‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 46 sur 159 · Les troupes appelées à concourir à l'action se peuvent · texte numérisé non relu

Les troupes appelées à concourir à l'action se peuvent

évaluer ainsi : Il y avait six régiments do ligue et trois

régiments d'infanterie légère ;i 2,000 hommes. , . 18,000

Huit régiments de cavalerie, à 500 hommes. . . 4,000

Garde municipale a pied et à cheval 2,000

Indépendamment de ces forces, 30,000 soldats étaient

échelonnés dans les environs de Paris, et Le gouvernement

pouyail compter sur le concours de 0,000 gardes nationaux

environ!

leurs de la garde nationale s'étaient munis de cartouches, ils avaient leurs mousquetons chargés, et, parmi les membres des sociétés populaires, beaucoup portaient à demi-cachés sous leurs habits, des pistolets ou des poignards. Le temps, incertain et pluvieux, semblait ajouter à cette tristesse, mêlée de colère ou d'effroi, qui pénétrait toutes les âmes. Arrivé à la hauteur de la rue de la Paix, le cortège est tout à coup détourné de sa route, et entraîné autour de la colonne Vendôme par quelques jeunes gens enthousiastes. La frayeur gagne le poste de l'étatmajor, rangé en bataille sur la place ; il rentreprécipitamment;lesportes se ferment.

« On insulte aux mânes de Lamarque ! », crient aussitôt des milliers de voix, et il faut que les soldats sortent du poste pour rendre les honneurs militaires au cercueil qui passe. Ce fut le premier épisode de cette fatale journée ; et, aux cris de Vive la République ! poussés avec force devant l'hôtel des affaires étrangères, il fut aisé de prévoir ce qui se préparait.

Le cortège avait repris sa marche le long du boulevard, dont une multitude innombrable couvrait les allées latérales, et il s'avançait à pas lents, dans une attitude sombre et formidable, lorsqu'au cercle de la rue de Grammont, le duc de Fitz-James parut, affectant une contenance altière, et le chapeau sur la tète. A cette vue, on s'indigne, on s'emporte ; des sommations violentes partent du milieu de la foule émue ; et le duc de Fitz-James est forcé à une prompte retraite par les pierres, qui, lancées de toutes parts, font voler en éclats les vitres de l'hôtel. Dès lors, l'agitation ne fit plus qu'aller croissant : née de l'ensemble des circonstances, mille accidents servirent à l'alimenter. Ici, un agent de police tombait frappé au visage ; là, sur l'observation d'une femme, on renversait dans la boue l'image du coq gaulois, surmontant un étendard populaire, et à cet emblème, foulé aux pieds, l'on substituait une branche de saule. Les moins fougueux s'irritaient de la présence îles sergents de ville, placés de distance en distance

sur les flancs du convoi. Un de ces malheureux, blessé grièvement, fut obligé de chercher asile dans les rangs des artilleurs : ils lui sauvèrent la vie; on autre fut sur le point d'être immolé à la porte Saint-Denis, par un officier des invalides qui avait mis l'épée à la main. Ainsi tout concourait à rendre inévitables les malheurs prévus. Ces honneurs funèbres, où la douleur avait moins de part que l'espérance et la haine; cette population immense entassée sur les balcons, se pressant aux fenêtres, montée sur les arbres et jusque sur les toits; ces drapeaux italiens, polonais, allemands, espagnols, qui rappelaient tant de tyrannies victorieuses et tant d'affronts impunis; ces préparatifs de combat trop manifestes; les précautions même d'un pouvoir réduit à avoir peur du passage d'un mort; les hymnes révolutionnaires montant dans les airs au milieu des cris menaçants, des sons lugubres du tam-tam et du roulement des tambours voilés, tout cela disposait les esprits à une exaltation pleine de périls, tout cela ne laissait aux passions qu'une sanglante issue. Déjà, témoins du morne enthousiasme qui se communiquait de proche en proche dans cette masse confuse et pressée, plusieurs jugeaient la partie perdue pour le gouvernement de Louis-Philippe. Dans un peloton d'étudiants, une voix ayant crié : « Mais « enfin, où nous mène-t-on? — A la répu- « blique, répondit un décoré de juillet qui « conduisait le peloton ; et tenez pour cer- « tain que nous souperons ce soir aux Tui- « leries. » La révolution de juillet ellemôme, à son origine, n'avait présenté rien d'aussi imposant et d'aussi terrible. L'idée d'un combat était tellement préfiente à tous les esprits, qu'on arrachait en passant, pour s'en faire une arme au besoin, les pieuz el les hianches d'arbres. Le gouvernement flottait donc au hasard, en dépit des mesures prises; car la fidélité des troupes était chancelante, et l'on n'ignorait pas que l'épée de beaucoup d'officiers appartenait à la cause delà République ou à celle de L'Empire. Il est certain que, lorsque le cortège atteignit

