendemain des ouvriers sans tra-
vail , rien de tout cela ne parut digne
d'être mis en discussion ; rien de tout cela n'exista, même sous forme de promesse.
En revanche, on étendit sur les joueurs de Bourse une sollicitude remarquable. Les ordonnances de Charles X étaient venues subitement favoriser les spéculateurs à la baisse. Or, quelques-uns d'entr'eux, comme on l'a vu, avaient été mis dans le secret des ordonnances et avaient joué à coup sur. Les spéculateurs à la hausse se prévalaient de cette circonstance pour demander que la liquidation des primes n'eût lieu que le 9 août. Les banquiers qui avaient joué à la hausse, et qui étaient en état d'agir sur la Bourse avec des millions, comptaient profiter du délai accordé pour raffermir les cours par des achats convenablement calculés. Mais l'accorder ce délai, c'était consacrer une injustice. Car, en premier lieu, on rendait tous les joueurs à la baisse victimes d'une perfidie que tous n'avaient pas commise ; et, ensuite on méconnaissait arbitrairement, au profit des uns, au détriment des autres, le caractère essentiellement aléatoire des opérations de Bourse. N'importe. Les joueurs à la hausse étaient du côté des vainqueurs : l'arrêté qu'ils désiraient fut pris par le commissaire au département des finances, et l'opulence compromise en des marchés honteux, en des spéculations illicites, obtint une protection qu'attendirent en vain des ouvriers réduits au désespoir, et offrant leur travail pour un peu de pain.
Pour cette Charte qu'on révisait, le sang des pauvres avait coulé à Ilots, et le gouvernement n'ignorait point la grandeur du sacrifice, lorsque le S août, il faisait publier par le Moniteur, journal officiel, l'article suivant :
« Les renseignements qui ont été donnés « dans divers journaux sur le nombre des « blessés et des morts étaient inexacts : nous « croyons devoir donner les suivants, trans- « mis hier, i août, à l'Académie royale do « médecine, par les divers chirurgiens, ou « médecins des hôpitaux :
« Hôtel-Dieu. Il est entré près de cinq cents
Des femmes, des vieillards, des enfants accoururent sur le passage des fugitifs. (P. 164.)
« blessés, appartenant pour la plus grande « partie aux citoyens, puisqu'on ne comptait « que vingt-cinq militaires sur ces cinq cents « blessés. Il en est mort trente-huit le pre- « mier jour, douze le deuxième et huit le « troisième.
« Hôpital de la Charité. Il est entré environ « cent blessés, dont quarante sont morts. « On espère sauver un grand nombre tics « autres.
« Hô/jital Beaujon. On avait annoncé qu'il « existait six cents blessés dans cet hôpital. « Il n'y en a été porté que quatre-vingts. « Huit ou dix ont été amputés. On comptai I (( hier de quinze à seize morts.
<( Hôpital du Gros-Caillou. On a reçu deux ^< 't^nts blessés Un grand nombre d'ampnta- « tions ont été faites. Il n'est mort aucun « malado. Ce fait, qui semblait extraordinaire « à L'Académie, a été confirmé pat- les asser- '( tions de MM. Larrey et Ladibert.
<< Hôpital du Valrde-Grâcè. On n'y a reçu
« que vingt blessés environ. Des enquêtes « faites portent le nombre des morts et des « blessés, pendant les journées des m2~ et « 28, de 1,000 à 1,700. Il est probable que « le nombre est plus considérable, mais on « n'a pu avoir de renseignements sur les « blessés reçus dans les ambulances ou qui « se sont fait reconduire chez eux. Il n'est « question ici que des hôpitaux. »
Voilà pour les morts; j'ai dit quelle part avait été faite aux vivants.
Les difficultés étaienl grandes, sans doute. Après une révolution comme celle qui venait de s'accomplir, quelque rapide qu'eût été la victoire, ou ne pouvait se flatter de faire revivre le crédit par ordonnance, de calmer les terreurs du commerce par des articles de journaux, et de ranimer par des proclamations la confiance éteinte. Mais la Convention avait montré, sans même parler ici de
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ses provocations à l'Europe et de ses fureurs immortelles, quels prodiges peuvent sortir d'un enthousiasme véritable. Si ceux qui s'emparèrent du mouvement des affaires en 1830 avaient fait, pour retirer le peuple delà route des abîmes, des efforts persévérants et courageux, leurs efforts, eussent-ils été stériles, suffiraient pour les absoudre aux yeux de l'histoire. Mais rien ne fut tenté : au-dessous de la Charte revisée et du couronnement d'un roi, il n'y eut plus que le règne d'un fatalisme brutal.
On se prépara toutefois à prêter trente millions au commerce. Mais il n'était pas loisible au gouvernement de distribuer au hasard le revenu public. On prêta donc sur gages à ceux qui possédaient; par conséquent, on prêta à des banquiers connus, à des manufacturiers opulents. La crise n'en pesa pas moins de tout son poids sur les plus pauvres.
L'histoire ne présente'jjrien de comparable à l'impuissance dont l'administration fit preuve dans les premiers jours qui suivirent la révolution, impuissance pour le bien, non pour le mal.
Quelques citoyens avaient eu l'idée de fonder à Saint-Denis un grand établissement d'imprimerie, avec l'aide et sous le patronage de l'Etat. Ils en firent la proposition au ministère de l'intérieur; ils auraient réimprimé spécialement les œuvres révolutionnaires, les écrits de Rousseau, de Voltaire, des encyclopédistes,, et leurs ateliers auraient servi d'asile à beaucoup d'ouvriers voués au vagabondage et à la misère. Cette proposition fut repoussée, par le motif que de pareils livres n'auraient point d'écoulement, puisqu'ils
étaient des armes dont les libéraux n'avaient plus besoin après la bataille. Réponse profonde et qui vaut la peine qu'on la médite !
