Protocols n :'>t ërenec déclara que l
tensiou a donner aux opérations «les troupes Cran w el la durée d« leur séjour en Belgique seraient :
d'un commua accord, qu'elles ne Franchiraient pas les iv anciennes frontières de la Hollande que leurs opéra- ■ n n> se i- ri eraienl i la rite gauche de la kts
LOUIS BLANC
Et l'armée française revint de sa promenade militaire sans avoir même joui de la satisfaction d'abattre , en passant , le lion de Waterloo.
Cependant, l'adresse en réponse au discours du trône avait été soumise aux délibérations de la Chambre des députés, et, le 9 août, les débats avaient commencé.
Attaqué sur tout l'ensemble de sa politique, le ministère plaida sa cause beaucoup mieux qu'on ne s'y était attendu. Quels étaient, dit-il, les griefs de l'Opposition? Né d'une tempête qui semblait devoir pousser les nations vers le chaos, le gouvernement français avait cherché à tout apaiser autour de lui et en lui : n'y avait-il donc aucune grandeur dans cette haute modération ? Au farouche plaisir de bouleverser l'univers, était-il donc si coupable d'avoir préféré la gloire de le sauver du double fléau de la démocratie et de la conquête? On reprochait au gouvernement d'avoir abandonné l'Italie aux Autrichiens, la Belgique aux Anglais, la Pologne aux Russes? Reproches déclamatoires et frivoles 1 Ce qu'il était raisonnablement permis de tenter en faveur de l'Italie, est-ce qu'on ne l'avait pas tenté ? Les ministres du 13 mars, en arrivant aux affaires, n'avaient-ils pas trouvé l'invasion autrichienne dans l'héritage des embarras que leur avait légué le cabinet précédent? Ils avaient demandé , ils avaient obtenu l'évacuation des Etats-Romains : pouvait-on vouloir davantage ?
Si nos frontières n'avaient pas été reculées jusqu'au Rhin, si la Belgique n'avait pas été réunie à la France, si le roi, faisant violence à ses affections de famille, n'avait point accepté la couronne offerte à son lils, c'est que des considérations majeures s'étaient opposées à tout cela. Fallait-il, sans autre but que de s'agrandir, s'exposer à
« dans aucune hypothèse, elles n'arriveraient ni à Maësv briohl m à Venloo.
Protocole n»- 32, :;:; .-i 34 : o La Conférence s'est appro " prié la mesure prise spontanément par la France. Il lui
a cl.' rendu compte de la marche et 'le la retraite de
m l'armée francai
allumer en Europe un immense incendie?
Fallait-il, dans l'espoir d'une conquête douteuse, armer contre nous le peuple anglais, seul allié puissant que la révolution de juillet nous eût donné? Fallait-il, menaçant du réveil de notre ambition tant de peuples sur qui pesait encore le souvenir de Napoléon et de ses batailles, leur laisser croire qu'elle allait recommencer, cette longue humiliation de l'Europe qui dura quinze ans? La France se trouverait-elle amoindrie lorsqu'elle se montrerait à la fois désintéressée et formidable? Il y avait de la naïveté, après tout, à s'imaginer que les Belges devinssent Anglais, parce qu'un prince anglais leur avait été proposé pour roi ; comme si les intérêts des peuples , leurs affections , leur existence matérielle et morale, pouvaient dépendre du lieu où il avait plu à la fortune de placer la patrie de leurs souverains !
Quant à la Pologne, son courage était admirable sans doute et ses malheurs étaient dignes d'une éternelle pitié ; mais enfin . comment lui venir en aide ? Séparée de nous par toute la largeur du continent, par quatre cents lieues, sa position géographique nous condamnait à des douleurs stériles, à des vœux sans autorité ! Faire marcher une armée à son secours, c'eût été reprendre au point où elles étaient venues fatalement échouer, les gigantesqees entreprises de Napoléon. Et pourqoui? Pour forcer l'Autriche et la Prusse à conclure aussitôt avec les Russes une mortelle alliance, de manière à ce que nos soldats ne trouvassent plus a Varsovie, en y arrivant, qu'an emplacement désert et des tombeaux ! Reconstituer la Pologne? Napoléon lui-même, à Tilsitt, n'y avait pas suffi, tout Napoléon qu'il était, et quoiqu'il eût sous lui cinq cent mille soldats invincibles. Or, ce que n'avait pu cet homme prodigieux qui avait coutume, eu se jouant, de partager L'Europe avec son épée, les ministres de 1834 l'auraient-ils impunément essayé avec une armée incomplète, mal organisée encore, cl composée de conscrits? Reconnaître la nationalité polonaise n'eût été qu'une forfanterie imprudente, dès que les
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moyens de soutenir cette déclaration manquaient.
Le gouvernement avail donc fail toul ce qu'il était possible de faire, en offrant sa médiation et en provoquant celle des autres Puissances. Aussi bien, il était temps que l'Opposition s'expliquât. Une guerre universelle, une guerre à mort, était-ce là le but de ses désirs '. Dans ce cas, il était bon qu'on L'avertît que la question c'était plus entre la guerre et la paix, mais entre la guerre et la liberté, car il n'est pas loisible à un peuple lancé en de telles entreprises de s'arrêter et de se régler. Les combats et le tumulte au dehors appellent au dedans un repos absolu et le silence. Le despotisme est la nécessaire contre-partie de la victoire. Napoléon le prouva, et, avant lui, la Convention l'avait prouvé par des actes qui ne s'effaceront jamais de la mémoire des hommes. « Avez--
\ ous fait un pacte avec la victoire ? deman- « dait-on un jour dans la terrible assemblée»? « — Non. répondit Bazire, le Montagnard,
mais nous avons fait un pacte avec la ( mort, m La mort bientôt le vint sommer de tenir sa promesse : un an s'était à peine écoulé, que la tête de Bazire bondissait du liant d'un érhal'aud. Que si l'Opposition ne palissait pas devant l'emploi de semblables ressources et au seul souvenir de ces exemples fameux, qu'elle eût donc le courage de l'avouer !
Telles lurent, en substance, les raisons que développèrent avec beaucoup de talent MM. Casimir Périer, Thiers et Sébastiani, orateurs déjà connus, auxquels deux nommes nouveaux, MM. Duvergier de Hauranne (ils et Charles de Rémusat, prêtèrent, dans cette occasion, une assistance pleine d'éclat et île vigueur.
Mais à cette apologie du ministère', l'Opposition répondait par des arguments redoutables. Oui, disait-elle, nous vous accusons d'avoir compromis l'intérêt de la France, qui est dans son honneur, et l'avenir de la civilisation, qui est dans la grandeur de la France. Rappelez-vous ce que nous étions il y a un an, et voyez ce que nous sommes'
De quel prestige, en In:»u. n'étions-nous pas entourés ! Aux yeux des nations étonnées et des rois frappés d'épouvante, nous avions bien véritablement ressaisi, et pour de plus vastes dessins encore, le sceptre échappé t\><. mains de Napoléon. Jamais situation plus éblouissante ne fut faite a un peuple par le destin : et nous n'avions nul besoin de bouleverser l'univers pour le changer, car il était livré à notre merci. Aujourd'hui, que pouvons-nous en Europe et qu'y faisonsnous? Savoir être juste quand on est fort, est d'une haute modération : mais, quand on est fort, tolérer l'injustice est une marque de pusillanimité. Or, les Autrichiens foulant aux pieds l'Italie sans autre droit que celui du despotisme qui ne veut pas qu'on l'inquiète; la Conférence découpant les nationalités, s, ins égard pour le-> traditions, les intérêts, les affections des peuples, et tout simplement selon la convenance de qu rois; les Russes courant exterminer un peuple généreux, pour le punir de n'avoir pu
trouver leur domination tolérable Voilà
ce que mois avez permis. Vous avez la le régime grossier de la fore s'établir partout, autour de vous, pour le malheur éternel de ceux qui avaient compté sur notre appui et qui nous aimaient. Vous prétendez qu'en arrivant aux affaires, vous avez trouvé l'invasion autrichienne déjà comment
Qui ne sait que le ministère Laffitte est tombé en menaçant l'Autriche; et que vous, au contraire, vous n'êtes montés au pouvoir que dédaignés et menacés par elle? L'évacu -
alion des Klals-Komains. m.ii- l'avei demandée au mois de Mars, et obtenue au mois
de Juillet c'est-à-dire après le supplice de Menoiti et de ses compagnons, après le rétablissement de Marie-Louise à l'aune, a] l'occupation brutale de l'crraiv. après la
convention d'Ancone, après les confiscations, les proscriptions, les emprisonnements, lorsque l'Autriche en un mol n'avait plus rien à faire en Italie! Vous aves ainsi,
et sans parler du ente odieux de cette tolérance, consacré vous-mêmes la domination de l'Autriche sur la péninsule italique, do-
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mination jugée de tout temps si contraire aux intérêts français, domination que durant trois cents ans nos pères ont combattue, et qui, en 1629, faisait courir aux armes jusqu'au faible Louis XIII. Faut-il vous suivre en Belgique ? Il ne s'agissait pas de la conquérir ; il s'agissait de l'accepter. Et certes, notre folie a été grande de faire violence aux Belges pour les empêcher de disposer d'eux-mêmes en notre
Le prince d'Orange.
faveur. Mais, dites-vous, l'Angleterre nous aurait retiré son amitié. Si elle met un tel prix à son amitié, sa haine nous serait moins funeste. Vous, cependant, vous avez abandonné la Belgique, et vous l'avez abandonnée en l'irritant. Que le prince Léopold soit sujet de l'Angleterre, ce n'est pas ce qui nous afflige. Mais son élection a eu cela d'incontestablement funeste qu'elle a démontré la supériorité de la diplomatie britannique, et forcé les Belges à ne pins croire ni à notre habileté ni à noire prépondérance. Voilà le mal. Les suites, on les peut déjà prédire.
Les Anglais viennent d'acquérir au nord de nos frontières une tête de pont pour la guerre; et puis, Birmingham, Manchester sont à nos portes. On nous promet, il est vrai, que les forteresses jadis élevées contre nous seront démolies. Démolies? quand il nous était si avantageux de les laisser debout en les faisant nôtres ! Au surplus, le comte Gray a réfuté, sur ce point, le discours de la couronne : réfutez donc les explications offensantes du comte Grey. Pour ce qui est de la Pologne, était-il possible, oui ou non, de la secourir autrement que les ar mes à la main? Vous avez offert votre méditation : a-t-elle été acceptée? Voilà ce qu'il fallait nous apprendre. Chose étrange ! vous avez consenti à faire partie d'un congrès pour terminer un conllit resserré entre la Belgique et la Hollande, et vous n'avez pas su provoquer un congrès pour substituer les négociations à une guerre affreuse.
Pourquoi une Conférence, après l'insurrection de Bruxelles? Pourquoi pas une Conférence après l'insurrection de Varsovie? Serait-ce que, dans le premier cas. la ligue se formait contre nous, tandis que, dans le second, elle se serait formée contre la Russie? Encore si vous aviez reconnu la nationalité polonaise ! Car, à moins que la France, gouvernée par vous, ne soit tout à coup devenue la risée des nations, nous devons admettre qu'il y a quelque autorité dans son vouloir, énergiquement manifesté. Quel effet n'auraient pas produit dans la Lithuanie, dans la Vo- Ihvnie. clans la Podolie, dans la Guilieie, dans la Hongrie, ces mois solennellement prononcés par la France : nous reconnaissons la nationalité polonaise? Il n'était donc pas nécessaire, pour sauver un peuple ami, de donner quatre cents lieues à parcourir à nos années. Et quant à la crainte de pousser dans la mêlée l'Autriche et la Prusse, cette crainte eût été sans fondement, si le gouvernement français avait eu Le courage d'embrasser, au point de vue français. tout l'ensemble du système européen. Car alors l'Autriche aurait eu sa Pologne en [ta-
Varsovie.
Lie, etla Prusse sa Pologne sur la rive gauclie du Rhin. Qu'importe, après tout, l'intervention armée de la Prusse et de L'Autriche? Ces deux Puissances n'interviennent-elles pas aujourd'hui d'une manière, hélas ! presqu'aussi décisive? La Prusse ne fournit-elle pas aux Moscovites des armes, des vivres, des munitions, tandis que la Pologne n'a, pour se défendre contre ses innombrables ennemis, que son courage et Les vœux, méprisés, de la France ?