la place de la Bastille, un officier du \i U l'avança vers le chef do premier peloton

d'étudiants et lui dit : « Je suis républicain :

« vous pouvez compter sur nous », et l'on vit plusieurs sous-officiers répondit- par signes d'assentiment à l'invitation dé fraterniser avec le peuple-. Cependant le bruit tait répandu que les élèves de l'École polytechnique avaient été consignés ; on avait ajouté qu'ils avaient demandé vainement qu'un seul de leurs camarades sortît pour aller tenir un des cordons du corbillard. Soudain ils paraissent, au nombre de soixante environ, la plupart tète nue et les habits en désordre. Forçant la consigne, ils avaient renversé le général Tholosé, qui voulait s'opposer à leur sortie, et ils accouraient, prêts à se jeter dans l'insurrection. Des salves d'applaudissements, des cris de : Vive l'École! Vive la République! saluèrent la présence d'un uniforme depuis 1830 >i cher au peuple, et la musique du régiment qui précédait le corbillard joua spontanément la Marseillaise. Le cortège avait traversé la place de la Bastille, il avait parcouru tout le boulevard Bourdon, entre le canal Saint-Martin et les Greniers d'abondance et. passant le petit pont situé à l'extrémité du canal, il couvrait l'emplacement compris entre ce pont et celui d'Austerlitz : ce fut là qu'on fit halte.

Une estrade avait été préparée pour les discours d'adieu. Ceux que prononcèrent le général Lafayette, le maréchal Clauzel, M. Maugu'm, les généraux étrangers Saldanha et Sercognani, furent, comme il convenait, tristes, graves et solennels. .Mais aux paroles calmes ne tardèrent pas à succéder 1rs harangues les plus véhémentes, et lYllei .

cence populaire s'en accrut. he> borna

vétns élégamment, couraient ça et là dans la foule et cherchaient à l'exciter par de fans

nouvelles, disant qu'on se battait à lllôtelde-Yille, nu qu'un général venait de se déclarer contre Louis-Philippe, ou que les

troupes, enfin soulevées, allaient marcher

sur les Tuileries; les artilleurs de la garde nationale se concertaient: des cris de Vive

LOUIS BLANC

la République! se faisaient entendre... Tout à coup un inconnu arrive, monté sur un cheval qu'il fait mouvoir avec peine au milieu de la cohue immense. La figure de cet homme est sinistre, il est vêtu de noir, et tient à la main un drapeau rouge surmonté d'un bonnet phrygien. C'était le souvenir de 93 qu'on faisait revivre aux yeux de la bourgeoisie. L'indignation fut grande, surtout chez les républicains, dont cette apparition effrayante tendait à calomnier les doctrines. Un même cri de réprobation partit de toutes les bouches, et pourtant quelques-uns applaudirent, soit par l'effet d'un fanatisme imbécile, soit avec l'intention perfide de rendre odieuse la cause de la république. Le général Excelmans était dans le cortège. « Pas de drapeau rouge, s'écria-t-il « avec force; nous ne voulons que le dra- « peau tricolore : c'est celui de la gloire et « de la liberté ! » Alors deux hommes suspects s'élancèrent vers lui, criant qu'il fallait le précipiter dans le canal. Il quitta la mêlée, rencontra le comte de Flahault, et se rendit avec lui en toute hâte aux Tuileries. Craignant, comme le général Excelmans, que le parti qui poussait au mouvement ne fût celui d'un jacobinisme sanguinaire, beaucoup de citoyens ne songèrent plus qu'à s'armer contre l'insurrection. Le drapeau rouge avait produit son effet : celui qui le portait disparut, et dès ce moment les républicains durent renoncer à l'espoir d'entraîner sur leurs pas le gros de la bourgeoisie.