Au reste, il y avait un moyen plus sûr d'employer beaucoup d'ouvriers sans travail : les arsenaux ne contenaient que neuf cent mille fusils, et il en fallait trois millions pour armer la garde nationale dans tout le royaume. Des sollicitations journalières venaient stimuler le zèle du ministère de l'intérieur; il recourut à son tour au ministère de la guerre. Eh bien ! cinq cent mille fusils seulement furent livrés. En vain la fabrication de ceux qui manquaient fut-elle réclamée vivement et à plusieurs reprises; en vain fut-il demandé, au nom de tous les ouvriers en fer et en bois, qu'un grand atelier de fabrication fût ouvert à Paris; en vain des propositions satisfaisantes furent-elles transmises aux bureaux de la guerre, de diverses parties du royaume et notamment de Saint-Etjenne, toutes ces tentatives se brisèrent contre une inertie invincible : elles n'eurent pour résultat que d'éveiller l'esprit de spéculation. On verra, dans la suite de cette histoire, à quelle date remonte cet achat de fusils fait plus tard en Angleterre, et qui devait produire tant de scandale.
Cependant, on fit exécuter quelques travaux au Champ-de-Mars, mesure qui, sans prouver la sollicitude du pouvoir pour les pauvres, servait, du moins, a masquer son indifférence.
Malheur à ceux qui se jettent au hasard dans les révolutions et qui courent au combat en poussant des cris inconnus!
II1ST0IIŒ di«: DIX ANS
Fuite de Charlea X et de sa famille; départ.
Pendant qu'on disposait à Paris du trône de ses ancêtres. Charles X s'agenouillait dans la cathédrale d'Argentan. La nouvelle de l'avénement de Louis-Philippe avait déjà circulé dans cette ville. Quand la famille proscrite en sortit, les habitants se pressèrent sur son passage pour surprendre le secret de ses émotions. A côté de la duchesse de Berri, qui clfaçait par son étourderie la majesté de son malheur, on remarquait la fille si souvent éprouvée de Louis XVI : son visage était livide; ses yeux, qui avaient tant pleuré, avaient perdu leur regard. Une aussi terrible catastrophe avait rouvert dans son cœur toutes les anciennes blessures. Souvent on la vit, durant ce lugubre voyage, descendre de voiture et s'arrêter au bord du chemin, comme pour ne pas quitter trop tôt ce royaume trois fois fatal à sa famille. Les commissaires la craignaient à cause de la brusquerie de ses mouvements et de l'amertume profonde de son langage; mais ils étaient frappés de respect par l'immensité d'une douleur qui datait de la tour du Temple. Le dauphin ne souffrait pas, faute de penser.
Charles X avait une attitude calme. Indifférent pour lui-même, il ne s'occupait que des gens de sa suite : égoïste en cela pourtant, car les rois ont cet orgueil de s'aimer dans leurs serviteurs. Du reste, sa conduite était pleine de contradictions apparentes. L'aspect «le La dauphine en pleurs, de ses courtisans éperdus, de deux enfants qui s'amusaient, avec l'ignorance de leur âge, de ces nouveautés introduites dans leur existence, tout cela le trouvait, sinon impassible. du moins résigné; niais il suffisait, pour lui causer une irritation puérile, de la vue d'un
lambeau tricolore, ou d'un léger manquement à l'étiquette. Dans la petite ville de Laigle, il avait fallu faire fabriquer une table carrée, selon les usages de Cour, pour le dîner de ce monarque à qui échappait un empire. Il montrait ainsi, réunis en sa personne, cet excès de grandeur et cet excès de petitesse que donne la pratique delà royauté : et, portant avec courage l'ensemble de son infortune, il n'en pouvait patiemment tolérer les détails. Il aurait voulu qu'on lui fit du moins une misère pompeuse.
A Maintenon, il avait consenti sans trop d'efforts au licenciement de son armée. A Dreux, il s'était vu enlever sans se plaindre l'artillerie de la garde, dont on n'avait conservé que deux pièces de canon. Il avait cédé enfin, tant qu'il ne s'était agi que de perdre la réalité de la puissance; mais quand on voulut lui en disputer les dehors, il sentit renaître en lui l'orgueil de son sang; résigné à l'exil, pourvu qu'il eût l'air d'emporter avec lui l'éclat de sa race et les lambeaux de la monarchie.
Il se plaignait surtout de l'impatience des ; commissaires, et il trouvait injuste qu'on L'empêchât de voyager avec lenteur; car. après tout, il y avait dans ce voyage le regret de la patrie perdue et des tombes paternelles abandonnées. Peut-être aussi COnservait-il au fond du COBUT quelque confuse espérance : la Vendée n'était pas loin île la roule.
Mais on lui créa bientôt d'autres sujets de souci.
Le 10 août, un nouveau commissaire arrivait à Falaise : c'était M. de La Pommeraye, député du Calvados. En apprenant que M. de
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La Pommeraye avait pour mission de hâter la marche du cortège et de lui faire prendre la route de Caen, Charles X fut extrêmement troublé. N'était-ce pas asssez qu'un prince de sa famille lui eût enlevé sa couronne? Pourquoi enviait-on ainsi à un vieillard cette unique et amère douceur de s'attarder un peu sur une terre où il était né, et qui, sans
Le prince de Groy
doute, ne renfermerait pas ses dépouilles mortelles? Il résolut de résister cette fois. Une petite auberge s'élevait sur la route, à quelque distance de Falaise. Ce fut le lieu que le roi choisit ponr sa première entrevue avec M. de La Pommeraye. Il accueillit l'envoyé du Palais-Royal avec une politesse froide, et se montra inébranlable dans ses résolutions. Il fallut prendre , selon sa volonté, la route de Condé-sur-Noireau. Mais, quant à la lenteur du voyage, la résistance de Charles X avait été prévue, et tout était préparé pour la dompter.