De toutes ces attaques dirigées contre le pouvoir avec ensemble, avec éloquence, mais non sans quelques déclamations, par le général Lamarque, par le maréchal Clauzel, par MM. Mauguin, Bignon9Larabit, aucune assurément no portait à faux; et l'Opposition prouvait fort bien que la conduite du ministère avait été contraire aux
intérêts de la France. Mais lorsque Les ministres lui demandaient: « Qu'auriez-vous a fait à notre place? Souscrivez-vous à un « embrasement universel? Quels sont vos « plans?», l'Opposition hésitait, se troublait, répondait vaguement, ou ne ré] liait pas.
Et il y avait à cela plusieurs causes, dont la principale était dans le caractère incertain des doctrines «le l'i apposition parlementaire. Monarchique et bourgeoise, libérale plutôt
que révolutionnaire. » lie n'aurait pas voulu
voir le trône disparaître dans une soudaine tempête, La bourgeoisie se mettre de nouveau a 1 écart, et le peuple s'emparer encore
une lois du premier rôle. Or. elle sentait
bien, au fond, quoiqu'elle n'osât guèi l'avouer, qu'une démocratie fortement constituée était seule capable de déchirer les
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traités de 1815 et de refaire l'Europe ; qu'il y avait impossibilité de suffire à une telle besogne, sans une volonté de fer, sans des passions vigoureuses; et que la question ne serait jamais résolue dans le sens de notre orgueil, tant qu'elle resterait compliquée d'un intérêt dynastique. Sans doute on aurait pu dire aux rois : « Dans Fespace de moins de cinquante ans, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, se sont agrandies d'une manière démesurée. Seule, la France s'est amoindrie; et aujourd'hui, après ces trois témoignages solennels de puissance, la Convention. L'Empereur, la Révolution de juillet, la France se trouve plus petite qu'elle ne l'était sous Louis XV. Il nous est bien permis de nous en étonner dans un moment où il est prouvé qu'il suffit à la France d'un effort de trois jours pour donner une secousse au monde. D'ailleurs, le désintéressement d'un peuple tel que le nôtre consiste, non pas à renoncera la force, mais à l'employer avec dévoûment ; et il nous est commandé de veiller sur notre puissance, parce qu'elle ne nous appartient pas et qu'elle appartient à l'humanité. » Mais pour soutenir ce langage, il devenait indispensable de se préparer à une lutte sérieuse-; et en supposant que les peuples fussent précipités en armes dans une mêlée universelle, comment maintenir en France cet équilibre des pouvoirs, ces fictions, toutes ces puérilités systématiques qui ôtent à l'Etat l'unité, c'est-à-dire la force? Il aurait donc fallu en revenir a ce mélange d'impétuosité et de discipline, à cet enthousiasme réglé, d'où sortirent les triomphes de notre première révolu Lion. Et c'était là ce que redoutaient par-dessus tout des hommes élevés à l'école du libéralisme, école tout à la fois anarchique et timide.
Avec une connaissance plus exacte des laits, l'Opposition n'aurait pas élé arrêtée par cette crainte des nécessités héroïques. Car Les Puissances tremblaient à l'idée d'un bouleversement, parce qu'elles avaient peu de ressources contre beaucoup d'obstacles. El que pouvaient-elles, gagner à une guerre?
Elles avaient tout à y perdre ! D'ailleurs, le temps des coalitions militaires était passé. Le cours des événements avait amené entre l'Autriche et la Prusse, entre la Russie et l'Angleterre, une hostilité de position et des divergences d'intérêt qui eussent fait d'une ligue armée le plus grand embarras de l'Europe. Tout était donc possible pour la France, avec elle et par elle. Voilà ce que l'Opposition aurait dû démontrer. Malheureusement, elle jugeait mal, faute de renseignements, la situation des divers Etats. Croyant la guerre possible, probable même, et la craignant, elle n'en prononçait pas moins des discours belliqueux. La contradiction était manifeste, et il était naturel que le ministère en tirât avantage !
De tous les systèmes, le pire était sans contredit celui des ministres, et plus encore au point de vue de la pratique qu'au point de vue de la théorie. Mais, du moins, il était suivi, précis et complet, ce qui lui donnait les apparences d'une politique d'affaires, tandis que le système de l'Opposition n'avait que celles d'une politique de sentiment. Inévitable elfet de toute doctrine vacillante! Le régime constitutionnel et bourgeois condamnait la France., par sa nature même, à n'avoir en Europe qu'une position subalterne et petite. Le gouvernement le comprit et s'y résigna. L'Opposition refusa obstinément de le comprendre, ne voulant point s'y résigner.
La discussion durait déjà depuis plusieurs jours, lorsqu'une proposition de M. Bignon vint tout à coup imprimer aux débats la plus étrange violence. M. Bignon demandait que le paragraphe tic l'adresse relatif à la Pologne fût rédigé en ces termes : « Dans les « paroles touchantes de votre majesté sur « les malheurs de la Pologne, la Chambre « aime à trouver une certitude qui lui est « chère : la nationalité polonaise ne périra « pas. » M. Bodin voulait qu'au mot certitude on substituât cette expression bien moins hardie : ferme espérance, et les ministres, prétendant que l'adoption du mot certitude était une déclaration de guerre à
IIISTOIKË DK DIX ANS
L'Europe, se montraient prêts à déposer Leurs portefeuilles sur ta tribune. Dans Ls séance du l"i août, la proposition de M. Hignon est soumise aux délibérations de ÏB Chambre. Attaquée faiblement par H. Dupin, elle est soutenue avec énergie par son auteur, par Le général Lamarque et par Af.de Tracy. M. Girod (de l'Ain), président de la Chambre, La met aux voix. Mais les dispositions de la Chambre ne paraissent pas douteuses. « Sauvons la Pologne ! » Ce mot est dans loutes les bouches. Soudain, Balançant de sa place, Casimir Périer court à la tribune. .Mais la discussion est fermée, el Le règlement n'accorde au ministre que le droit de parler sur la position de la question. De tous côtés on le lui reppclle avec des cris. Lui, furieux, il affirme qu'il parlera, sans s'expliquer davantage. Alors s'élève de tous les points de la salle le plus violent tumulte. L'émotion a gagné toute l'assemblée. Députés, spectateurs, tous sont debout. Le président agite en vain sa sonnette, dont le bruit est couvert par de confiées clameurs. La Gauche et la Droite poussent incessamment à la tribune des orateurs qui la disputent au ministre, toujours impérieux, toujours menaçant. Le président se couvre enfin, et l'assemblée se sépare au milieu d'un désordre sans dignité, et, jusque-là, sans exemple.
Le lendemain, l'aspect de la Chambre était morne. On eût dit qu'elle se sentait épuisée. La conduite de Casimir Périer y fut expliquée par ses amis et par lui-même dans un sens peu favorable à son orgueil; mais les ministres avaient fait pour changer la majorité, dans l'intervalle des deux séances, des elforts extraordinaires, et la chance avait évidemment tourné; M. Mignon ayant consenti, par une concession malheureuse, à substituer le mot assurance au mot certitude, l'Opposition se divisa, et la première de ces deux expressions prévalut, quoique le ministère eût déclaré qu'il ne se croirait pas engagé. La question éLail résolue. Le système du gouvernement remportait.
Dans le cours de la discussion, M. Guizot
avait trouvé moyen de parler avec insulte du parti républicain, et il avait été applaudi. II. Odilon Barrot, de son côté, n'avait, pu parvenir à faire consacrer dans L'adresse une distinction qui séparait de la cause L'émeute celle de la république. Le minif sortait doue vainqueur de cette longue lutte parlementaire. L'opinion publique, il est vrai, se prononça contre lui, mais pas avec assez d'autorité pour l'abattre.
-Toutefois, et au milieu de la joie «le ce triomphe, un coup terrible venait d'être porté à Casimir Périer; el ses ennemis en l'accusant de concussion, allaient faire naître l'occasion d'un scandale immense. Henrem l'historien si, dans le tableau qui! trace de la vie des peuples, il lui était donné de pouvoir toujours se maintenir dans les hautes régions de la pensée! Mais, pour qui veut connaître les mœurs d'une époque et avoir le triste secret des sociétés en décadence, il \ a souvent dans de vulgaires détails quelque chose de plus caractéristique que dans le récit des batailles, des intrigues diplomatiques et des grands débats.
On se rappelle que, le lendemain de la révolution de juillet, toute la nation réclamait des armes. Aussi le premier soin du ministère Laffitte avait-il été de rechercher les moyens les plus prompts et les plus efficaces de pourvoir à l'armement du pays. C'était aussi l'objet de toutes les préoccupations de Lafayette, qui déclarait sans détour que, si l'on ne pouvait pas trouver en France un nombre assez considérable de fusils, il fallait s'adresser aux fabriques étrangèfl - Iles i illres particulières étaient faîtes au gOU
vernement [tardes manufacturiers français. Mais ces offres, quoique nombreuses, ne paraissaient pas suffisantes, et l'on avait, d'ailleurs, à se défier de L'impulsion déréglée que L'ébranlement inattendu île l'Europe avait pu donner à l'audacj des spéculateurs. Dans cette situation, un seul parti était
à prendre. La révolution venait d'enlever à
une foule d'ouvriers tout moyen de travail
et, par conséquent, d'existence; il fallait
former, pour la fabrication des -armes, au
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nom et sous la direction du gouvernement, de grands ateliers propres à employer vingt-cinq ou trente mille ouvriers. C'est ce qu'avaient proposé des hommes d'un patriotisme aussi éclairé que sincère, et le projet fut vivement appuyé par M. Dupont (de l'Eure), alors ministre.
La pensée était à la fois sage et hardie. En occupant des hommes qui manquaient de pain, on les arrachait à des tentations dangereuses; on ôtait à la révolution de juillet ce douloureux caractère de déception qu'elle avait naturellement revêtu aux yeux du peuple. On coupait court à l'esprit de spéculation et à ses essais de rapine ; enfin, on attribuait hautement à l'Etat, et dans les circonstances les plus favorables à une semblable innovation, ce droit d'initiative industrielle sans lequel il n'y a plus, au fond de la société, que tiraillements anarchiques, tyrannies partielles, délaissement du pauvre, spoliations légales et impunies.
Mais les chefs de la bourgeoisie victorieuse étaient des banquiers, de grands capitalistes, des hommes d'affaires, des coureurs d'aventures commerciales. On craignit d'entrer dans un système dont le principe menaçait tant de prétentions individuelles, et qui visait à la ruine de ce lâche despotisme : la liberté de l'industrie. Le projet proposé fut donc repoussé en toute hâte ; on exagéra les difficultés matérielles de l'application ; il aurait fallu former des ouvriers! c'était impossible. En un mot, la spéculation resta maîtresse du terrain.
De tous ceux sur qui pesait l'amitié du premier ministre, nul n'en subissait plus humblement l'empire que M. Gisquet, homme d'esprit, plein d'activité, et qui, dans la révolution de juillet, avait déployé une fermeté honorable. Juge au tribunal de commerce, M. Gisquet avait coopéré, au sein de Paris en feu, à la rédaction d'un jugement courageux que M. Ganncron prononça le -7 juillet contre les ordonnances et pour la Charte. Recommandé par ce souvenir et appuyé par Casimir Péricr, M. Gisquet reçut mission, le 2 octobre 18;}0, d'aller négo-
cier à Londres, pour le compte du département de la guerre, l'achat de trois cent mille fusils. Il partit comme agent du gouvernement, et la lettre qui l'autorisait portait ces mots : « Il vous sera alloué une commission sur le prix de cette acquisition, et vos frais de voyage1. » Ainsi M. Gisquet était un mandataire salarié du gouvernement; il partait investi d'un caractère public.
Cependant, arrivé en Angleterre, il se crut en droit de passer avec MM. Wheeler, Iron et Fairfax, fabricants de fusils à Birmingham, un marché provisoire dans lequel il stipulait en son propre et privé nom.
La Tour de Londres contenait un grand nombre de vieux fusils. Les fabricants de Birmingham proposèrent à M. Gisquet de les acheter, pour son compte, au gouvernement anglais, en se réservant à eux-mêmes un tiers des bénéfices nets réalisés sur l'opération.