Tandis que ces choses se passaient près du pont d'Austerlilz, et à l'extrémité de la rue Contrescarpe qui longe le canal Saint-Martin, des scènes non moins vives avaient lieu sur le boulevard Bourdon, situé de l'autre côté de ce canal ; et, pendant que les rues voisines du Grenier d'abondance se remplissaient d'hommes audacieux, incertains s'il valait mieux hâter l'heure du combat ou l'attendre, une colonne de dragons sortie de la caserne des Célestins débouchait sur le quai Morland, et se dirigeait vers le pont d'Austerlitz. 11 importe de remarquer que ce fut sur un avis du préfet de police, M. Gis-

quet, et non sur l'ordre du général Pajol, commandant la première division militaire, que ce mouvement s'exécuta. Du reste, les dragons ne semblaient animés d'aucun sentiment hostile ; ils avaient leurs pistolets dans les fontes, et leurs fusils au porte-crosse. Us s'avancèrent rapidement et s'arrêtèrent à deux cents pas du pont. Une multitude frémissante leur faisait face; sur leur flanc gauche régnaient des palissades; à leur droite s'élevait, sur la Seine, l'île Louviers. Le tumulte, d'ailleurs, était au comble. Une voiture se présenta, traînée par des jeunes gens qui, après y avoir fait monter M. de Lafayette, le conduisaient en triomphe à l'Hôtel-de- Ville. L'escadron ouvrit ses rangs pour livrer passage au général, et un instant après plusieurs coups de fusil retentirent. En vain le commandant des dragons, M. Desolliers, déploya-t-il en cette circonstance une modération courageuse, on demandait de toutes parts que les soldats rendissent leurs armes, on leur lançait des pierres du haut d'un toit voisin, et les plus animés se glissaient jusque sous le poitrail des chevaux, couchant en joue les dragons, dont deux furent blessés. Si plus de sang ne coula pas sur ce point, ce fut grâce à l'énergique intervention de MM. Dufour, Devauchelles, Soubiranne et Larabit. Ce dernier, député de l'Opposition, jouissait d'une réputatiou méritée d'honneur et de civisme : ses efforts contribuèrent puissamment à prévenir, sur ce théâtre des événements, une collision qui, ailleurs, ne pouvait déjà plus rire évitée.

Prévenu par un sous-oflicier déguisé de la situation critique des dragons du quai Morland, le colonel était sorti de la caserne à la tète d'un second détachement, et il se dirigeait, au bruit des fanfares, vers la place de L'Arsenal, pour aller rejoindre le premier détachement, par le boulevard Bourdon, de manière à tourner les insurgés. Mais à peine avait-il fait vingt pas hors de la caserne qu'une décharge renversa quelques soldats. Les dragons alors prirent le galop, et. traversant la place de l'Arsenal, vinrent charger

Le drapeau ruuge. ^Pa^e 528, cul. 1.)

sur le boulevard Bourdon. Le commandant Cholet y fut blessé à mort.

Cependant, du sein de la foule répandue autour du pont d'Austerlitz, dans la rue Contrescarpe, un cri B'élève : voici les dragons! Ils arrivaient en effet au grand galop, balayant tout sur leur passage. A celte vue, chacun de s'indigner : indignation légitime! car le point sur lequel les dragons avaient été provoqués était bien éloigné du

théâtre où la charge Les conduisait et où ils ne rencontraient plus devant eux que des milliers de citoyens inoiïensifs. Une barricade est construite à la hâte; ceux qui n'ont pas de fusils arrachent d.'N pieux pour se défendre; un jeune homme, frère d'un savant illustre, sV>t écrié eu élevant un drapeau tricolore : « Qui m'aime me Buive : et plusieurs gardes nationaux tirent leurs sabres. Ils couraient furieux au-devant des ca-

valiers, lorsqu'à l'entrée du petit pont du canal, ceux-ci s'arrêtèrent, étonnés et comme interdits. L'insurrection en ce moment était flagrante. Un feu meurtrier partait de l'Arsenal, du pavillon Sully, du Grenier d'abondance. Le colonel des dragons avait eu son cheval tué sous lui, le lieutenant-colonel était blessé, une balle atteignit le capitaine Bricqueville. L'ordre de tourner bride fut alors donné aux dragons, qui se replièrent sur les rues de la Cerisaie et du Petit-Musc.