Dès le 10 août, le général Gérard, ministre de la guerre, avait écrit au commandant de Cherbourg qu'il eût à organiser une colonne mobile pour se porter au-devant de l'escorte et, s'il en était besoin, agir avec vi-
gueur. Les hommes du Palais-Royal étaient pressés d'arriver au dénoûment de ce grand drame. Le ministre de la guerre donnait donc au général Hulot les pouvoirs les plus étendus; il plaçait sous son autorité le préfet maritime de Cherbourg. Mais le général Hulot, qui n'ignorait pas dans quel but on l'avait envoyé à Cherbourg, n'avait pas attendu, pour agir, la dépêche du ministre de la guerre, et lorsqu'elle lui parvint, les mesures qu'elle prescrivait étaient déjà en pleine exécution. Envoyé de Cherbourg, au-devant du cortège, le colonel Trobriant avait rapporté à son général que les commissaires étaient sans autorité sur l'escorte et que tout y dépendait de la volonté du duc de Raguse. D'un autre côté, les commissaires écrivaient au général Hulot : « Nous avons appris avec « plaisir que vous faisiez avec des troupes et « de l'artillerie un mouvement vers nous. « Vous ne vous reploierez avec vos troupes « sur Cherbourg que lorsque nous nous se- « rons concertés. » Excité par le rapport du colonel Trobriant, par l'invitation des commissaires, parles rumeurs alarmantes qu'on répandait à dessein de toutes parts, le général Hulot n'hésita plus. Il ne faisait que devancer les ordres du ministre.
Pendant que les mesures étaient prises pour soulever la population, le cortège s'acheminait vers Saint-Lô. Le second Stuart traversant l'île de Wight, après ia perte d'une couronne et à la veille du supplice, une jeune fille lui vint offrir une fleur. Ce genre de consolation ne manqua pas au frère de Louis XVI. Au Val-de-Yire, des femmes, des vieillards, des enfants, sortis de la maison de Chènedollé, accoururent sur le chemin, tenant des branches de lys qu'ils donnèrent aux fugitifs. Famille d'un poète saluant celle d'un roi sur la route de l'exil ! Le roi traversait le département de la Manche; le préfet, M. d'Estourmel, courut au-devant de lui pour le recevoir, comme il eût pu le tain» en d'autres temps, et après des adieux publics où éclatait la fidélité au malheur.
On arriva ainsi à Saint-Lô. Là, Charles X apprit qu'une foule menaçante et armée.
Les officiers furent admis à baiser la main des princes et des princesses (P.#167.)
commandée par le général Hulot, l'attendait à Carentan. Les gardes nationaux soulevés n'étaient guère qu'au nombre de 400 , et n'avaient que deux canons hors d'état de servir. Mais, comme on n'avait d'autre but que d'effrayer les fugitifs , on exagéra le péril. Charles X crut la vie de son petit-fils menacée, et, fatigué de cette lutte dans la douleur, il s'abandonna tout entier.
Les commissaires qui avaient écrit au général Hulot pour presser son arrivée, lui écrivirent alors, par l'intermédiaire du géné-
ral Maison, pour presser son départ. Pour mieux calmer un mouvement qui n'était plus nécessaire, M. de la Pommeraye prit les devants, et ses exhortations déterminèrent à une prompte retraite la plupart des gardés nationaux rassemble à Carentan. Le général Hulot partit lui-même de cette ville de grand matin, il ne restait pins de ce soulèvement artificiel qu'une agitation peu dangereuse. Le but se trouvait atteint : aucune violence n'avait été commise, ce qui eut I indigné l'Europe, et. cependant, on avait
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assez effrayé Charles X pour le forcer à une fuite précipitée. Dès ce moment, en effet, il se hâta vers son exil éternel.
Tout réussissait à ce duc d'Orléans.
Le voyage de Cherbourg fut triste et solennel jusqu'au bout. Les deux princesses marchaient à pied les jours de gai soleil. Leur mise était fort négligée, parce que les gens de leur service n'avaient pu emporter ni linge ni vêtements. L'aspect des populations traversées par le cortège avait quelque chose de grave et de recueilli. Quelques officiers parurent sur la route, s'inclinant devant ces grandeurs humiliées. Près de Carentan, deux se présentèrent. « Messieurs, leur dit le roi, » gardez ces bons sentiments pour cet » enfant, qui seul peut vous sauver tous. » Et il montrait à la portière d'une voiture qui suivait, une petite tête blonde. Mais le temps approchait où Dieu ne laisserait plus peser le destin des empires sur des têtes fragiles. Le 14 août, à deux heures, Charles X entrait à Valognes. Il écrivit de là au roi d'Angleterre pour lui demander un asile. On lui devait bien l'hospitalité que Louis XIV avait accordée à Jacques II.
A Valognes, les officiers des gardes- ducorps allèrent, avec les douze plus anciens gardes de chaque compagnie, remettre au roi leurs étendards. Ce fut une cérémonie; pleine do larmes et d'enseignements. Le roi toucha la soie des drapeaux et dit : « J'espère que mon fils vous les rendra. » Avant de quitter Valognes, il parut avec sa famille sur le perron de l'hôtel où il était descendu. Il portait un simple frac bleu, avec des boutons de métal, sans plaque ni rubans. Il voulut parler à la foule qui remplissait la cour : les paroles expirèrent sur ses lèvres. On se sépara en silence.
Du haut de la côte qui conduit à Cherbourg , les exilés aperçurent la mer. La colonne lit une halte. Tout-à-coup un mouvement singulier éclate dans les rangs. Des cavaliers qui avaient devancé l'escorte reviennent au galop, apportant des nouvelles sinistres. En effet une grande foule, composée eu partie des hommes du port et de
quelques centaines de pionniers rendus libres, accourait au-devant du cortège avec un bruit semblable à celui des flots. Bientôt la tête de la colonne se trouva face-à-face avec cette multitude grondante. Le prince de Croy montait un cheval blanc ; des plumes s'agitaient sur son chapeau de général , qu'ornait la cocarde royaliste ; un large ruban bleu se détachait sur les broderies de son habit, et sa figure n'était pas sans quelque ressemblance avec celle du roi. C'est Charles X, crièrent des hommes du peuple trompés ; et ils s'élancèrent vers le prince en poussant des cris. D'autres entraient en même temps dans la colonne, heurtantes chevaux, et fixant leurs regards avec menace sur le pâle visage des cavaliers. En proie à d'inexprimables angoisses, les officiers des gardes ne songeaient qu'à éviter une lutte, et écartaient les assaillants avec une inquiétude presque suppliante. Charles X et son fils étaient descendus de voiture précipitamment, et ils s'avançaient à cheval, enveloppés de soldats fidèles, mais émus.