Cette dernière clause était inadmissible. M. Gisquet, n'étant qu'un mandataire, n'avait ni bénéfices à faire dans l'opération, ni bénéfices à partager. Il consentit, néanmoins, à traiter sur ces bases. Il fut même convenu que, si le tiers réservé aux fabricants de Birmingham ne produisait pas une somme de cent cinquante mille francs, le partage du gain aurait lieu par moitié.
M. Gisquet ne demandait, pour une acceptation définitive, qu'un délai de quinze jours; et, dans cet acte singulier, il avait eu soin de faire insérer une clause qui interdisait à MM. Wheeler, Iron et Fairfax, la faculté de faire, sans son autorisation spéciale, aucun marché semblable avec quelque Puissance étrangère que ce put être : soit qu'il fût animé en cela d une intention patriotique, soit qu'il voulût se ménager le moyen d'imposer ses plans au gouvernement français.
Par suite des arrangements convenus, les manufacturiers de Birmingham s'adressè-
1. On lii dans ta Mémoires de M. « Visquo t [tome I, * p, 176 : <• Aucune commission, aucun avantage ne m'e-
<> taient promis. Je remplissais là une mis-ion gratuite et « toute de ilevoiïment
rent au ministère britannique. Ils lui offrirent do remplacer, au bout d'un certain temps, par des fusils neufs qu'ils s'engageaient à confectionner avec les matériaux
existants dans les arsenaux, les vieux fusils contenus dans la Tour de Londres. 1-'' ministère anglais accueillit cette requête avec empressement. Il y trouvait le double avantage d'échanger contre des armes neuves des armes en mauvais état, et de rendre quelque activité à des ateliers devenus, depuis la lin des guerres de l'Empire, pauvres el languissants.
Le 17 octobre 1830, M. Gisquet était de retour à Paris. La veille, sa maison avait été obligée de suspendre ses paiements ; le lendemain, elle se releva. .
Le maréchal Gérard, ministre de la guerre à cette époque, lut le marché et refusa de le ratifier. Son successeur, le maréchal Soult, montra aussi beaucoup d'hésitation ; et l'affaire resta sans conclusion pendant près d'un mois.
Dans cet intervalle, M. Gisquet n'avait cessé de presser le ministre de la guerre. Mais, interrogé sur le prix des fusils qu'il devait livrer, il l'avait fixé à 34 francs \)\ centimes, y compris l'emballage et le transport. Or, ce chiffre paraissait exorbitant d'une part ; et d'autre part, beaucoup de négociants soumissionnaient à des conditions moins onéreuses pour le trésor. Le 27 novembre 18M0, un négociant nommé Vandermeck fit au gouvernement français, par l'entremise du maréchal Gérard, la proposition écrite de lui fournir la quantité voulue de fusils au prix de 2C> francs, y compris l'emballage et le transport. Il offrait des fusils de modèle anglais et de première qualité: M. Gisquet, averti le 8 décembre de cette proposition, en fut extrêmement troublé. 11 avait associé à ses espérances M. Rothschild. lTn billet qu'il reçut de ce banquier mit lin à ses inquiétudes en lui annonçant un rendez- VOUS pour le lendemain chez le ministre de la guerre. Ce fut dans cette audience que M. Gisquet, spéculateur maintenant et non plus mandataire, conclut avec le maréchal Soult un
marché dont les prix, rapprochés ■ :•■ i eu M. Vandermeek, constituaient pour le trésor une perte d'à peu près deux millions cinq cent mille francs.
De fâcheuses rumeurs ne tardèrenl se répandre. Les soumissionnaires repou se plaignirent. Pourquoi cette prél accordée à M. Gisquet, et si ruineuse potu le trésor? M. Gisquet avait-il, pour fixer le choix du ministre, des connaissances spé-
Bigaon. 1*71-1841.)
ciales? Était-il, avait-il été oflieier d'artillerie? Présentait-il, du moins, comme né ciant, les garanties convenables.'' Quel motif mystérieux avait pu faire confier à un homme d'affaires, dont la maisou paraissait en déconfiture, une opération qui exigeait et <lcs connaissances particulières et une solvabilité incontestable.'' Bientôt les plus
graves soupçons se mêlèrent à ces discours
pour les envenimer. On lit remarquer que .M. Casimir Périer était lié commercialement à M. Gisquet par une commandite île 250
mille francs, remontant à IS2.">. et par u: i autre commandite de 950 mille francs, da-
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tant du 2 juillet 1830. On supposa que M. Casimir Périer avait voulu sauver ses intérêts compromis dans les chances d'une faillite prévue. On ne manqua pas de rappeler, à ce sujet, que la maison de M. Gisquet venait de suspendre ses paiements , lorsqu'elle les reprit tout à coup, M. Gisquet ayant rapporté de Londres un projet de marché qui semblait devoir relever sa fortune. Mais les rumeurs devinrent bien plus menaçantes encore, quand on apprit que les fusils achetés si cher étaient de mauvaise qualité ; qu'ils étaient d'un usage fort incommode, et très-lourds; enfin, que le travail des pièces accessoires y était moins perfectionné que dans les fusils de nos fabriques l.
Le ministre de la guerre avait, il est vrai, institué une commission composée de douze officiers d'artillerie pour vérifier, à Calais, les armes venues d'Angleterre, et cette commission remplit ses devoirs avec une loyale sévérité. Mais, sur les deux cent mille fusils livrés par M. Gisquet, cent dix mille avaient été fournis par les fabricants, et quatrevingt-dix mille provenaient de la Tour de Londres. Or, diverses circonstances faisaient penser que les fusils de la dernière espèce, et c'étaient les plus mauvais, n'avaient été soumis à aucun examen -.
Il y avait dans tout cela un ensemble de présomptions graves, et il n'était pas sans importance d'éclaircir un tel mystère, lorsque tout semblait annoncer déjà l'altération du caractère national et les progrès du mercantilisme en France. Il fut question de porter l'affaire au Parlement; mais les soupçons
1. M. Gisquet reconnaît lui-même ceci dans ses Mémoires (tome I, p. 186).
2. On lit en marge d'un rapport adressé au maréchal Soult par les officiers d'artillerie : « 11 sera nécessaire » d'éprouver Ions les canons des fusils, sans exception, ii qui ne proviendront pas de la Tour de Londres. «
iKt M. Gisquet, voulant prouver dans ses .Mémoires que la vérification B'est faite avec sévérité, dit (tome I, p. 185 : •• En définitive, sur les cent dix mille fusils fournis par les « fabricants, trente-cinq mille avaient été mis à L'écart « pour des réparations ou améliorations jugées néces- " saires. »
Pourquoi M. Gisquet ne parle-t-il ici que des cal dix mille funts fournis par les fabricants f Les quatrevingt dix mille provenant de la Tour de Londres ontils été ej amim
grossissant de jour en jour, une feuille républicaine, la Tribune, résolut de donner le signal de l'attaque, et le 9 juillet 1831. elle publia un article où se trouvaient ces mots : « N'est-il pas vrai que, pour les marie chés de fusils et de draps, M. Casimir « Périer et le maréchal Soult ont reçu cha- « cun un pot-de-vin qui serait de plus d'un « million ? »
M. Armand Marrast était l'auteur de cet article. Ecrivain plein de sève, d'esprit et de vigueur, il avait déployé dans cette énergique accusation toutes les qualités de son talent. La sensation fut grande ; et des poursuites dirigées contre le journal aboutirent à un procès fameux. Les personnages les plus considérables de l'Etat : MM. de Lafayette, Dupont (de l'Eure), Lamarque, Guizot, de Corcelles, Laffitte, de Bricqueville, y comparurent comme témoins. MM. Casimir Périer et Gisquet y furent défendus avec beaucoup de souplesse et d'habileté par MM. Dupin jeune et Lavaux, mais ils eurent à soutenir les puissantes attaques du défenseur de la Tribune, M. Michel (de Bourges), orateur irrésistible et sauvage, dont une seconde révolution de 92 aurait fait un autre Danton. M. Armand Marrast prit aussi la parole dans cette lutte célèbre, et y défendit avec une éloquence entraînante les droits de la presse. « Quoi ! s'écria-t-il, en parlant de « ces dépositaires du pouvoir qui en vou- « draient goûter les douceurs sans en Bup- « porter la responsabilité, quoi ! ils auront à « leur disposition l'armée, l'argent, toutes « les forces nationales; d'un signe ils fe- « ront mouvoir tous les fonctionnaires ; ils « agiront sur les destinées du pays par des < moyens si puissants ; au moindre mouve- « ment de leur pensée ils auront, pourécra- « ser ceux qui les combattent, et les parti quets, et les huissiers, et les gendarmes, « et cet immese lléau de la police ! Et quand « ils se présentent à nous avec tout ce cor- > tége, nous n'aurions pas, nous, simples « écrivains, le droit de les questionner, dt m nous délier d'un pouvoir si menaçant, de « croire à îles abus si faciles? Nous ne pour-
'< rions pas répéter ces rumeurs de L'opinion,
<( qui a un instincl si droit et si sûr?
'( Notre devoir est plus élevé. La liberté vit
•< do défiances. Prenez le pouvoir, si vous « voulez ; mais sachez que, dès ce moment,
« vous tombez sous l'empire de la pu Illicite, « vous, votre présent, votre passé, tous vos « actes connus, tous vus actes même proje- « lés Et honte a ^'écrivain timide qui
« déserte ses devoirs, parce que quelque « danger* s'y attache ! »
Dans sa vive et chaleureuse improvisation, M. Armand Rfarrasl avait donné au système des garanties publiques un développement que M. Dupin jeune se hâta de déclarer dangereux. Selon lui, la diffamation, mémo à l'égard d'un fonctionnaire, n'était pas permise, lorsqu'elle ne s'appuyait que sur des présomptions, fussent-elles fortes, que sur des témoignages, fussent-ils honorables. Et, dans ce cas, il ne devait pas plus être loisible aux: écrivains d'accuser sous forme dubitative que sous forme affirmative, h; premier mode n'étant qu'un artifice de langage.
Dans le cours de ces débals, M. Bascans, gérant de la Trièune, produisit une lettre d'un des premiers fabricants d'armes de Londres, .M. Beckwith , celui précisément auquel M. Gisquet avait confié l'inspection des fusils. L'incident était curieux. M. liascans, quelques jours avant le procès, s'était rendu à Londres; il s'était présenté à Beckwith comme chargé de faire un armement considérable, et avait prié le fabricant de lui faire connaître ses prix par une lettre qui put être communiquée' aux personnes inté ressées dans l'entreprise, (l'était cette lettre que M. liascans mettait sous les yeux du tribunal, et on y lisait: « Un fusil avec sa « baïonnette, et de la même qualité sous « tous les rapports que les fusils fournis à « M. Gisquet par le gouvernement brilanni- « que, vous coûtera i>t> IV. 50 o. '. » Ou ne tint nul compte de cette lettre, quelque signi-
l. Elle était déposée au greffe de la cour royale.
Bcative qu'elle fût. En soutenant la théorie des attaques personnelles, M. Armand Rfarrasl avait attribué a la presse un droit d investigation qui devait effrayer, a une époque de déc idence. Il fut condamné a '■ mille francs d'amende el i -i\ mois d'emprisonnement. Mais l'opinion publiqu accuser les juj.'s de partialité, parut peu disposée à confirmer h- jugement, <•! les mots fusils Gisquet demeurèrenl dans Tin* orable grammaire de la polémique comme une expression flétrissante.
Dans ce procès, des questions importantes venaient d'être posées, et résolues en sens divers. Il en était une, cependant, sur laquelle nulle opposition ne s'était manifestée. La loi quij dans les attaques dirigées contre un citoyen non fonctionnaire, interdit la preuve judiciaire des faits allégués, cette loi avait été citée et n'avait pas été combattue. L'esprit du siècle était là tout entier. SaBl doute, ce seraient des mœurs odieuses que celles qui, offrant une prime au scandale. jetteraient la vie privée des citoyens en pâture aux délateurs, comme cela se pratiquait à Home. Il faut donc que des peines soient portées contre la calomnie, et que ces peines soient terribles. Mais défendre aux citovens la dénonciation des actes dont ils ont la preuve. et ne pas leur permettre, quand ils ont démasqué le vice, d'appeler à leur aide la vérité, c'est insulter à la raison ; c'est accorder au relâchement des mœurs, à t'abais ment des caractères, le bénéfiœ d'un patronage public et anticipé; c'est encourager I lement la mauvaise foi, l'esprit d'intrigue, les fraudes habiles, et enlever à la sécurité de la société tout entière ce qu'on donne à c< de l'individu. D'ailleurs, l'homme et le Fonctionnaire ne sauraient formel- deux êtres distincts. Le juge nui jour a la Bourse i fera tôt nu tard acheter bos jugements. Le
député qui a de grands besoins, Q6fl de
grands vices, se fera tôt OU tard aelieter son
vote, -le plains un pays dont les lois et les mœurs sont telles que la popularité d'un Mirabeau n'y soit [tas impossible.