Les soldats de l'escorte ont disparu. On n'aperçoit plus dans tout ce quartier que citoyens se précipitant les uns sur les autres, saisis d'effroi ou transportés de fureur, et criant : aux armes ! aux armes! Au delà du pont d'Austerlitz, les jeunes gens qui accompagnent les dépouilles du général Lamarque et veulent les conduire au Panthéon, attaquent la cavalerie municipale placée aux environs du Jardin des Plantes. Elle résiste avec énergie; mais poussée vivement dans la direction de la barrière d'Enfer, elle ne doit qu'à l'appui de deux escadrons de carabiniers de rester maîtresse du convoi. Déjà Paris est en feu. Les républicains se sont répandus dans toutes les directions, coupant les rues de barricades, désarmant les postes, sommant les troupes qu'ils rencontrent de se réunir à eux, les attaquant si elles refusent, menaçant les poudrières et les arsenaux, arrêtant les tambours qui battent le rappel, enfonçant les caisses; partout en petit nombre, mais se multipliant par leur audace et partout présents à la fois. Rien de comparable à la rapidité de cette invasion : trois heures après le commencement de l'attaque, la moitié de la ville était au pouvoir des insurgés.

Sur la rive gauche de la Seine, deux cents hommes avaient investi la caserne des vétérans. Leur chef, artilleur de la garde nationale, escalade la caserne; arrivé dans la cour, où les soldats sont rangés en bataille, il s'aperçoit qu'il n'est pas suivi, redouble de hardiesse, court au commandant et lui demande sou épée. « J'ai vingt ans de service, « répond L'officier : on ne m'arrachera mon

« épée qu'avec la vie. — Gardez votre épée. « Mais entendez-vous la fusillade? C'est à « nous qu'est la force, et je commande ici. » Le jeune homme s'empare en effet du commandement, et déjà les soldats mettaient bas les armes, quand sept ou huit insurgés s'élancent dans la caserne, au milieu du plus effroyable désordre. Les vétérans se croient sur le point d'être massacrés, ils se mettent en défense, et repoussant les assaillants dont la plupart n'étaient armés que de pistolets ou de bâtons. Deux détachements de gardes municipaux accouraient de Sainte- Pélagie, par deux routes différentes, pour délivrer la caserne. Le premier essuie dans la rue d'Orléans un feu très-vif et perd son capitaine, M. Turpin. Le second commandé par le lieutenant Sénancourt, gagne la caserne qu'il dégage; mais bientôt, apprenant que Sainte-Pélagie est menacée, les gardes municipaux y retournent à pas précipités emmenant avec eux les vétérans. Non loin de là, et sur la place Maubert, où un poste venait d'être en partie égorgé, un engagement avait eu lieu entre les insurgés et un peloton de cavalerie, soutenu par des fantassins; la poudrière des Deux-Moulins était emportée, et toute la ligne des barrières appartenait à la révolte.

Sur la rive droite, les progrès de l'insurrection n'étaient pas moins rapides. Les républicains s'étaient rendus maîtres de l'Arsenal ; ils avaient enlevé le poste de la Galiote et celui du Chàleau-d'Eau ; ils dominaient tous les quartiers du Marais ; la mairie du 8e arrondissement était en leur pouvoir; la fabrique d'armes de la rue Popincourt, envahie avec succès, leur avait livré douze cents fusils; ils s'étaient avancés jusqu'à la place des Victoires, et se préparaient à assaillir la Banque, l'hôtel des postes, la caserne des Petits-Pères. Mais ils s'étaient surtout attachés à rendre inabordables la rue Saint-Martin et les rues rireonvoisines, voulant y établir le quartier-général de l'insurrection, et ne se doutant guère que ce jour-là même MM. Thiers, Miguel. D'ilaubersaert, et autres personnages dévoués au gouverne-

IIISTOIHK DE DIX ANS

ment de Louis-Philippe, se trouvaient réunis à table dans le restaurant du Rocher de Cancale, à cinquante pas du camp où des républicains se fortifiaient, bien résolus à proclamer victorieusement la république ou à mourir.