On gagna Cherbourg. Le cri de la révolution retentissait dans les rues à de rares intervalles ; mais des drapeaux tricolores flottaient à presque toutes les fenêtres, et une foule immense, venue des campagnes voisines, se précipitait vers le port. A l'entrée de la ville, les officiers du 64e baissèrent leurs épées devant les exilés qui passaient.
Deux vaisseaux avaient été préparés pour recevoir le roi, sa famille, et les personnes de leur suite. C'étaient le Greàt-Britain et le Charles-Caroll, sous le commandement du capitaine Dumont-Durville. Ces vaisseaux avaient une origine républicaine, ils étaient américains, et ils appartenaient à des Bonaparte. Les peuples aiment à remarquer ces contrastes, qui sont la poésie de l'histoire.
Le port de Cherbourg est séparé de la ville par une vaste grille circulaire. La porte en fut confiée à quelques grenadiers, et le dernier peloton des gardes ne l'eût pas plutôt franchie, qu'elle se referma brusquement sur la foule. Ce fut alors un étrange et douloureux spectacle. Derrière les gardes, rangés
ou bataille sur la jetée, des milliers de tètes se collaient à la grille, animées par la curiosité, la compassion ou la colère. Devant, c'était la mer, la mer, avec l'idée toujours présente des abîmes et le souvenir des naufrages !
Les voitures étant arrivées à un petit pont recouvert, d'une étoile bleue, toute la famille royale mit pied à terre. M. de Larochejacquelein soutenait la Dauphine éperdue. Apuyée sur le bras de M. de Charette, la duchesse de Berri montrait plus d'indignation que d'abattement, et son attitude trahissait l'ardeur de son sang napolitain. Charles X était toujours calme : il veillait sur son cœur.
M. de Damas, qui craignait pour le duc de Bordeaux, le prit dans ses bras, et le porta sur le navire en l'entourant avec une inquiétude visible. Mais l'enfant ne voulait point partir, et on eut quelque peine à vaincre sa répugnance. Gomme toutes ces infortunes se ressemblent! En 1814, à Rambouillet, ri après que Joseph l'eût résolue, cette fuite qui livrait l'Empire, on raconte que le petit roi de Rome, à l'heure du départ, se mit soudainement à pleurer. Pour l'apaiser, sa gouvernante l'accablait de caresses et lui promettait des jouets nouveaux ; mais il continuait de pleurer et se roulait par terre en poussant des cris aigus. Pauvre enfant ! cette fuite lui valait la perte d'une couronne d'abord, puis, après quelques années d'une adolescence flétrie, une mort mystérieuse au-delà du Rhin.
Avant de s'embarquer, Charles X remit à M. Odilon Barrot, qui lui en avait exprimé le désir, un écrit dans lequel il certifiait les égards dont il avait été l'objet de la part des commissaires. La dauphine, de son côté, donna comme témoignage de gratitude à M. Odilon Barrot une feuille de papier portant ces deux mots : Marie-Thérèse.
Le roi recommanda ensuite à la générosité des vainqueurs les pensionnaires de la liste civile. Les gardes s'attendaient tous à recevoir les adieux de la famille royale : celle espérance était vaine. Les officiers furent admis à baiser la main des princes et des
princesses; mais les soldats m- Eurent point passés «'M revue. Car l • - 1 est L'orgueil des
maîtres de la terre, alors même que la main
de Dieu les frappe et les humilie! Le bienfait leur est facile, parce qu'il atteste leur supériorité; mais la reconnaissance leur pèse, en
leur rappelant qu'ils ont besoin des autres hommes.
Des sanglots, cependant, retentissaient le long du rivage. Un jeune homme, nommé Uonnechose, s'élança sur le pont, courut a» monarque, et, tombant à ses genoux qui tenait étroitement embrassés, il versait des. larmes amères et s'écriait : « 0 mon roi! « ô mon roi ! je ne veux pas vous aban- « donner. » La grâce qu'il demandait ne lui fut pas accordée; et, quelque temps après, il se fit tuer dans la Vendée pour la cause de ceux dont il n'avait pu partager l'exil .
Enfin, il fallut partir. Debout sur le pont, le vieux roi dit adieu à la France. Et, remorqué par un bateau à vapeur, le Great-Britam déploya ses voiles, tandis que les gardes remontaient en silence la côte de Cherbourg Ouelques spectateurs, atttardés sur la rive, suivaient de l'œil la fuite de ce navire sur les Ilots, lorsqu'ils le virent se retourner tout à coup et reprendre avec vitesse la route du port. Etait-ce l'effet de quelque ordre violent donné par Charles X à l'équipage 7 On l'aurait pu craindre; mais tout avait été soigneusement prévu : un brick, commande par le capitaine Thibault, avait reçu L'ordre d'escorter le Great-Britam, el de le couler bas pour peu que Charles \ eût essayé d'agir en maître. Cette prévoyance inexorable ne fut pas justifiée par L'événement. Le vaisseau ne
revenait que pOUT chercher des provisions (fe
bouche, oubliées dans ce désastre de plusieurs générations de rois.
Quand tout fut prêt pour le départ, le cri du commandant se til entendre. C'était vers l'Angleterre que les Bourbons allaient voguer, en repassant peut-être par le sillon qu'avait jadis creusé dans lOeean le na\ire des Stnarls vaincus. Le ciel n'annonçait pas la tempête : le vent souffla dans les voiles, et le vaisseau disparut sur la mer.