LOUIS BLANC
Dispositions des diverses puissances à l'égircl de la Pologne : vues secrètes de l'Autriche. — M. Walewski à Londres et M. Zalushi à Bruxelles. — Contraste entre la politique du Cabinet de Saint- James et la politique du Palais-Royal. — Guerre de Pologne. — Paskéwitch ; nouveau plau de campagne. — Mouvements de l'armée russe ; funeste indécision de Skrzynecki ; causes de cette indécision; dépêches de M. Sébastian! ; lettres de M. Flahaut. — Scènes anarcliiques dans Varsovie. — Triomphe de Dembenski; on le nomme généralissime. — Nuit du 15 août. — Krukowiecki, dictateur. — Nouveau généralissime ; conseil de guerre; Ramorino est envoyé sur la rive droite. — Bataille de Varsovie. — Négociations; assaut; capitulation de Praga. — Chute de la Pologne. — Paris se soulevé. — Orages parlementaires. — Effet produit en Europe par la prise de Varsovie. — Traité des 24 articles dirigé contre la France. — Situation générale de l'Europe à la fin d'octobre 1831.
Pendant que la France se laissait distraire par ces tristes débats, la Pologne se préparait à étonner et à passionner encore une fois les hommes par le spectacle de son agonie. Mais avant de dire combien cette agonie fut douloureuse et solennelle, il importe de faire connaître quelles étaient, à l'égard de ce peuple infortuné, les dispositions des diverses Puissances de l'Europe.
En apprenant l'insurrection de Varsovie, l'Autriche avait été d'abord saisie d'un grand effroi. Gouvernée par la politique des traités de Vienne, et maîtresse de la Gallicie, elle se sentait doublement menacée. Cependant la résistance des Polonais étant devenue opiniâtre et formidable, l'Autriche dut se demander si la reconstitution d'une Pologne indépendante ne vaudrait pas mieux pour le peuple autrichien que la continuation d'une lutte, dont la Gallicie devait si profondément s'émouvoir et dont les suites étaient incalculables.
Il est certain que la reconstitution de la Pologne comme Etat indépendant était dans les véritables intérêts de l'Autriche, alors même qu'elle eût perdu La Gallicie. Car, depuis Le fameux acte de partage, les choses avaient complètement changé d'aspect.
La Kussie, penchant vers le sud-ouest, n'avail cessé d'entraîner par son poids tout ce qui s'était trouvé sur son passage. Sa marche le long de la mer Noire et ses pro-
grès en Turquie étaient de nature à éveiller toute la sollicitude de l'Autriche qui se voyait sur le point d'être tournée et enveloppée. Dans cette situation, que pouvait-elle désirer de plus avantageux pour elle que la formation d'un royaume qui", du sud-est au nordouest, aurait couvert et garanti ses frontières.
Soit qu'elle eût été touchée de ces considérations, soit qu'elle cédât à des motifs moins élevés, la Cour de Vienne ne tarda pas à séparer, dans cette question, sa politique de celle des autres Cabinets1. Toutefois, fidèle à ses habitudes de circonspection, elle eut soin de donner à ses agents des instructions telles qu'il lui fût possible, au besoin, de les désavouer Le consul d'Autriche n'avait point quitté Varsovie. Il fit entendre au gouvernement polonais que l'Autriche n'était pas éloignée de donner les mains au rétablissement de la nationalité polonaise, et même d'y contribuer par l'abandon de la Gallicie, mais à ces deux conditions : la première, que la Pologne accepterait pour roi un prince autrichien : la seconde, que la proposition en serait faite conjointement par la France et L'Angleterre.
Par suite de ces communications. M. Wa-
1. Les faits que nous consignons ici n'ont été ni racontés, ni même indiques par aucun des historiens de la révolution
de Pologne. Mais nous n'avançons rien que nous ne l'ayons puise a bonne source.
Les Héroïnes de la Révolution Polonaise de 1830-1SU. 1 La princesse Oginska, née Plater. — 2 Emilie Scianieck*. — o Emilie Plater. — 4 Claudine FotOdUL o Antoinette Toniaszewska , — 0 Clemeutino llofinan, née Tanska. — 7 Marie Raszauowicz.
LOUIS BLANC
lewski fut chargé d'aller sonder les dispositions du Cabinet des Tuileries et du Cabinet de Saint-James. Il arrivait à Paris dans les premiers jours du mois de mars, c'est-à-dire au moment où le ministère de M. Laffitte faisait place à celui de M. Casimir Périer. Le Palais-Royal ne repoussa pas les ouvertures de l'Autriche, seulement il déclara qu'il ne pouvait qu'unir son adhésion à celle de l'Angleterre, si le projet se trouvait du goût des Anglais. M. Walewski se rendit donc à Londres. Mais la réponse du Cabinet britannique fut bien différente decelle du cabinet français. Lord Palmerston avoua sans détour que la France était l'unique objet des défiances et des craintes de l'Angleterre; que sa majesté britannique entretenait avec Saint-Pétersbourg des relations amicales qu'elle n'avait nulle envie de rompre ; et qu'elle ne consentirait jamais à unir ses efforts à ceux du roi des Français dans un but hostile ou désagréable à la Russie.
On peut juger par là de la niaiserie du rôle que jouaient dans le monde diplomatique, et les directeurs de la politique française, et M. de Talleyrand,leur représentant à Londres. Mais l'aveuglement de nos hommes d'État, au sujet de l'alliance anglaise, devait aller jusqu'à la folie.
La cause de la Pologne, sous le rapport diplomatique, semblait perdue sans retour, lorsque fut mis sur le tapis ce fameux traité des 18 articles dont nous avons déjà raconté l'origine. Quoique favorable à la Belgique, ce traité, comme on l'a vu, avait été fort mal accueilli à Bruxelles. Que le congrès belge l'eût repoussé, l'élection de Léopold de Saxe-Cobourg était compromise, et la prévision de ce résultat jetait le Cabinet de Saint-James dans la plus grande perplexité.
Sur ces entrefaites, M. de Mérode ayanl vu à Londres M. Walewski, et lui ayant fait part de la sympathie qu'inspiraient aux catholiques belges la cause des Polonais et Leur courage, M. Walewski conçut l'espoir do servir utilement son pays. M. de Mérode
ne paraissait pas douter que le parti catholique ne votât, dans le congrès, pour l'acceptation des 18 articles, si, à cette condition, l'Angleterre promettait d'intervenir, conjointement avec la France, en faveur de la Pologne. Lord Palmerston, interrogé à cet égard, refusa de s'engager d'une manière formelle, mais il insinua que l'acceptation des 18 articles serait, peut-être, un éminent service rendu à la Pologne. Quant à M. de Talleyrand, il adopta chaudement le projet, et promit de présenter en ce sens une note au gouvernement britannique. Sur cette assurance, un envoyé polonais, M. Zaluski, partit de Londres pour Bruxelles, et ses démarches contribuèrent beaucoup, en elfet, à l'acceptation des 18 articles1.
Mais l'Angleterre avait obtenu ce qu'elle désirait, et ne s'était pas engagée. Aussi, lorsque M. de Talleyrand lui présenta la note convenue, elle répondit par un refus dont la forme polie ne couvrait qu'imparfaitement l'insolence2. Ici encore, M. de Talleyrand venait d'être joué.
1. Nous avons sous les yeux deux lettres écrites à M. "Walewski par M. Zaluski. Voici ce que nous y lisons:
« Bruxelles, 8 juillet 1831.
« Mon cher "Walewski,
« Les discussions au congrès ne sont pas encore terminées, mais l'acceptation des propositions de la Conférence
n'est plus douteuse Il faut que je vous fasse remarquer
que la considération de la question polonaise a surtout puissamment contribué à ramener beaucoup de membres du congrès de l'opinion contraire à l'acceptation des propositions. Les adversaires de cette mesure avaient un côté généreux à exploiter, qui était l'abandon de Venlôo; .m leur a opposé aussi un cote généreux, en leur représentant les vrais intérêts de la Pologne, etc <>
o Bruxelles, le 10 juillet 1831.
M.. n cher Walewski,
<• Je vous ai annoncé hier L'acceptation, par le congrès,
des 18 articles. Aujourd'hui, je crois devoir vous prévenir que la considération de la question polonaise a grandement contribué à amener ce resultat.de l'aveu de quantité de membres du congrès. Je tâche maintenant de tirer parti de cette circonstance pour obtenir une reconnaissance de notre gouvernement national par le nouveau roi. M. Lebeau, qui se charge de cette lettre, veut nous aider de tous ses moyens, etc »
S. Voici la note de lord Palmerston, dont nous avons eu communication :
« Le soussigné, etc., etc., en réponse à la note que lui a présentée l'ambassadeur de France à l'effet d'engager le
gouvernement britannique à intervenir. île concert a\. , la
IIISTOUŒ l)K DIX ANS
Lt il s'attendait si peu ;i ce résultat, qu'avec une étourderie impardonnable chez un vieillard, il s'était hâté d'écrire au Palais- Royal que des négociations s'entamaient •Mi faveur delà Pologne. AI. Sébastiani crut cela : il s'empressa d'en prévenir La Légation polonaise ;i l'aris, ci un courrier fut aussitôt expédié à Varsovie, avec une mission conforme au caractère pacifique de cette nouvelle Plus tard, l'Opposition s'appuya sur ce fait ei sur les conséquences désastreuses qui en découlèrent, pour accuser le ministère de perfidie. L'accusation était injuste: le ministère, cette fois, n'était coupable que d'incapacité.
Ainsi, les Polonais avaient contre eux toutes les puissances : la Russie s'épuisait, pour les exterminer, en efforts gigantesques ; l'Autriche les abandonnait par timidité; la Prusse aidait à les accabler; l'Angleterre
France, dans Les affaires de Pologne par une média tioc qui aur.ut pour bat d'arrêter L'effusion du Bang et de procurer a la Pologne une existence politique et nationale.
« A l'honneur d'informer S. E. le prince de Talleyrand que, malgré tous les désirs que pourrait avoir 1»; roi de la Ôrande-Bretagne de concourir avec le roi des Français ù toute démardhe qui pourrait consolider la paix en Europe, surtout à celle qui aurait pour etlet de taire cesser la guerre d'extermination dont la Pologne est aujourd'hui le théâtre. S. .M. se voit forcée de déclarer :
« Qu'une? médiation tout officieuse, vu l'état actuel des
sments, ne pourrait pas manquer d'être refusée par
la Russie, d'autant plus que le Cabinet de Saint-PétersboUrg vient de rejeter les offres de ce genre qui lui ont été faites par !a France; que par conséquent L'intervention des deux Cours, pour être effective, devrait avoir lieu de manière à être appuyée eu cas de refus.
« Le roi d'Angleterre ue croit devoir adopter aucunement cette dernière alternative ; l'influence que peut avoir la guerre sur la tranquillité des autres États, n'est pas telle qu'elle doive nécessiter ces démarches, et les relations franches et amicales qui existent entre la Cour de Saint- Pétersbourg et s. .M. ne lui permettent pas de les entreprendre, s. m. p,. se voit donc forcée de décliner (to tL -
Clin) la proposition que vient de lui transmettre S. E. le
prince de talleyrand par sa note du 20 juin, jugeant que le temps n'est pas encore venu de pouvoir L'entreprendre
avec succès contre le gré d'un souverain dont les droits
sont incontestables.
h Pourtant, S. M. charge le soussigné de témoigner à
s. E. l'ambassadeur de France combien sou cœur souffre de voir tous les ravagea qui ont Lieu en Pologne* et de lui
assurer qu'elle fera tout ce que .ses relations amicales avec la Russie lui permettront, pour j mettre lin, et que déjà des instructions ont été données a l'ambassadeur de S. M. a Saint-Pétersbourg pour déclarer qu'elle tiendra a ce que l'existence politique de la Pologne établie en 1815 ainsi que ses institutions nationales lui soient conseri
Si ne : Pu UEUSTON.
voulait le-, voir périr, pour qu'il fût prouvé à l'Europe combien ]" u valait L'amitié de la France; la France enfin, gouvernée par une politique sans élévation i intelli-
gence, était devenue un instrument don $en iii contre eux une diplomatie implacable dans si me.