Tels étaient à six beures du soir environ, les avantages remportés par 1rs insurgés, el tout dans ce moment semblait leur promettre la victoire. La classe ouvrière, il est vrai, ne s'était pas encore ébranlée en masse : déçus par cette révolution de juillet qui leur avait ouvert une perspective si belle et n'avait fait qu'aggraver leurs maux, les hommes du peuple hésitaient à recommencer l'expérience ; mais l'insurrection n'aurait pu se prolonger sans les attirer invinciblement dans son tourbillon, rien n'étant plus naturel que le pacte de la misère avec l'imprévu. Quant aux soldats, ils étaient en proie à une démoralisation manifeste ; car le souvenir de 1830 revivait en traits de flammes dans leur esprit incertain ; ils croyaient entendre les cris de reconnaissance et d'enthousiasme qui avaient accueilli au 29 juillet la défection du o'.^ de ligne ; et l'uniforme de la garde nationale, qu'ils voyaient briller dans les groupes d'insurgés, les frappait de stupeur et de respect. Dans la rue Culture- Sain te- (ail herine, les sapeurs-pompiers démontèrent et cachèrent leurs fusils pour n'avoir pas à s'en servir contre une colonne qui venait s'emparer de la caserne. De leur côté, les gardes nationaux se réunissaient en petit nombre, et, quoique l'ensemble de la bourgeoisie fût opposée au mouvement, le rappel, dans beaucoup de quartiers, ne faisait qu'éveiller ce sentiment d'angoisse particulier aux guerres civiles. Et même parmi ceux qui descendaient dans la rue pour y combattre l'insurrection, les plus généreux avaient peine à se défendre de celle s\ mpathie impérieuse» qu'inspirent les grands courages. Il y en eu!, dans celte soirée, des preuves singulières. Huit insurgés revenant de biplace Maubert se présentent, au déclin du jour, à un des ponts de la cité qu'occupe tout un bataillon de garde nationale. Ils ré-

clament avec autorité le droit d'aller rejoindre leurs amis, combattants de l'autre rive -,

et comme on hésite à leur livrer passage, ils s'avancent résolument sur le pont la baïonnette <-n avant. Les gardes nationaux se rangèrent pour laisser passer ces but! hommes, admirant h déplorant leur folie héroïque. Voilà ce qu'étaient les insurgés, et l'on peut juger par ce trait de la puissance qu'ils tiraient de leur bravoure.

Aussi le gouvernement était-il dans un cruel état d'inquiétude. Pour rendre un peu de confiance aux soldats, sur lesquels on n'osait compter, on avait résolu de confondre leur action avec celle de la milice bourgeoise, et l'on avait concentré aux mains du maréchal Lobau, commandant en chef de la garde nationale, la direction de toutes les forces militaires de la capitale. Une réunion de généraux et de ministres eut lieu à l'étatmajor. Le maréchal Soult y parut, laissant voir sur son visage les traces d'une préoccupation étrange. Que décider? Recommencerait-on cette guerre de ruelles et de carrefours qui avait été si fatale en 1830 au duc de Raguse et à la monarchie ? lu des assistants fut d'avis que le meilleur parti à prendre était de donner aux troupes l'ordre de la retraite ; on les aurait rassemblées en masse au champ 'de Mars, sauf à rentrer plus tard dans Paris l'épée à la main. Mais cette opinion fut très-énèrgiquement réfutée par le préfet de police. M. Gisquet, qui déploya, dans ces événements, une remarquable fermeté. La discussion se prolongea au milieu des incertitudes, des imprécations inutiles, des vains projets, et l'on se sépara sans conclure, tant les tèles étaient troubl<

Il fallait agir, pourtant, car les moments étaient précieux. Or. le danger apparaissait à tous dans des proportions si formidables, que l'on expédia de U>OI Côtés des ordres appelant dans la ville les soldats répandus

dans les environs, bien que Paris regorgeai

de troupes. In bataillon du \2' léger partit de Saint-Denis; le 14" léger accourut de Courbevoie, après s'être mis en marche pour Saint-Cloud, que le roi venait de quitter; la