LOUIS BLANC
Tableau de la situation générale en Europe en i830
Un peuple déchainé, victorieux et maître de lui ; trois générations de rois fuyant sur les mers ; la bourgeoisie apaisant la foule, reconduisant, se donnant un chef ; les nations qui s'agitent trompées dans leur espoir et regardant du côté de la France, immobile sous un roi nouveau ; l'esprit révolutionnaire flatté d'abord, comprimé ensuite, et finissant par éclater en efforts prodigieux ou en scènes terribles ; des complots, des égorgements, trois cents républicains livrant bataille dans Paris à toute une armée ; la propriété attaquée par de hardis sectaires ; Lyon soulevé deux fois et inondé de sang ; la duchesse de Berri ressuscitant le fanatisme de la Vendée et flétrie par ceux de sa famille ; des procès inouïs ; le choléra ; au dehors, la paix incertaine, quoique poursuivie avec une obstination ruineuse ; l'Afrique dévastée au hasard, l'Orient abandonné ; au dedans, nulle sécurité ; toutes les révoltes de l'intelligence et des essais fameux ; l'anarchie industrielle à son comble ; le scandale des spéculations aboutissant à la ruine ; le pouvoir décrié ; cinq tentatives de régicide ; le peuple sourdement poussé à de vastes désirs ; des sociétés secrètes ; les riches alarmés, irrités, et à l'impatience du mal joignant la peur d'en sortir Tel est le
tableau que présente l'histoire des dix dernières années.
Sous le rapport purement politique, elle se partage en trois grandes périodes :
Dans la première, qui s'étend depuis rétablissement de la dynastie d'Orléans jusqu'à la chute du ministère Laflitte, le pouvoir se
montre inquiet, faible, chancelant ; il ne vit que de concessions trompeuses, il ne se développe qu'au moyen de la ruse. Rapprochées par des intérêts communs, par de communes espérances , la bourgeoisie et la royauté se prêtent un mutuel appui : le principe parlementaire et le principe monarchique s'allient momentanément. C'est l'époque de fondation.
La seconde période embrasse le ministère de M. Casimir Périer, continué par le ministère de MM. Thiers et Guizot. Le pouvoir, attaqué violemment, se défend avec violence. Entre la bourgeoisie et la royauté des dangers communs resserrent l'alliance déjà conclue : le principe parlementaire et le principe monarchique semblent se confondre. C'est l'époque de lutte.
Dans la troisième et dernière période, les vices du régime se manisfestent. Le pouvoir, cessantd'ètremenacé dune manière sérieuse, s'affaisse sur lui-même d'abord , puis se divise. La bourgeoisie et la royauté commencent à se séparer. La Chambre devient factieuse , et le ministère corrupteur. La rivalité des deux principes se déploie avec tous ses inconvénients, tous ses dangers. C'est l'époque de décadence.
Mais, avant de raconter les détails de ce grand drame , il importe de montrer dans quel état la révolution de juillet surprenait L'Europe.
La révolution de juillet produisit dans le monde un tressaillement universel. Les peuples que les traités de 181.'» avaient asservis, s'agitèrent. L'apparition du drapeau tricolore
Arrivée à Holyrood.
Au lieu d'un prince ce fut un concierge qui parut. (Page 171.)
flottant sur l'hôtel du consulat de France en Varsovie, fit battre d'espoir le cœur fidèle des Polonais, nos anciens frères d'armes. A Bruxelles, à Liège, à Anvers, on se demanda enfin en vertu de quel droit deux millions de Hollandais commandaient à quatre millions de Belges. Les provinces rhénanes qui, sans parler notre langue, voulaient garder nos lois, désirèrent nous appartenir, par orgueil. Une fermentation redoutable se manifesta an sein des universités allemandes, jusqu'alors tourmentées par de vagues aspirations vers !■ liberté. .Mais rien de comparable au mouvemenl dont L'Italie se sentit animée. Jusque dans Les Etats-Romains L'enthousiasme fui immense. La foule
se pressait dans les rues, sur les places, dans les lieux publics, autour des voyageurs
français; on leur faisait lire à voix haute Les journaux de leur pays; et lorsqu'ils avaient raconté de cette sorte à la foule avide et recueillie quelques-uns des prodigieux événements dont les bords de la Seine venaient d'être le théâtre, des applaudissements unanimes retentissaient, mêlés a des cris et à des sanglots. Il estpresque littéralement vrai que, durant plusieurs jours, les Italiens ne cessèrent de regarder du côté des A.1 croyante toute heure en voir descendre les Français. La révolution de 1830 empruntait de L'éloignemënl j»' ne sais quel caractère merveilleux; etle peuple de France revivait an\ yeux de L'Europe étonnée, dans Les gigantesque proportions que lui avaient données la République, el après la République, L'Empire.
LOUIS BLANC
En Angleterre rémotion fut profonde. Les journaux y célébrèrent à l'envi l'héroïsme des Parisiens, et de toutes parts on y ouvrit des souscriptions en faveur des blessés. Ces démonstrations n'étaient sincères et désintéressées que de la part des radicaux. Les whigs éclatèrent en joyeux transports, parce que, dans leurs espérances, ils avaient toujours associé au mouvement qui les porterait aux affaires, le triomphe du libéralisme français. Mais les tories, chose étrange en apparence, les tories eux-mêmes se montrèrent insensibles au malheur qui frappait une famille royale, et le ministère Wellington sembla sourire aune crise qui, pourtant, devait entraîner sa chute.
C'est qu'il y avait ici, pour les tories, une question plus haute que toutes les questions de parti : celle de la suprématie de l'Angleterre en Europe. L'aristocratie anglaise, comme toutes les aristocraties, apporte dans l'accomplissement de ses desseins beaucoup de clairvoyance et de suite. Elle savait que sous Charles X, il avait été question délivrer aux Français la rive gauche du Rhin, et aux Russes, Constantinople. Elle savait aussi que le duc d'Orléans était Anglais par goût et par inclination, comme il l'avait écrit luimême !.