Cependant, du fond de la Russie accouraient incessamment des masses nouvelles.
L'armée russe, forte de soixante-dix mille hommes et de trois cents pièces de canon, avait passé sous le commandement du feldmaréchal Paskéwitch d'Érivan, vainqueur des Perses. Renonçant à attaquer par la rive droite Varsovie, que défendaient de ce côté le faubourg de Praga et le ûeuve, cet homme hardi forma le projet de transporter sa ligne d'opération de l'autre côté de la Yistule. Son plan était de marcher vers la frontière prussienne, où L'attendaient des secours de tout genre; de traverser la Yistule à Oziek, et de revenir sur Varsovie pour L'attaquer par la rive gauche.
Après avoir coulé à Varsovie, la Vistule continue son cours vers le nord, pendant cinq lieues, c'est-à-dire jusqu'à Modlin. place fortifiée que les Polonais occupaient. A Modlin, le fleuve fait un coude et se détourne brusquement vers l'ouest, lai cet endroit le Bug et la Narew réunis viennent se jeter par une seule embouchure dans la Vistule. Modlin était donc une forteresse du haut de laquelle les Polonais allaient dominer le nouveau théâtre de la guerre. Mais la résolution du feld-maréc haï était bien arrêtée, et le 1 juillet l'année russe >'ebranla. Divisée en quatre colonnes, elle devait exé cuter uni» marche de liane eu tournant autour de Modlin comme autour d'un pivot, et la colonne la plus rapprochée de Modlin avait
ordre de s'avancer a\ ee lenteur, pour que celle qui se trouvait à l'extrémité du rayon
eût le temps d'accomplir sou mouvement.
Cette marche était au plus liant point dangereuse <'t téméraire. Les soldais avaient à parcourir un terrain défoncé par les pluies. coupé de rivières et de torrents. Fatiguées par des chemins difficiles, embarrassées de
LOUIS BLANC
leurs équipages, de leurs nombreuses pièces de canon, et de l'immense attirail que suppose un approvisionnement pour vingt jours, poursuivies en outre parle choléra, qui jonchait la route de malades et de mourants, les divisions se traînaient péniblement, haletantes, rompues, dispersées. Qu'une armée de quarante mille hommes, débouchant de Modlin, se fût abattue sur ces masses en désordre, c'en était fait peutêtre dePaskéwitch , et la Pologne était sauvée. Un corps de Polonais, envoyé en reconnaissance, prouva combien ce résultat était probable, par la confusion qu'il jeta dans l'armée russe, en culbuttant les cosaques d'Ataman.
Mais, tranquille sur la rive gauche, Skrzynecki s'occupait à faire dire des
messes dans son camp. La bataille! la bataille ! criaient les soldats avec transport, toutes les fois que le généralissime passait dcvan t le front des troupes; lui, opiniâtre, inflexible, il souriait ou haussait les épaules. Quel mystère cachait cette conduite? Le héros de Dobre, de Grochow, de Waver et de Dembewilkie voulait-il attirer les Russes sur la rive gauche, dans l'espoir d'écraser sous les mursde Varsovie le feld-maréchal, coupé alors de toutes communications avec la
Paskéwitch. (1/82-185(3.)
Russie et perdu dans les désastres d'une retraite impossible? Mais saisir la victoire qui s'offrait valait toujours mieux que l'attendre ; la vouloir complète, c'était la rendre incertaine. Ainsi pensaient les généraux, les soldats; et il s'élevait de ce camp forcé au repos une clameur immense et sinistre. Car Paskéwitch pendant ce temps passait le
fleuve sur des ponts dont la Prusse avait préparé à Thorn tous les matériaux, et son armée s'avançait, compacte,pourengloutir Varsovie.
Le déchaînement bientôt devint universel. Skrzynecki n'avait pas compris qu'il y avait une révolution dans cette guerre; qu'il fallait au plus vite pousser la Pologne sur l'ennemi , ne f ù t-c e ci u e pour la sauver d'ellemême ; que le général ici devait être un homme d'Etat, et que tout retard portait l'anarchie. Un homme et le système de l'audace, voilà ce qui a manqué évidemment à cette malheureuse Pologne. Il eût suffi, pour sa délivrance, que la France lui envoyât un chef qui, étranger à toutes les préventions, à toutes les jalousies locales, eût su faire prévaloir à Varsovie l'autorité du nom français, réduire à l'impuissance les aristocrates négociateurs, et assurer la prépondérance
au parti démocratique, seul capable de porter aux Russes les grands coups et de demander le triomphe au désespoir! Mais non : quatre généraux français, MM. Excelmans.
Hulot, Lallemand, Grouchy, se présentaient : ils durent renoncer à leur projet, la Prusse ne laissant point passer de volontaires, et la France n'osant pas ce que la Prusse avait osé / Les avertissements indirects de M. Sébastiani. les lettres de notre ministre à Berlin, M. de Fiahaut qui, comme M. Sébastiani, poussait à la temporisation, les menées infatigables du parti qui, en Pologne , redoutait le principe révolutionnaire plus encore que les Russes, telles sont les circonstances qui expliquent l'indécision de Skrzynecki sans l'absoudre.
.Car les suites furent terribles.
Un pouvoir démocratique et fort manquant à Varsovie, cette
ville était tombée dans tous les excès d'une démagogie sans frein. La proposition faite par le généralissime de confier le pouvoir à un seul n'avait servi qu'à enfanter des discussions brûlantes. L'insuccès de l'expédition de Jankowski dans le palatin at de Lublin, attribué à de lâches perfidies, rendit nécessaires des arrestations précipitées. Les passions inoccupées, en face du péril et au milieu du trouble, s'employaient naturellement à augmenter le trouble et le
Dembiuski
péril. Ici, c'étaient des bandes irritées qui parcouraient la ville en demandant la mort des traîtres; la. c'étaient des agitateurs
qu'enflammait sourdement pour le compte de son ambition, h- vieux Krukowiecki, habile àjouer la grossiti •■ t.- et l'audace. Pour empêcher le peuple de massacrer le «.'énéral Hurtig, il fallut que le père de Roman Soltvk, vieilli dans les cachots du czar, s.- traînât presque mourant sur un balcon du haut duquel il exhorta la multitude à la clémence. M.iis ces journées de deuil eurent aussi leur grandeur.
S'éleva nt tout à coup dans cet orage qui grondait autour d'elle la Diète déclara la patrie en danger. La proclamation qu'elle adressa au peuple avait quelque chose de sublime : « Au nom « de Dieu et de « la liberté, au « nom de la na- « tion [il.
« entre la \ie i et la mort, au « nom des rois « et des héros vos ancêtres qui sont tombés « sur les champs de bataille pour la foi et « l'indépendance île l'Europe, au nom des a générations futures, qui demanderont « compte à vos ombres de leur servitude. « prêtres du Christ, bourgeois, cultiva- <( teurs, vous tous, levez-vous en masse ! »
Va à cette évocation, tous, en effet, se levèrent en masse, l'n cri de désespoir, solennel, formidable, retentit dans toutes les campagnes. Les prêtres arborèrent le crucitix;
LOUIS BLANC
les enfants, les vieillards s'armèrent, et les paysans accoururent, brandissant leurs faux et oubliant leurs moissons.
Ce fut au milieu de cette exaltation universelle que parut Dembinski, ramenant du fond de laLithuanie où il était allé semer l'insurrection, les débris de sa petite armée. L'expédition commandée par Gielgud avait été malheureuse ; soupçonné de trahison, Gielgud y avait été tué d'un coup de pistolet par son aide-de-camp ; mais là, comme partout, les Polonais avaient fait des prodiges ; on y avait vu une jeune fille de vingt ans, la comtesse Plater, se mettre à la tête d'un détachement d'insurgés, et le conduire à l'ennemi. Quant à Dembinski, forcé de céder au nombre, il avait, immortalisant sa retraite, passé onze rivières, fait deux cents dix lieues de France en vingt jours, traversé de vastes forêts désertes, et il ramenait, pour un dernier combat, ses escadrons épuisés et en guenilles. L'accueil qu'il reçut ne se peut décrire. On entourait son cheval ; on lui baisait les pieds et les mains ; on déchirait son uniforme dont la foule, les yeux en pleurs, se partageait les lambeaux. Paskéwitch avançait toujours. Sur les injonctions formelles de la Diète, Skrzynecki avait promis de combattre et ne tenait point sa promesse : Dembinski lui fut donné provisoirement pour successeur par une commission envoyée au camp; mais, ami de Skrzynecki et, comme lui, entouré par le parti des diplomates, il déclara qu'il marcherait sur les traces de son prédécesseur. Il n'en fallut pas davantage pour le perdre dans les esprits ardents. Tant d'agitations aboutirent à la nuit du 15 août. La journée que suivit cette nuit sanglante avait été consacrée tout entière à la mémoire de Napoléon, dont on célébrait la fête. Le buste de l'empereur y fut promené en triomphe par des enfants du peuple. Des hommes qu'on n'avait jamais vus y parurent revêtus d'uniformes impériaux. Un éclair de joie avait brillé dans Varsovie. Mais soudain la nouvelle se répand que les Ilusses sont aux portes de la ville; on assure même que Dembinski s'avance
pour la réduire ; le canon retentit du côté du faubourg de Jérusalem. Le soir, le club de la Redoute s'assemblait en tumulte, et la nuit n'était pas plutôt descendue sur la ville que des groupes sinistres, harangués à la lueur des réverbères, couraient à la prison d'Etat et y massacraient les généraux accusés de trahison. On égorgea aussi d'autres prisonniers enfermés à Wola, mais dont la plupart étaient des malheureux oubliés par la justice, pourvoyeurs d'infâmes débauches et couverts de crimes que la plume se refuse à retracer ! Krukowiecki, auteur présumé de ces meurtres l , crime d'un petit nombre, s'en servit pour saisir le pouvoir. Il courut au palais du gouvernement, et nommé gouverneur de la ville, il dissipa les attroupements d'un signe de sa cravache. Tout rentra dans le silence, il ne restait plus à la Pologne qu'un malheur à subir !
Le lendemain, les quintumvirs, humiliés, accablés de leur impuissance, donnèrent leur démission. La Diète, changeant la forme du gouvernement, décréta que le pouvoir serait confié à un président qui se choisirait six ministres et aurait le droit de nommer le généralissime. Krukowiecki fut élu à une grande majorité. Le premier soin du nouveau dictateur fut de destituer Dembinski et de nommer en sa place le général Malachowski, vieillard octogénaire et plein de patriotisme, qui avait déjà refusé le commandement en montrant sa tête blanchie.
Pendant ce temps, Paskéwitch avançait toujours. L'armée polonaise était ramas sous les remparts de Varsovie, et lefeld-maréchal n'était plus qu'à un mille de la capitale. Rudiger venait de passer la Vistule avec 13,000 hommes et 10 pièces de canon et
1. Le généra] ;i publié une explication de sa conduite. Toutefois MM. Roman Soltyk et Louis Miéroslawski, qui on! écrit l'un <'t l'autre, avec des qualités el des opinions diverses; mais tous (faux avec beaucoup do oœur et délaient, l'histoire de la révolution do Pologne, s'accordent à représenter Krukowiecki comme l'auteur de la nuit du
16 août. Cette opinion parait être au>>i celle de M. Marie BrzOZOWski, exact «•! loyal historien des opérations militaires, el elle concorde avec les renseignements particuliers
que nous avons recueillis.
IIISTOIHK DI-: DIX ANS
il allait compléter L'investissement de Var
sovic par sa jonction avec Paskéwitch.