LOUIS BLANC

batterie de l'École militaire fut dirigée sur le Carrousel ; des munitions considérables furent apportées de Vincennes. En même temps, un bataillon du 3e léger et un détachement de la 6e légion étaient chargés d'éclairer le boulevard, qu'occupaient déjà, vers la porte Saint-Martin, deux escadrons de carabiniers, et où le général Schramm s'était établi avec quatre compagnies à l'entrée de la rue de Cléry. A six heures du soir, les dragons parvinrent à se rendre maîtres de la place des Victoires, et, appuyé par quelques compagnies d'infanterie, un détachement de garde nationale, que commandait M. Delessert, assura le départ des courriers.

Mais ce n'étaient là que de faibles succès, en comparaison de ceux qu'obtenaient alors les insurgés sur mille points divers. Ils enlevèrent successivement, et en faisant essuyer à la g'arde municipale des pertes considérables, les postes de la Lingerie, de la Bastille, du marché Saint-Martin, des Blancs- Manteaux. A huit heures, ils construisaient une barricade près du petit pont de l'Hôtel- Dieu, faisaient reculer un détachement du 2oe de ligne, forçaient un détachement de garde municipale à battre en retraite par le quai aux Fleurs, et enveloppaient de toutes parts la préfecture de police.

La nouvelle de ces événements répandit la consternation au Château. On y eut en vain cherché cette aflluencé de visiteurs qui se voit autour des trônes, quand l'éclat des fêles les entoure et que la force y est assise. La peur avait glacé les dévoûments les plus fastueux. Observation banale, en vérité, et presque superflue dans l'histoire des monarchies ! Les employés des ministères avaient caché les papiers importants, et déjà l'on ne songeait plus aux Tuileries qu'à des préparatifs de fuite. On y craignait surtout que le général' Lafayette et le maréchal Clauzel ne se jetassent dans le mouvement. Que n'auraient pu la popularité de l'un et la renommée de l'autre? La dynastie d'Orléans était perdue alors.

Le maréchal Soult, ministre de la guerre, partageait ces appréhensions. Depuis les ré-

cits qui avaient couru autrefois sur les intrigues de ses partisans et sur son désir secret d'être couronné roi de Portugal, on lui prêtait une ambition sans limites. Sa gloire militaire, sa science administrative, son activité infatigable, les brillantes destinées de Bernadotte, son émule, tout laissait supposer qu'il y avait place dans son âme pour les plus vastes desseins. On le savait, d'ailleurs, incapable de désintéressement dans ses affections politiques, incapable de constance dans ses choix ; et lui qui s'était donné successivement à Bonaparte, à la Restauration, aux d'Orléans, il avait perdu le droit de faire croire à sa fidélité envers le dernier maître. Dans la circonstance, il fut en butte à de graves soupçons. On remarqua son attitude embarrassée pendant la lutte, la mollesse de sa résistance, l'injonction adressée par lui aux chefs de corps de ne se défendre qu'à la dernière extrémité, injonction qui démentait la rudesse de son caractère. Ce fut lui qui donna le conseil d'abandonner Paris, chose extraordinaire assurément. Enfin, l'on raconte, — mais le fait n'est nullement prouvé, — que, dans la nuit du o au 6, il eut, avec certains membres bien connus du parti républicain, une entrevue mystérieuse et importante. Ce qui ne saurait être contesté, c'est que, dans la soirée du o juin, on vit paraître au National un jeune homme, nommé Guibert1, qui souvent s'était présenté comme le protégé du ministre de la guerre. Ce jeune homme était allé sonder les dispositions du général Subervic, et il se disait autorisé à provoquer une entrevue entre Armand Carrel et le maréchal Clauzel. Carrel le suivit en effet chez le maréchal ; mais il trouva celui-ci très froid, très prudent, et manifestement dominé par la crainte de se livrer. A son tour, il se tint sur la réserve, et de cet entretien il résulta pour lui, ainsi que pour le maréchal, la conviction, erronée peut-être, mais profonde, que le ministre de la guerre avait voulu pénétrer leurs secrets, afin de s'associer à l'insurrection pour peu

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