Aussi vit-on tous les partis en Angleterre se réunir, sinon pour célébrer la victoire remportée en France sur la monarchie, au moins pour insulter au monarque vaincu.
Lorsque le navire qui portait Charles X et sa famille entra dans la rade de Portsmouth,
1. Le 28 juillet 1804, le duc d'Orléans écrivait de Twikenam, à l'évêque de Landaff, au sujet de l'oraison funèbre du duc d'Enghien, prononcée à Londres :
« Mon cher Milord, j'étais certain que voire âme élevée » éprouverait une juste indignation à l'occasion du meur- » tre atroce de mon infortuné cousin : sa mère était ma » tante; lui-même, après mon frère, était mon plus proche
» parent Son sort est un avertissement pour tous; il
» nous indique que l'usurpateur corse ne sera jamais tran- » quille tant qu il n'aura pas effacé notre famille entière de ii la liste des vivants. Cela me fait ressentir plus vivement » que je ne le faisais, quoique cela ne soit guère possible, » le bienfait de la généreuse protection qui nous est ac- » cordée par votre nation magnanime. J'ai quitté ma paît ie de BÎ bonne heure, que j'ai à peine les habitudes » d'un fiançais, el je puis dire avec vérité que je suis » attaché à L'Angleterre, oon-seulemenl par la reconnais- » sance, mais aussi par goût e1 par inclination. »
les Anglais accoururent en foule sur le port avec la cocarde tricolore. En même temps on montrait dérisoirement au peuple, dans les rues de Portsmouth, des vues du Great- Britain, et on tapissait les murs de la ville de placards offensants pour les exilés. Sur un de ces placards on avait écrit : « Quel est « le véritable sentiment des Anglais pour « Vindividu infortuné quia violé les lois qu'il « avait juré de maintenir? — Horreur et mé- « pris. » Le duc de Raguse étant débarqué après avoir fait ses adieux à la famille royale, la douane déploya envers lui une rigueur puérilement exagérée ; et il ne se fut pas plutôt avancé sur le rivage qu'une multitude furieuse entoura sa voiture en proférant des menaces. Charles X n'ayant pu descendre à Portsmouth, le Great-Britain et le C/urr/es- Caroll allèrent mouiller à Cowes. Eh bien, des Anglais venaient à bord, se placer enéface des princes déchus ; et, le chapeau sur la tête, les bras croisés, ils se mettaient à les contempler avec une curiosité ironique et si insultante, que le capitaine dut, sur la prière de Charles X, interdire l'entrée du navire.
Loin de s'opposer à ces démonstrations, aussi dépourvues de bonne foi que de dignité, le gouvernement anglais les encourageait, et il y ajouta le mensonge de ses propres dédains. Charles X avait demandé la permission de débarquer en Angleterre. Les ministres tories lui firent répondre qu'il n'était autorisé à toucher le sol anglais qu'en se dépouillant de son titre de roi. Pour trouver asile chez une nation qui avait toujours mis son orgueil à paraître hospitalière, Charles X fut obligé de prendre le nom de comte de Ponthicu.
Le baron d'Hausscz, qui avait précédé son vieux maître sur cette terre ennemie, el qui n'y avait reçu de lord Wellington qu'un accueil grossier, le baron d'Haussez suivit Charles X dans la demeure assignée à son exil. Le château d'Holyrood était dans un état de délabrement complet. On n'avait rien l'ail pour le rendre habitable ; les fauteuils y étaient encore couverts de la pous-
sière dont le temps Les avait chargea; Les tapisseries v tombaient en lambeaux ; tout y rappelait le côté mélancolique et sombre de L'his-toire des Stuarts.
Dans un pays gouverné alors par des tories, (ils de Jacobites, comment Charles X n'aurait-il pas songé à la généreuse et magnifique hospitalité que Jacques II avait jadis trouvée à Saint-Germain ! Mais à llolyrood aucun monarque ne vint, comme à Saint- Germain, au bus du grand escalier, recevoir le visiteur attendu. Au lieu d'un prince, ce fut un concierge qui parut les clefs dans la main, et montrant d'un air dur des appartements solitaires. A la place de cette cassette remplie d'or qu'avait olferte au dernier des Stuarts la munificence de Louis XIV, on ne voyait sur la table que des papiers couverts de caractères à peine lisibles : assignations de créanciers, arrêts de saisie, qui, dans un royaume inhospitalier, attendaient déjà les fugitifs. Pas un soldat n'avait été ajouté au poste de la principale entrée, et la sentinelle ne présentait pas les armes, quand passait ce vieillard qui avait été un roi.
En prodiguant ou en laissant prodiguer l'outrage aux cheveux blancs d'un prince coupable, mais infortuné, l'aristocratie anglaise avait un double but: elle voulait, d'une part, se venger des préférences de Charles X pour la Russie ; et, de l'autre, elle espérait attirer à son alliance la France nouvelle qui lui faisait peur.
Tout entière à l'orgueil de son triomphe, et peu initiée aux: mystères de la diplomatie britannique, la bourgeoisie française ne pénétra point le sens de cette politique artificieuse et profonde; elle prit pour un hommage désintéressé ce qui n'était qu'un calcul d'égoïsme et une forme hypocrite donnée à des haines immortelles.
Quoi qu'il en soit, les mêmes motifs qui portaient l'Angleterre à se réjouir jetèrent le
deuil à la Cour de Saint-Pétersbourg. La
Russie était trop éloignée du centre des idées modernes,, et trop durement façonner
à l'esclavage, pour que l'empereur Nicolas
redoutât beaucoup la contagion île l'exemple
donné* parla France. L'esprit de propagande ae pouvait guère l'effrayer que relativement a la Pologne. Mais la révolution de juillet
venait couper court, a une alliance qui promettait, aux Russes, sur les confins de l'Asie et de l'Eu ope, une position qui les aurait rendus souverain-, arbitres des destinées du monde. Voilà ce que l'Emp treur Nicolas ae put voir sans un amer dépit. L'obstacle inattendu opposé à sa politique extérieure le Louchait plus vivement que l'atteinte portée l'inviolabilité des races royales. Il dissimula néanmoins la nature de ses ressentiments, fidèle en cela aux traditions delà Russie qui, depuis un demi-siècle, n'avait cessé de mettre en avantles questions de droit et de principes, pour masquer ses intrigues diplomatiques ou ses projets d'agrandissements.