Le 19 août, Knikuw iecki assembla un conseil de guerre, et de tous Les partis que Ton pouvail prendre, ou négligea celui qui était à la fois le plus hardi et le seul praticable, celui que le dictateur Lui-même conseillait, qui éluit de livrer bataille sous les murs de Varsovie avec l'ensemble des forces dont le gouvernement disposait. Uminski proposa de détacher une moitié de l'armée sur la rive droite de la Vistule, dans la l'odlachic, pour approvisionner la capitale et la rendre capable d'une longue défense. Dembinski voulait que toute l'armée abandonnât Varsovie pour se transporter en Lithuanie en écrasant sur son passage les petits corps de llosen et de Golowin. Ces deux derniers plans n'étaient évidemment admissibles qu'après la mise à exécution du premier. Car lorsqu'on aurait livré bataille, il serait temps, en cas de défaite, de se retrancher dans la ville,' de l'approvisionner par la rive droite, d'armer le peuple, de barricader les rues et de recommencer l'immormortelle défense de Saragosse. Quant à la proposition de Dembinski, elle n'était bonne qu'en dernière analyse et comme parti extrême. Ce fut le plan d'Uminski qu'on adopta, plan funeste, car il divisait une armée déjà trop faible, pour aviser quinze jours trop tôt au ravitaillement d'une ville dont le plus grand danger pour le moment n'était pas la famine, mais l'assaut.
On envoya donc Ramorino avec 20,000 hommes et 42 pièces de canon, dans la l'odlachie, Lubienski avec' un détachement de i, 000 hommes, dans lepalatinatde IMock, et il ne resta pour défendre la capitale que 35, 000 hommes. En apprenant que l'armée polonaise se divisait, Paskéwitch se décida à tenter l'assaut et il en fixa le jour au G septembre. Ses forces venaient de s'accroître d'une nouvelle armée de 30,000 hommes que le général Kreutz avait amenée. Ainsi la capitale de la Pologne était menacée sur divers points par une masse totale de 120,000 hommes et de 386 pièces de canon.
L'effectif de L'armée poloi était de
80,000 hommes environ et de l'i 1 pièces de canon, mais il n'y avail dans Va sovie que 35, ooo hommes et 136 bouches I feu. L ville était défendue sur La rive gauche par trois lignes de fortifications demi-cii dont la plus grande étendue n'occupait moins de cinq lieues. Les saillies principales étaient Wola, Pariz et Ifarymont, reli ensemble par des lunettes. Cet immense développement eût exigé une armée triple de celle des Polonais; certains points trop peu garnis devaient facilement tomber aux mains de Paskéwitch, de sorte qu'on avait. bâti des forts pour l'ennemi, et que les ouvrages qui auraient dû arrêter l'assiégeant, devenaient pour lui une chance de plus de succès. Pour comble de malheur, les points les mieux fortifiés étaient précisément ceux que les Russes ne pouvaient attaquer. Krukowiecki avait songé à mobiliser le peuple des faubourgs, et Zaliwski était parvenu à organiser une garde urbaine de plus de 21). DUO hommes dont les cadres avaient été formés avec les officiers sans emploi ;mais Chrzanowski, en faisant peur d'une autre nuit du LS août, obtint la dissolution de cette redoutable milice. Tout se réunissait donc pour entraîner la chute de Varsovie, et chaque pas que faisait la Pologne vers sa ruine, correspondait à l'affaiblissement de l'élément démocratique.
Avant de commencer l'attaque, Paskéwitch voulut tenter Un arrangement .
et le général Berg se présenta aux avantpostes où il eut une entrevue avec Prondzynski ; mais le conseil des ministres Bt Krukowiecki lui-même ayant déclaré qu'on ne traiterait que sur les bases du manifeste. ce qui équivalait à une rupture, le feld-maréchal ordonna l'attaque pour le lendemain G septembre, et il v prépara SCS troupes en leur faisant distribuer d'énormes rations d'eau-de-vie. Car les Russes sont de bons soldats, durs à la fatigue et obéissants jusqu'à la mort; mais ils manquent de cet élan nécessaire à un aussi terrible assaut.
A la pointe du jour, les Russes ouvrent un
LOUIS BLANC
feu de deux cents pièces de canon. Au moment où, à leur droite, Murawief et Strantmann attaquent Uminski, les colonnes de Kreutz et de Luders débouchent du centre, se jettent sur les retranchements à gauche de Wola et enlèvent deux redoutes ; mais comme elles s'emparent de la batterie 54, le lieutenant Gordon met le feu aux poudres et se fait sauter avec l'ennemi. Wola est alors attaqué de revers par les troupes victorieuses et de front par les généraux du corps de Pahlen qui précipitent à L'assaut leurs soldats ivres, après avoir battu les remparts avec cent quinze pièces de gros calibre. Assaillie sur tous les points à la fois, la garnison de Wola, trop faible, se ramasse et se retranche dans l'église, où son vieux commandant, Sowinski, lui fait jurer sur le crucifix de ne pas se rendre. Bientôt ils sont forcés, mis à mort, et Sowinski tombe percé de coups sur l'autel.
Maîtres de Wola, les Russes y logent de l'artillerie, et ils en sortent vers midi, sous le feu de cent pièces qui les protègent, pour attaquer la seconde ligne. Cette ligne, appuyée sur le faubourg de Czyste, était couverte en cet endroit par 40 pièces de canon sous les ordres du nonce Roman-Soltyk *, et du général Bem, cet artilleur incomparable qui avait été si fatal à Diébitch dans la journée d'Ostrolenka. En voyant les Russes déboucher du fort, le général Bem aligne ses pièces de campagne, fait un feu terrible, renverse infanterie et cavalerie et nettoie tout le terrain jusqu'aux retranchements de Wola, que Soltyck inonde d'obus et de projectiles. Le généralissime Malachowski saisit ce moment, pousse deux bataillons du 4e de ligne pour reprendre Wola, et une lutte acharnée s'engage aux pieds de ce fort hérissé de canons, défendu par une infanterie double en nombre. Quatre bataillons de grenadiers viennent la renforcer encore. Trois fois ces masses fondent sur les deux bataillons polonais ; chaque fois elles sont rame-
1. Le môme qui a écrit l'histoire de la Révolution de Pologne.
nées sur le fort par une de ces charges à la baïonnette qui ont immortalisé le 4e de ligne. L'ennemi se voit forcé d'envoyer contre eux les escadrons de Chilkoff, et les deux bataillons, n'étant pas soutenus, se replient en bon ordre sur le faubourg de Czyste. Les Russes étaient maîtres de la première ligne dont ils occupaient les points culminants.
A minuit, le dictateur Krukowiecki s'enferma avec quelques intimes, et sans en faire part à ses ministres, il écrivit au feldmaréchal pour lui demander un entretien. Sur la réponse affirmative de Paskéwitch, il se rendit secrètement à Wola avec le général Prondzynski. Là eurent lieu de longues négociations. Un armistice de huit heures fut conclu.
Le 7 septembre, les ministres, en apprenant la démarche de Krukowiecki, donnèrent leur démission. A dix heures du malin, la Diète se réunit. Le général Prondzynski s'y présenta, et après avoir obtenu du maréchal des nonces la permission de parler, il rendit compte de l'entrevue que le dictateur et lui venaient d'avoir, dans le camp russe, avec Paskéwitch et le grand-duc Michel. Ses explications furent écoutées à huis-clos l. Il commença par faire un tableau sinistre de la situation : « Ce matin, dit-il, j'ai vu l'armée « russe en bataille aux pieds de nos murs, « à une demi-portée de canon : elle est dans « un état parfait et plus nombreuse que « nous ne le supposions. En ce moment « notre position est telle que, par la perte de « Wola et des redoutes extérieures, nous « pouvons à peine soutenir pendant quel- ;< ques heures l'attaque de l'ennemi. » Après ce début, Prondzynski, comme s'il eût voulu porter la terreur dans l'assemblée, parla du
1. Nous avons entre les mains le manuscrit d'une traduction faite en Allemagne des procès verbaux inédits des séances de la Diète dans la journée de l'assaut de Varsovie. Ce manuscrit précieux nous a mis à même de bien connaître la physionomie de ces mémorables scènes. Ces procès-verbaux ayant été imprimés, étaient sur le point d'être mis au jour, lorsque des agents russes achetèrent à l'éditeur allemand tous les exemplaires et les détruisirent jusqu'au dernier. C'est sur un exemplaire d'épreuves. sauvé par bonheur, qu'a été faite la traduction dont nous possédons le manuscrit.
I1IST0IIŒ DE DIX ANS
Sowiuski tomba percé de coups sur l'autel.
prochain assaut et peignit avec de sombres couleurs toutes les horreurs d'une invasion armée dans Varsovie : le berceau de la nationalité mis à feu et à sang, les propriétés livrées en proie à un peuple déchaîné, el à des soldats en déroute. Les nonces l'éeoutaient avec stupeur, et paraissaient surpris de la singularité de ce discours. « Les con- « ditions que nous offre Paskéwitoh, pour-
« suivit le général, De Boni pas telles que
« nous les eussions proposées nous-mêmes.
n Le maréchal est d'un caractère bouillant :
« ïoll est avec lui : tous 1rs deux sont de
m vrais Russes, Us s'impatientent à la moin-
« dre opposition du général Krukowiecki.
« Ils insistent sur leurs conditions . qui
« n'ont pas l'entier assentiment du grand-
« duc Michel. J'ai beaucoup parlé au duc
LOUIS BLANC
« pendant que le président s'entretenait <( avec Paskéwitch et Toll ; le langage du « général Krukowiecki a été digne de la « nation, peut-être môme un peu plus fier « que ne le comportait la circonstance. » Il expose, enfin, les conditions de la capitulation, qui étaient le retour du royaume de Pologne sous le sceptre de l'empereur Nicolas, moyennant une amnistie pleine et entière, sur laquelle il restait à s'entendre. Le maréchal de la Diète demande à Prondzynski jusqu'à quelle heure doit durer l'armistice ? — Jusqu'à une heure après-midi, répond le général. — L'assemblée conserve une attitude calme. Le nonce Worcell se lève et dit : « La patrie a été déjà plusieurs fois sauvée, « cela peut arriver encore. Nous seuls pouce vons signer sa sentence de mort. Quicon- « que veut la signer, doit sortir de cette « enceinte. » Precizewski lui succède; il invoque le Dieu tout-puissant, et montrant son sabre : « Jamais, dit-il, ma main ne a s'est sentie plus habile à le manier. — a Rassemblons les généraux, dit Niemo- <( jowski, chargeons du commandement cece lui qui aura le plus de foi dans notre « cause, et ne donnons pas par un trait de « plume un démenti solennel à nos protes- « tations. » Le palatin Ostrowski appuie cette motion,, et il ajoute : « Il faut armer « les habitants de Varsovie, et nous présence ter avec eux sur les remparts. Nous tience drons l'ennemi en respect jusqu'à ce que ce nous ayons entouré la ville de retranchecc ments, ce qui pourra se faire cette nuit ce même. »
Le général Prondzynski demande alors la parole; mais on refuse de l'entendre, et le maréchal de la Diète, Ostrowski, déclare qu'il lèvera plutôt la séance et quittera le fauteuil. Szaniecki s'écrie aussitôt : « Sorce tons de Varsovie, quand les Russes y ence treront. Allons chercher dans notre pays ce une autre capitale, et si toutes nos villes « sont occupées par L'ennemi, dispersons- <c nous dans le monde plutôt que de nous ce déshonorer. » Yn vieillard se présente à la tribune : o C'esl la dernière fois, dit-il,
ce que je prends la parole, et je finirai sans <e doute en Sibérie ; mais j'ai l'espoir que ce toutes les provinces de l'empire russe se ce soulèveront. Moi, vieillard, je ne verrai ce pas ce temps ; vous, messieurs, qui êtes « encore jeunes, gravez bien dans votre e< cœur que la Pologne ne doit avoir d'auce très limites que le Dnieper et la Dwina. » Codebski, Zienkowicz et Lelewel combattent avec énergie toute transaction. Un aidede-camp de Krukowiecki entre dans la salle et vient rappeler à l'assemblée qu'il est une heure. La Diète continue sa délibération. Wolowski presse, conjure ses collègues de quitter la capitale pour le salut de la Pologne, et d'accorder aux présidents des deux Chambres le droit de convoquer la Diète dans tel lieu de l'Europe qu'ils jugeront convenable. Pendant ce temps, (iodebski a rédigé des proclamations brûlantes qu'il lit à l'assemblée, la priant d'ajourner les délibérations et de marcher à l'ennemi. Tout à coup le bruit du canon d'alarme fait trembler les vitres du palais. C'est le signal de l'assaut. Tous les nonces se lèvent et poussent ensemble ce cri terrible : Ai/.r rempart* ! aux remparts ï
Le combat venait de s'engager par une canonnade où les Russes apportaient la supériorité numérique de leurs canons, et les Polonais la supériorité de leurs pointeurs. 350 pièces tonnaient à la fois. Pour faciliter la principale attaque dirigée par les corps de Krculz et de Pahlen contre le faubourg deCzyste, Muravieff reçut ordre de marcher sur Uminski qui tenait la gauche des Polonais, du côté des barrières de Jérusalem. La batterie 7.'{ du colonel Przedpelski. placée sur une lunette saillante, prenait d'écharpe l'artillerie russe qui bal tait Czyste, démontait les pièces ennemies et emportait tout dans ses volées. Muravieff veut forcer cette artillerie d'abandonner sa position. Deux colonnes d'infanterie, que le général Witt commande en personne, s'avancent sur les (]eux lianes de la chaussée de Has/.vn qui mène à la porte de Jérusalem. Les grenadiers polonais, sans attendre l'ennemi, se
précipitent sur Les colonnes déjà rompues par l;i mitraille eten foui un grand carnage. Comme elles se rallient, Qminski les fait charger de liane par 1rs lanciers bleus et les escadrons de Sandomir, qui Les rejettenl sur leurs batteries. Mais une brigade de cavaleriede la garde russe accourt les dégager et repousse les Polonais jusqu'il leurs lignes, où elle se laisse emporter imprudemment. Les [eux polonais l'écrasent, et il ne reste de deux régiments russes que 30 chevaux. De nouvelles masses de cuirassiers veulent enlever la batterie ~'A le canon les décime et ils se replient au galop.
