Le même qui, depuis, fut assassiué rue Lou. Grand
Il ! s roi u i: DE DIX ANS
qu'elle eût des chances, ou de se ménager,
dans le cas contraire, les moyens les pi us sûrs de la déjouer.
Mais si l'hésitation était grande chez ceux qu'on attaquait, elle n'était pas moindre chez ceux que leur position appelait à diriger l'attaque. Deux élèves de l'Ecole polytechnique avaient compté sur M. Maiiguin : ils le surprirent trouhlé au plus haut point, et ne purent lui arracher que des paroles pleines de découragement. Le maréchal Clauzel ne se sentait pas plus résolu : il répondit à un artilleur qui le pressait, au nom du parti, de tirer l'épée : « Je me joins à vous, si vous « êtes assurés du concours d'un régiment. « — Eh! monsieur, répliqua brusquement « l'artilleur, si, à l'heure où je vous parle, « un régiment était à nos ordres, nous n'au- « rions pas besoin de vous. » Seul, parmi les personnages qui avaient un long passé à compromettre et une fortune considérable à risquer, seul M. de Lafayctte s'olFrit tout entier. De la voiture où on l'avait placé pour le conduire à l'IIôtel-de- Ville, tentative avortée, le noble vieillard avait entendu un de ceux qui le traînaient dire à son voisin, par manière de plaisanterie : « Si nous jetions « le général dans la Seine, comment le gou- « vernement repousserait-il le soupçon de « l'avoir sacrifié? » Et lui, faisant allusion à ces mots cruels, il disait avec cette grâce qui jamais ne l'abandonna : « Mais ce n'était « pas une si mauvaise idée ! » Puis, comme on réclamait son concours, il s'écria, malade et fatigué qu'il était : « Mes amis, trouvez « un endroit où l'on puisse placer une chaise « et je vous y suivrai. » Abreuvé de dégoûts, jouet d'une ingratitude qu'il rappelait sans cesse, plus que jamais irrité des outrages dont la Cour poursuivait sa vieillesse, il sentait en lui des haines vigoureuses, qui, se mariant à sou patriotisme et à son 00 tirage, le rendaient impatient de se venger. .Mais il manquait absolument d'initiative , et ses amis n'osaient prendre sur eux de disposer d'une vie aussi précieuse. Sa popularité fut donc encore une fois inutile à son parti et à lui-mèmo.
Ou aurait pu, il est vrai, s'emparei réputation; et i! <-st a noire qu'uiir proclamation créant un gouvernement provi* et répandue, le (i au malin, a plusieurs milliers d'exemplaires, aurait en un résultat décisif. Car, dans ce cas, la révolution de 1830 revivait avec des circonstances semblables, lîeaucoup de personnages marquants se laissaient entraîner parle grand nom de
S.irruf.
Lafayetto ; la moitié de la garde nationale passait du côté de son ancien chef; les troupes restaient indécises; et, commencée par des gens de cœur, l'insurrection, en prenant de la consistance, attirait à elle tous les égoïstes, tous les ambitieux, tous les lâches, Mais au-dessus de ceux qui se battaient, rien
ne fut tenté, rien ne fut ose. Les bureaux de
la Tribune avaient été envahis par des agents
de police mêles a un détachement de gardes nationaux, et l'on avait mis les scelles sur les presses, maigre les protestations de MM. Sarrut et BOUSSÎ. lue mesure semblable frappa la Quotidienne, et aurait at-
LOUIS BLANC
teint le National, si ses bureaux n'eussent été situés précisément dans le voisinage des barricades. Ce fut donc au National, où s'étaient rendues quelques personnes étrangères au parti, que se réunirent, le 5 juin, vers huit heures du soir, plusieurs des républicains les plus influents. Là fut agitée, au milieu de mille rumeurs confuses, la question d'un soulèvement général. Pour beaucoup, la question n'était pas douteuse. L'élan était imprimé au parti : que tardait-on à le seconder ? La révolution de 1830 n'avait pas commencé sous des auspices plus favorables. Tel ne fut pas l'avis d'Armand Carrel. De la part d'un homme réputé brave entre tous, et en présence d'un parti non moins soupçonneux que bouillant, une déclaration pareille demandait une fermeté de caractère peu commune. Mais il est permis d'affirmer qu'Armand Carrel, dans cette occasion, se pressa trop de juger en militaire ce qu'il avait à juger en conspirateur. Or, les principes qui assurent la victoire à une armée en campagne ne sont pas ceux qui décident du succès d'un soulèvement populaire. L'audace, qui fut le procédé de Danton et même son génie, l'audace est la prudence des partis en lutte. Car, en révolution, la confiance a tous les profits du hasard.
La réunion du National n'ayant abouti qu'à mettre en relief des dissidences funestes, les plus ardents se mirent en marche pour gagner le coin delà rue Ménilmontant, où ils se croyaient attendus par de nombreux amis, et où ils étaient résolus à se fortifier, ne doutant pas que la guerre ne recommençât le lendemain.