Pour ce qui est de l'Autriche et de la Prusse, toute distinction entre la politique de principes et la politique d'intérêt y eùtélé puérile ; car, que le dogme de la souveraineté du peuple fût admis en Allemagne, c'en était fait du despotisme de la diète, despotisme dont la Prusse et l'Autriche se partageaient le honteux bénéfice. La cour de Vienne, surtout, était intéressée à repousser ce brûlant appel à la liberté, qui devait si aisément trouver des échos en Italie et devenir un appel à l'indépendance.
Tels étaient les sentiments contraires que la révolution de juillet devait faire naître. Mais leur manifestation fut précédée par une sorte de stupeur étrange, immense. Rieo de pareil ne s'était encore vu dans l'histoire. Les puissances les plus hautaines se montraient altérées. On eût dit que désormais les nations n'allaient plus vivre qu'avec le secours et par la permission de la France. Le lendemain de 1 Europe était soudain devenu un m\ stère formidable.
Pour comprendre combien le rôle de la
France alors pouvait être fécond et glorieux, il tant connaître quelle était, au moment de la révolution de 1830. la situation générale de l'Europe.
La Turquie était une proie préparée pour j les Russes. En montant sur le trône, Mali-
LOUIS BLANC
moud avait trouvé les provinces de son empire livrées au gouvernement anarchiqne des pachas, et l'autorité des sultans avilie sous le joug des ulémas et des janissaires. Bien décidé à briser cette triple tyrannie, il l'avait attaquée par d'audacieuses réformes, mais en sacrifiant au désir de l'abattre l'indépendance et l'intégrité de la Turquie.
Mahmoud. — 1785-1839
C'est ainsi qu'en 1812, pour marcher plus librement à la destruction de ses ennemis intérieurs, il avait signé le honteux traité de Buckarest, qui abandonnait à la Russie les bouches du Danube. Plus tard, la Grèce s'étant soulevée, il y avait envoyé, par faibles détachements et de manière aies faire exterminer, les plusbraves d'entre les janissaires, attisant de ses propres mains une révolte qu'il aurait pu étouffer, et faisant égorger les plus braves défenseurs de la maison d'Osman par ses cruels ennemis. Politique inexorable, dont la journée du 18 juin 1826 devait issurer le triomphe en faisant coulera flots dans Constanlinoplc le sang des janissaires!
Mais c'est par des victoires semblables que périssent les empires. Les Puissances chrétiennes étant intervenues en faveur de la Grèce par le traité du 28 juillet 1827 et par le combat de Navarin, Mahmoud chercha vainement autour de lui une armée; il se vit réduit à prêcher contre la Russie une croisade qui attirait sur lui la tempête, sans lui fournir les moyens de la conjurer; la milice nouvelle, favorisée d'abord par la fortune, ne put cependant fermer aux Russes le passage des Balkans, et le traité d'Andrinople, arraché à l'épouvante du réformateur, vengea les janissaires en donnant à la Russie victorieuse une plus large part des dépouilles de la Turquie.
Ainsi, Mahmoud, en 1830 , se trouvait avoir accru son pouvoir en détruisant son peuple ; et à chaque réforme conquise sur les ennemis du dedans répondait une perte de territoire consentie au profit des ennemis du dehors. La caserne des janissaires était brûlée, mais la Grèce affranchie ; le divan était arraché à la domination des ulémas, mais, dans les traités de 1815, le cabinet de Saint-Pétersbourg avait fait rayer le nom de la Turquie, comme celui d'un royaume à partager. Les Turcs portaient un costume européen et faisaient l'exercice à l'européenne, mais, déjà vassale de cette civilisation dont elle semblait n'avoir adopté les traditions que pour en subir la souveraineté, Constantinople entendait les Russes frapper à ses portes. Mahmoud n'était plus que le chef toutpuissant d'un empire réduit à l'impuissance. Des efforts prodigieux n'avaient pu le conduire qu'à régner en dictateur sur des ruines faites par lui-même.
La Russie touchait donc au but de son ambition, qui était grande, car elle ne se bornait pas à la conquête de la Turquie, Faire de la nier Noire un lac intérieur, tenir en échec dans la Méditerranée les flottes de l'Angleterre et de la France, dominer l'Adriatique, ranger sous sa dépendance L'Egypte, la Grèce et les îles, se frayer en lin une route jusqu'aux possessions anglaises de l'Inde, voilà le plan ui^antesque que la Russie avait tracé; et,
pour le réaliser, qu'avait-elle à faire ? Occuper le détroit des Dardanelles.
D'ailleurs, la possession du Bosphore lui était indispensable pour compléter son système de défense. Protégée, au nord, contre ses ennemis, par la longueur des chemins, les neiges et le désert, elle n'avait qu'un point vulnérable, au midi. Or, pour toucher à ce point, placé au centre de ses possessions, ne fallait-il pas traverser le détroit des Dardanelles? Que ce détroit lui appartînt, c'en était assez pour qu'elle fût inattaquable. Présente partout, et partout inaccessible, elle pressait alors de toutes parts l'Europe occidentale sans pouvoir être elle-même directement menacée ou atteinte. L'occupation du Bosphore, pour elle, c'était l'empire du monde.
Aussi n'avait-elle cessé, depuis soixante ans, de fixer ses regards sur ce point de la carte. Conduite sur les bords de la mer Noire, en 1774, par le traité de Kaïnardjé ; mise en possession du Kouban et de la Crimée, en 1774, par le traité de Constantinople ; maîtresse, en 1812, par la paix de Buckarest, des rives du Pruth et de la Bessarabie, elle venait de couronner, par le traité d'Andrinople, toutes ses victoires diplomatiques, lorsqu'éclata la révolution de juillet.