Tandis que cette redoutable batterie est occupée de sa propre défense, Kreutz etPahlen remplacent leurs pièces démontées, et recommencent l'attaque de Czyste, qui était le point saillant de la seconde ligne. Leurs colonnes marchent résolument sur le terrain que leur artillerie a balayé, et elles enlèvent deux batteries. Assaillie de tous côtés par les troupes de Pahlen qui se glissent le long des maisons et des clôtures de jardins, la 23e batterie, commandée par le colonel Komanski, soutient une lutte désespérée. Ilomanski se fait tuer. C'était, avec Bem, le plus habile artilleur des deux armées.
Il était cinq heures du soir. Une grêle d'obus avait misle feu au faubourg- de Czyste, et les llammes de l'incendie éclairaient des rues jonchées de morts. Les jardins et les enclos devenaient le théâtre de combats partiels, où l'on se battait presque d'homme à homme. Le 4e de ligne, retranché dans le cimetière, s'y défend avec fureur, mais il est bientôt refoulé sous le mur d'octroi par l'incendie qui le gagne. Le général Nabakofl' et les grenadiers que Szachoskoï conduit luimême, s'avancent jusqu'à la barrière de Wola, cherchent un passage a travers les llammes, et s'engagent dans un dédale de ruelles, de fossés et de parapets. Arrivés au carrefour, ils sont à trois reprises balayés par quatre pièces de canon braquées au fond de l'allée.
Ce combat meurtrier se prolongea bien avant dans la nuit. Ce jour-là, le peuple de
Varsovie lui désarmé et l'on dissipa les attroupements '. LOS rues de la ville étaient
silencieuses el d : tous li s
tournaient \ ers P d'où I 'on espér rit, a
chaque instant, voir revenir les 20,000 hommes de Ramorino, si cruellement en retard. A neuf heures du soir, L'armée reçut la nouvelle de l.i capitulation, avec L'ord] retirer sur Praga.
Voici comment s'était opéré* tpitu-
lalron mémorable de Varsovie. La Diète avait tenu à quatre heures une seconde séance. Krukowiecki lui avait envoyé sa démission, mais tant qu'elle n'était pa téc, il se croyait maître de négocier. Après une discussion violente, l'assemblée, privée de ses plus énergiques membres, présents aux remparts, refuse la démission du président et l'autorise à traiter. A cinq heu Prondzynski, envoyé pour la troisième fois dans le camp russe, en ramenait le général Berg à travers l'incendie et le combat. Enfermé avec ce général, Krukowiecki opp dit-on, de la fermeté à ses exigences. < >u L'entendit qui disait en frappant sur la table : « S'il en est ainsi, je rappelle Kamorino, « j'arme les faubourgs, et je m'enterre sous « les ruines de Varsovie. « Le rusé Moscovite laissa passer l'orage et ne sortit qu'en emportant la lettre suivante :
« Si IV.
« Chargé dans ce moment même de parler a V. M. I. el II., au nom de la Dation polonaise, je m'adresse, par son Exe. Mgr. le comte Paskéwitch d'Erivan, a votre cœur paternel.
n- En se soumettant sans aucune condition a V. M. notre roi, la uatioD polonaise sait qu'elle seule wl a méase île faire oublier le passe et de guérit- l<-> plaies nui ont lacéré ma patrie.
« Varsovie, le '< septembre, a sa heures du soir.
aé . le Comte Krukowiecki, président du gouvernement.
Tout à COUp, &U milieu des nonces réunis au palais du gouvernement . apparaît le généralissime Malacbowski. haletant et noir de poudre. Le vieillard les harangue. les conjure avec l'accent du desespoir de rompre toute transaction el de mourir. Les nonces se précipitent vers la grille du palais.
LOUIS BLANC
Krukowiecki avait donné ordre de la fermer. Le maréchal Ostrowski se fait reconnaître des soldats, marche au dictateur, le somme d'abdiquer de nouveau et rapporte sa démission au sein de la Diète, qui nomme par acclamations Bonaventure Niemojowski, président du gouvernement.
A onze heures du soir, les généraux Berg et Prondzynski reviennent demander à Krukowiecki les ratifications. On leur ap-
Ostrowski.
Maréchal de la Dièle.
prend que le gouvernement est changé. Introduit au Palais, Berg trouve les nonces en frac et armés de sabres. Il déclare ne vouloir traiter qu'avec le général Kruckowiechi. On va le chercher dans Praga et on l'amène à trois heures du matin. A la vue du général Berg, Krukowiecki jette son bonnet par terre en criant : « Je ne suis plus « rien; je ne suis qu'un simple parti- « culier. » Puis il se répand en injures contre Ostrowski. « Voilà le maréchal des « Chambres entre nos mains, dit-il, trem- « blant de rage, au général Berg; c'est lui « qui par son exaltation insensée a nourri le
'< coupable orgueil de la nation. Vous res- « terez ici, Monsieur!» Mais le maréchal avec calme : « Je ne réponds pas à de vaines « menaces; elles n'ont aucune influence « sur moi; je suis ici en sûreté, puisque j'y « vois des Polonais. » Et il ajoute : « Vous « n'avez pas de mandat pour traiter au nom « de la nation. » Le général Berg ayant dit alors qu'il demandait la permission d'ajouter foi aux déclarations de l'honorable général Krukowiecki, Dembinski s'écria avec emportement que le maréchal de la Diète avait la confiance de la nation, et que personne ne souffrirait qu'il fût offensé. « Qu'il signe « donc avec moi, répliqua l 'ex-président, et « qu'il m'autorise à conclure au nom de la « Diète. — « Non, non, » répondit Ostrowski ; et il repoussait un écrit en langue française qu'on lui présentait à signer. Alors Krukowiecki , entrant en fureur : « Vous êtes arrêté, Monsieur le maré- « chai ! — Arrêté, reprit froidement Os- « trowski !... Crois-tu obtenir de moi par « la force une signature honteuse? Quand « il y aurait ici cent mille baïonnettes mos- « covites, je ne m'écarterais pas de mes dece voirs. » Et il se retira tranquillement avec les plus hardis patriotes. Pressé par les généraux qui l'entouraient et entraîné par le découragement de tous, Malachowski signa à contre-cœur la capitulation qui livrait Varsovie ainsi que le pont et la tête de pont de Praga. Les Russes accordèrent en échange aux Polonais un armistice de 48 heures pour évacuer Varsovie avec armes, munitions et effets d'habillement. Mais tandis que l'armée se retirait sur Modlin, emmenant avec elle la Diète, dont la plupart <qcs nonces étaient à pied, les Russes, une foison possession de Praga, violèrent audacieusement la capitulation en s'opposantà la sortie des effets militaires. Au lieu de rejoindre l'armée principale, Ramorino crut devoir prendre une autre route : il dut entrer en (iallicie, et y déposa les armes. Le dernier généralissime des Polonais, Rybinski marcha sur la Basse* Vistule, et se vit forcé de se réfugier en Prusse ! Au moment de mettre
Lelewel 17 86 i
les pieds sur cette frontière, Dembinski lit tout à coup volte-face avec l'arrière-garde,
Bonaventare Niémojowski
et il eut la gloire de brûler contre les Russes la dernière cartouche de la Pologne.
Le 13 septembre, la nouvelle de ce désastre fut annoncée à la France par quelques lignes, cruellement concises, du Moniteur. Ce ne fut d'abord, comme il arrive dans les grandes douleurs, qu'une sorte de surprise morne, et il y eut un accablement universel. Des mille préoccupations de la veille, pas une ne survivait : les débats sur les grades des Cent-Jours, l'abolition de la pairie héréditaire, le rapport de M. Bérenger sur cette question importante, les admirables pamphlets qu'elle avait inspirés à M. de Cormenin, tout avait été oublié; une seule pensée remplissait les esprits : la Pologne ! un seul mot sortait de toutes les bouches : la Pologne- ! Les affaires furent suspendues; le soir, les théâtres furent fermés. La population, et ce sera dans les siècles à venir l'éternel honneur de ce pays, la population s'en allait par les rues, consternée, silen-
cieuse et comme affaissée sous le poids d1 irréparable humiliation. .Nous avions loua cessé de gémir sur nos propres malheurs, en
songeant are peuple de vaillants hommes, qui périssait a quatre cents lieues de nous
et tous, nous nous étonnions de cet acharnement inouï de lafortunequi même après 1830 et ses prodiges, envoyait à la France une autre journée de Waterloo!
Le lendemain, l'abattement s'était changé enrage. Sur tous les points de Paris se formaient des groupes d'où la fureur publique s'exhalait en imprécations et en menaces. Des boutiques d'armuriers pillées, des barricades essayées, donnèrent, durant quelques jours, à la capitale, l'aspect d'une ville en révolution. Ce n'étaient, sur les places, long des quais, le long des boulevards, que fantassins et cavaliers attendant un signal funeste. Au rappel qu'on battait dans toupies quartiers se mêlait la voix perçante des crieurs publics, moniteurs ambulants que suivait le peuple ému. La foule s'était hâ
Vinoent N
vers ce jardin du Palais-Royal qui, depuis 1789, se trouvait sur le chemin de toutes les
LOUIS BLANC
révolutions, et la famille d'Orléans, du haut de sa demeure, eût pu voir repasser sous ses yeux les scènes qui, à son profit, perdirent la branche aînée. Mais les soldats, cette fois, n'arrivèrent pas trop tard : on dispersa la multitude, on ferma les grilles précipitamment, et des malheureux allèrent tomber sur la place frappés au hasard par l'épée des sergents de ville. Pendant ce temps, une voiture, vivement poursuivie, traversait avec vitesse la place Vendôme. Cette voiture s'arrêta tout à coup, et deux hommes en descendirent : c'étaient MM. Sébastiani et Casimir Périer. On les avait reconnus au sortir de l'hôtel des affaires étrangères, et le peuple était très animé contre eux : la fermeté de leur contenance le désarma. Ainsi croissaient les colères, les périls, les alarmes ; et cette explosion du sentiment public, même en ce qu'elle avait d'exagéré et de juvénile, accusait l'insuffisance de ces ministres à petites vues, qui se font passer pour des hommes pratiques, en négligeant dans leurs calculs tout le côté sympathique de la nature humaine ; esprits étroits, incapables de comprendre que dans les élans du cœur se trouve le plus puissant levier de lapolitique.
Aussi accueillait-on avec empressement tous les écrits provocateurs qu'on répandait à profusion. La douleur était devenue révolte, et l'on récitait partout, avec l'enthousiasme de l'indignation, ce dithyrambe de la Némésis, feuille hebdomadaire écrite en vers :
Noble cœur! Varsovie! elle est morte pour nous,
Morte un fusil en main, sans fléchir le genoux,
Morte en nous maudissant à son heure dernière,
Morte en baignant de pleurs l'aigle de sa bannière,
Sans avoir entendu notre cri de pitié,
Sans un mot de la France, un adieu d'amitié l
Cachons-nous, cachons-nous; nous sommes des infâmes ;
Que tardons-nous? prenons la quenouille des femmes;
Jetons bas nos fusils, nos guerriers oripeaux,
Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux.
Le courage a nos cœurs ne vient que par saccades,
\>' parlons plus de gloire et de nos barricades;
Que le teinl de La bonté embrase notre front.
Vous voulez voir venir les Russes... Ils viendront !
Ce lut au milieu de cette effervescence
que s'ouvrit la séance du 19 septembre. Dans celle du 16, M. Mauguin, quoique malade, avait annoncé qu'il interpellerait le ministère, et il accourait pour accomplir sa menace. Impétueux et pressant, il accabla les ministres de questions posées avec netteté. Pourquoi avait-on souffert la scandaleuse et barbare intervention delà Prusse en faveur de la Russie? Pourquoi, du moins, n'avait-on pas agi pour sauver la Pologne, de la même manière que les Prussiens pour la perdre? Pourquoi M. Sébastiani avait-il enlevé à la France, par le rappel du général Guilleminot, l'appui de la Turauie, et le moyen d'envoyer une flotte dans la mer Noire? Pourquoi s'était-on hâté de donner aux affaires belges une solution anti-française, au lieu de tenir, ainsi que l'avait dit M. Bignon, la Belgique en disponibilité et delà faire servir de rançon à la Pologne? Comment, malgré les déclarations formelles du ministre de la guerre, notre armée avaitelle sitôt évacué la Belgique? Etait-il vrai que, sans égard pour la dignité delà France, un courrier envoyé à Varsovie par le gouvernement français eût été, sous de futiles prétextes, arrêté dans le duché de Posen? Etait-il vrai, et M. de Lafayettc croyait en avoir la preuve, qu'on eût enchaîné les Polonais dans une inaction à jamais funeste, en leur laissant faussement espérer qu'on négociait pour eux et que, dans deux mois, ils rentreraient, grâce à la diplomatie, dans la grande famille des peuples libres? Et M. Mauguin sommait les ministres de fournir sur tout cela des explications précises, de produire des pièces, de prouver autrement que par des allégations vagues, sinon le mérite, au moins la loyauté de leur politique.
M. Sébastiani répondit que la Prusse s'étant bornée à fournir aux Russes des secours d'argent, de vivres et de munitions, une intervention pareille n'était pas un cas de guerre; que le général Guilleminot avait été rappelé parce qu'en cherchant à exciter la Turquie contre les Russes, il avait eu le triple tort de compromettre le système de
IJISTOIKE DE DIX \\s
la paix, de désobéir à ses instructions ', el de parler àuncadavre, que, par la Belgique déclarée neutre, les intérêts de la France étaient suffisamment garantis, cette neutralité ne pouvant être violée qu'à notre profit, à cause du voisinage; que l'évacuation de ces contrées par nos troupes avait été, à l'égard de la Conférence, une question de bonne foi* ; que le courrier arrêté dans le duché de Posen, ne l'avait été que par mesure sanitaire ; qu'enfin, en ce qui touchait les prétendus conseils donnés par le gouvernement français à la Pologne, pour qu'elle abandonnât tout système de guerre offensive, avec l'espoir d'être reconnue dans deux mois, « le gouvernement n'avait jamais « rien dit de semblable. 3 »
Cette réponse dans laquelle, d'ailleurs, on présentait les faits d'une manière inexacte, était d'une faiblesse déplorable. Dire que,
1. Le général Ghiilleminot n'avait pu désobéir à sea instructions, n'en ayanl pas reçu. La vérité est, et ceci fut mtré plus tard, que ces instructions dont parle in M. Sébastiani, ne furent envoyées à M. Guilleminol qu'avec son ordre de rappel, et en duplicata. Or, le primata, ebose étrange, n étail point parvenu à Gonstantinople !
~i. M. Sébastiani ajoutait en propres ternies : Que vous avait dit le ministre de la guerre? Que l'armée française ne sortirait de la Belgique qu'après que l'assurance île L'indépendance de la Belgique nous serait donnée. Nous l'avons obtenue. »
\ oir le Moniteur du 20 septembre 1831.)
Or, voici en quels termes s'était exprimé le maréchal Soult :
« L'armée hollandaise a reçu l'ordre de se replier il ■ nos troupes. Cependant, nos troupes ne rentrent point
pour eela. Car il faut que l'exécution ait répondu a la
disposition el que nous ayons la certitude qu'il n'y aura
pas de retour, avant que nos troupes rentrent en
France. »
(Moniteur du 1 i aoùl 1831.
11 s'agissait donc non pas de L'assurance de l'indépendance belge, mais de la certitude que les Hollandais ne retourneraient point en Belgique. Car, quant à l'indépen dance de la Belgique, est-ce que M. Sébastiani ignorait, lui. ministre des affaires étrangères, que cette indépendance avail été reconnue bien avant l'invasion dea Hollandais v
.".. l.e général Lafayette ayant, sur ce point, demandé explications a la légation polonaise, voici la rep qu'il reçut :
Nous nous empressons de vous assurer :
h Que c'est M. le ministre des affaires étrangères qui nous a engagea, le ', juillet, à envoyer un messager à
Varsovie, auquel il a donne les Irais de roui.'; que le il de eel envoi était, eonime nous l'a dit S. ËXC. .M le
comte Sébastiani, de porter notre gouvernement à tenir encore deux mois, parée que c'était le temps nécessaire i- les négociations,
par amour pour la paix . '-n avait permi l.i Prusse une intervention indii s'interdisait à soi même à Constantinoplc,
c'était avouer hautement l'infériorité de notre 1 1 • > I ï t i i j i ■ ennemis l.i France à tout "s,.,- contre elle. Quant neutralité des Belges, il était au moins gulièr de prétendre qu'on avait bien fait de la déclarer inviolable, parce que nui-, pourrions [dus aisément que les autres la violer.
.Vu point où en était la discussion, après les longs débats de l'adresse, ' . arguments semblaient épuisés ; et le général Lamarque ne put, en effet, que donner a des redites la forme pompeuse de son éloquence. Mais M. Tbiers trouva moyen de rajeunir la discussion en développant des considérations inattendues. S'adressant d'abord à ceux qui. pour demander la guerre, partaient de ce point de vue qu'elle était inévitable, il prouva, ce qui était vrai, qu'il n'y avait chez les Puissances ni désir d'entreprendre la guerre, ni pouvoir de la faire. Répondant ensuite à ceux qui, comme .M. Bignon, auraient voulu voir le salut de la Pologne résulter de nos négociations habilement conduites, il examina si la reconstitution de la Pologne était possible. La Pologne, selon lui, n'étant qu'une vaste plaine, dépourvue de frontières solides, songer à la refaite eût été chimérique. La République avait-elle pu rien de semblable, avec ses quatorze armées? Le Cabinet de Versailles, qui avail l'ait une Amérique, avait-il l'ait une Pologne ' Napoléon lui-même ne s'était-il pas arrête devant eette impossibilité douloureuse, maifatale ? Le grand Frédéric n'aurait jamais songé à ce laineux partage pour lequel il s'associa si habilement la politique intét sée île Catherine et de Kaunitz, s'il n'eu: reconnu l'impuissance de la Pologne a couvrir l'Europe.
Ce discours lit une impression profonde
sur rassemblée. M. de I.afayelley répondît avec beaucoup de grâce et d'esprit, mariai I dans une juste mesure l'urbanité à l'ironie el opposant à l'érudition un peu étourdie tl\i jeune orateur qui l'avait précède à la tri
LOUIS BLANC
bune, ses souvenirs personnels et son expérience de vieillard.
Mais la partie importante du discours de M. Thiers était à peine abordée dans celui de M. de Lafayette, bien que cet arrêt prononcé contre la nationalité polonaise fût une donnée politique sans fondement et sans grandeur. En montrant la Pologne dépourvue de frontières, M. Thiers n'avait pas pris garde qu'il la montrait, non point telle que l'avait voulue la nature, mais telle que l'avaient faite des combinaisons perfides et le sacrilège abus de la force. Est-ce que, de la mer Noire au golfe de Livonie, de Kherson à Riga, le Dnieper, continué par la Dwina, ne tracerait pas une ligne de frontières capable de protéger la Pologne ressuscitée ? Nul doute que la Pologne, constituée comme elle aurait dû l'être, avec deux grands fleuves pour limites, et s'appuyant au littoral de la Baltique, ne fût une barrière contre la Russie, et ne l'empêchât de déborder sur l'Occident. Napoléon l'avait bien compris ; et ne s1 arrêtant pas à cette petite idée que la Pologne ne serait jamais, à l'égard de la France, qu'une avant-garde trop éloignée du corps de bataille, il avait mis au nombre des projets les plus chers à son ambition celui de créer une autre France sur les bords de la Vistule, France assez forte pour résister par elle-même et pour attendre. Et s'il n'avait pas réalisé ce plan à Tilsitt, c'est qu'il nourrissait déjà au fond de sa grande âme le dessein de l'aller réaliser à Moscou. Quant à la république, elle n'avait pas eu trop de ses quatorze armées pour vivre malgré l'Europe. Le crime de Frédéric, de Catherine et de Kaunitz n'avait été, après tout, qu'un crime stupide. La dernière guerre de Pologne le disait assez; et les flots de sang répandus par suite de ce partage, la terreur profonde avec laquelle il avait fallu en surveiller les abominables résultats, l'incertitude qu'il jetait dans l'avenir des trois Puissances co-partageantes, tout cela prouvait suffisamment qu'il ne saurait y avoir de forfaits impunis et de brigandages intelligents; (pie le succès des spoliations les plus savan-
tes disparaît, considéré dans le temps et dans l'espace; que toujours, enfin, le crime est puéril. Et puis, l'audace était peu commune de déclarer impossible une nationalité qui deux fois avait sauvé la chrétienté, et qu'il eût été plus juste assurément de déclarer immortelle? A combien d'épreuves, en effet, n'avait-elle pas résisté? Combien de fois, se relevant alors qu'on la croyait anéantie, n'avait-elle pas convaincu d'impuissance, et la guerre, et les égorgements, et les trahisons, et les ruses infernales de la diplomatie ? Que fallait-il donc pour démontrer la vitalité de la Pologne, si on ne comptait pour rien les efforts que la cinquième partie de cette Pologne venait de faire, leur durée et leur énergie véritablement prodigieuse ?
Le discours de M. Thiers n'était donc, en réalité, qu'un brillant jeu d'esprit, sans parler de l'énorme contradiction qu'il contenait et que personne alors, dans la Chambre, ne se mit en devoir de relever. Car il y avait une singulière imprudence à soutenir, d'une part, que la guerre, vu les dispositions et les ressources des diverses Puissances, n'était nullement à craindre ; et, de l'autre, que le gouvernement avait eu raison de sacrifier tout au désir de l'éviter.
L'émeute continuait à gronder dans Paris, et la polémique, dans les journaux, prenait un ton d'aigreur extraordinaire. En annonçant à la Chambre, dans la séance du 16 septembre, que Varsovie était au pouvoir des Russes, M. Sébastiani s'était servi de cette expression malheureuse : Fordrerègne à Varsovie ; dans la séance du 19, il lui était échappé de dire que 18KJ ne revivrait pas si la France était sage : . ces mots volèrent bientôt de bouche en bouche, commentés par la haine. D'un autre côté, tout concourait à augmenter la fatigue et l'irritation des troupes, forcées depuis plusieurs jours de bivouaquer sur les places. Deux députe- . MM. Audry de Puvraveau et Laboissière, ne purent, au sortir d'une séance, franchir la ligne des soldats répandus autour du Palais- Bourbon, et, même après avoir fait connaître leur qualité, ils se virent en butte à des
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