En vertu du traité d'Andrinople, la Russie acquérait le delta formé parles embouchures du Danube, plusieurs positions militaires et deux cents lieues de côtes ; elle isolait de la Porte les principautés, par l'établissement dune quarantaine ; elle s'assurait le droit d'intervenir administrativement dans les affaires de la Turquie ; elle imposait à ses ennemis un tribut onéreux ; et, comme gage dn paiement, elle se faisait livrer la forteresse de Silistrie.
On dut comprendre enfin pourquoi le Cabinel de Saint-Pétersbourg avait encouragé l'insurrection des Grecs, excité le sentimentalisme religieux el philosophique des libéraux de L'Occident, et provoqué contre la sublime Porte L'excommunication diplomatique si niaisement formulée dans le traite dn 6 juillet par la France et l'Angleterre. Le
guet-apens de .Navarin portait ses fruits. La Russie en recueillait les bénéfice alliés, trompés par «-II''. BU partageaient la honte.
Le traité d'Andrinople, cependant, ne produisit pas '-il Europe la sensation qu'il devait produire.
On a vu dans le premier volume de cette
George IV
histoire combien la politique du ministère Polignac était favorable aux vues de la Russie sur Constantinople.
La Prusse était trop éloignée du Bosphore pour ne pas se croire désintéressée dans la question. Sans compter qu'elle avait alors des sujets plus pressants de préoccupation; car les provinces rhénanes repoussaient la substitution du code prussien au code français, avec une énergie que le voisinage de la France rendait très alarmante pour le Cabinet de Berlin. <>n peut juger de 'a situation morale île ce Cabinet par le cri que le roi île Prusse laissa échappera la nouvelle des événements de Paris : i Si les Français no vont » que jusqu'au Rhin, je ne bouge pas. »
Quant à l'Autriche, elle aurait dn suivre avec anxiété les accroissements de la lxii^sj,..
LOUIS BLANC
qui la menaçait, et sur les bords du Danube, et sur l'Adriatique. Mais gouvernée par M. de Metternich, homme d'État sans initiative et sans portée, elle ne se préoccupait alors que des dangers que faisait courir à sa suprématie l'ambition de la Prusse en Allemagne et l'esprit révolutionnaire en Italie.
L'Angleterre elle-même, ordinairement si habile, si attentive aux mouvements généraux de l'Europe, l'Angleterre semblait avoir oublié ces paroles de lord Ghatam : « Avec » un homme qui ne voit pas les intérêts de » l'Angleterre dans la conservation de l'em- » pire ottoman, je n'ai pas à discuter. » Et, en effet, l'influence de l'Angleterre dans la Méditerranée , considérablement affaiblie ; l'importance de ses possessions du Levant détruite ; ses projets de communication avec l'Inde par la Turquie anéantis à jamais ; la perte, à peu près inévitable, d'un débouché ouvert à l'exportation annuelle de trente millions de produits anglais, tels devaient être tôt ou tard, pour la Grande-Bretagne, les résultats de la domination des Russes à Constantinople.
D'aussi graves considérations n'avaient point échappé sans doute à la pénétration des diplomates de Saint-James. Mais les embarras intérieurs de l'Angleterre expliquaient son apathie. George IV venait d'y mourir, au plus fort de la lutte engagée entre deux partis divisés sur des questions accessoires, mais également ennemis du peuple et de la liberté du monde. Frère de George IV, le duc de Clarence lui succédait. Par une hypocrisie commune à tous les héritiers présomptifs, il avait pris rang- parmi les whigs, étant prince: devenu roi, il se montrait tory.
L'Angleterre, cependant, avait épuisé le succès de ses crimes. Dans les campagnes, et d'après de solennels témoignages, la misère était à son comble. La plupart des fermiers payaient leurs fermages sur leur capital ; beaucoup, chassés de leur exploitation par la pauvreté, erraient tendant la main à la charité du passant; des laboureurs avaient été vus dans plusieurs districts se chargeant eux-mêmes du transport de leurs denrées, et
s'attelant comme des bêtes de somme à leurs propres charrettes. Les villes présentaient le spectacle d'une détresse encore plus profonde. Au fond d'ateliers infects, dans une horrible confusion des âges et des sexes, pourrissait une population hâve, chétive, infirme et prématurément flétrie. Le travail était excessif, le salaire insuffisant. « Vos seigneuries, « s'était écrié le comte Stanhope, à la Cham- « bre des lords1, ne frémissent-elles pas en « pensant au nombre des ouvriers, incapa- « blés de gagner plus de trois ou quatre « deniers par jour? » De Birmingham, où les salaires, selon la déclaration du même lord, avaient été réduits des trois quarts 2, de Birmingham s'étaient élevées, au commencement de 1830, des clameurs désespérées que George IV put entendre retentir autour de son lit de mort. Au sein de la classe opulente et cruelle, superposée à ce peuple d'affamés, mêmes signes de décadence. La taxe des pauvres, portée dans certaines paroisses à 40 schellings par acre, menaçait d'un fardeau toujours croissant les propriétaires autour de qui elle faisait pulluler la pauvreté. Les bénéfices de l'exportatation avaient sensiblement diminué, symptôme grave pour une nation qui troubla et gouverna si longtemps le monde avec l'or dont elle le dépouillait! Dans le budget présenté en 1830 par M. Goulburn, chancelier de l'échiquier, on trouve ce rapprochement remarquable : nécessité d'alléger le poids des taxes et déficit 3.
Agriculture, industrie, commerce, finances, tout dépérissait donc en Angleterre. Et, pendant ce temps, L'Irlande, dont les maux ne pouvaient plus s'accroître et dont l'émancipation récente des catholiques n'avait pas calmé la colère, l'Irlande s'agitait sur son fumier sanglant, et commençait sa vengeance contre ses oppresseurs eu leur envoyant 0' Gonnell.
Quel remède à celte situation terrible? On