Mais déjà la face des choses commençait à changer. Le défaut de direction menaçait de tout compromettre. Dans le salon de M. Laffitte, quelques députés de l'Opposition étaient occupés à se répandre en vains discours, et donnaient des signes d'elTroi que condamnait la sérénité de M. Laffitte, toujours calme dans le péril. Les ministres allaient être informés par leurs émissaires de l'inaction de Latayetle et des hésitations du maréchal Glauzel. Des mandats d'arrêt étaient lancés
contre MM. Cabet, Laboissière et Garnier- Pagès. Les divers corps de l'armée immense qui pesait sur Paris, commençaient à ne plus croire à une seconde révolution de juillet, en entendant les cris de Vive la troupe! qu'avaient soin de pousser, en défilant devant eux, les bataillons bourgeois envoyés contre les insurgés. Ceux-ci, d'autre part, se décourageaient, se dispersaient, en apprenant que les chefs étaient peu disposés à jouer cette sanglante partie, et que l'autorité des noms manquerait, peut-être, à la révolte. Pour multiplier lesdéfectionsetcontenirle peuple, des agents de police firent partout circuler le bruit que l'insurrection était carliste. Hardi mensonge qui, repoussé par les uns, fut accueilli par les autres sans défiance, et enflamma de colère la garde nationale de la banlieue, que le gouvernement poussa dans Paris rugissante et trompée.
D'un autre côté, parmi les plus hauts personnages de la Cour, les dignitaires, les députés ministériels, les généraux, la terreur était extrême. C'était M. Thiers qui, dans la soirée du 5 juin, semblait présider à tous les préparatifs de la défense. Entouré pendant quelque temps, à l'état-major de la garde nationale, de MM. Bérenger, Kératry, Madier- Montjau, Yoysin de Gartempe, il faisaitdistribucr des cartouches et envoyait dire aux députés de se réunir en toute hâte, heureux de l'occasion que lui offrait la fortune de s'essayer à un rôle nouveau. Treize députés seulement se rendirent à l'état-major. y compris ceux que nous avons plus haut désignés, et tous ils attendaient avec impatience l'arrivée du roi, ne sachant s'ils allaient lire dans ses regards l'espoir du triomphe ou l'appréhension d'une défaite. Il arriva enfin de Saint-Cloud, après avoir donné à sa famille l'ordre de le suivre. L'état de Paris effraya la reine outre mesure; elle jugeait la situation plus grave encore qu'en 1830, opinion que n'était pas loin de partager M"" Adélaïde elle-même, connue pour la fermeté de son caractère. La question du déport fut agitée; mais il y avait à imiter l'exemple de Charles X un danger qui ne
pouvait échapper à la pénétration de Louis- IMiilippe. S'il eut des craintes, il en garda I»! secret devant ceux qui allaient chercher auprès de lui un encouragement à l'espérance. Il les accueillit comme il convenait dans le moment, c'est-à-dire avec un visage rassuré, avec des paroles reconnaissantes; et il parut ne pas s'apercevoir de la solitude que créait autour de lui la fortune incertaine.
L'insurrection, cependant, campait au milieu de la capitale. Deux barricades coupaient la rue Saint-Martin: l'une au nord, à la hauteur de la rue Maubué ; l'autre, beaucoup plus forte, au midi, à la hauteur de la rue St-Méry, et à quelques pas de la vieille église de ce nom. Dans l'espace compris entre les deux remparts, au coin de la rue Saint-Méry et faisant face à la rue Aubry-le- Boucher, s'élevait la maison n° 30, dont cent dix insurgés environ occupaient le rez-dechaussée et les abords, et qui leur devait servir tout à la fois de quartier-général, de citadelle, d'ambulance. La position était bien choisie: si on l'abordait de front par la rue Aubry-le-Boucher, on tombait sous le feu parti des croisées du quartier-général ; si on l'attaquait de revers, il fallait affronter les combattants postés dans l'intérieur des barricades, hommes exercés qui donnaient la mort d'une main sûre, et qu'animait un courage extraordinaire. Dans la soirée du 5 juin, une colonne de gardes nationaux qui éclairait la rue Saint-Martin vint se heurtera labarricade. «Qui vive? crie la sentinelle. « — Amis. — Etes-vous républicains? — « Oui. » L'air fut ébranlé par de joyeuses acclamations; et un insurgé nommé Rossignol s'avança pour conférer avec le chef de la colonne; mais, à l'instant même, des gardes nationaux s'élançaient sur la barricade en criant: « Ah! brigands, nous vous tenons enfin »; et de son côté le capitaine m disposait à tain» prisonnier le parlementaire. Alors celui-ci se retourne vers les siens, et,
quoiqu'un tel commandement semblât l'exposer à une mort inévitable, il s'écrie avec intrépidité: « Feu! mes amis. » Une dé charge partit de l'intérieur des barricades
et renversa cinq hommes. Lei saillants
ayant l'ait feu a leur tour, un des chefs de la barricade reçut une balle dans les ren
mais la colonne dut reculer et se dispersa. A cette première rencontre succédèrent deux attaques qui furent repou **ec beau-
coup de vigueur. Et ce n'étaient la que les
préludes d'une lutte terrible. Les in
s'y préparèrent avec un sang-froid surprenant. Tandis que, sous les ordres d'un décoré de juillet nommé Jeanne, les uns s'établissaient au poste de la rue, les autres, installés dans la maison n° .'{0 et réunis dans la loge du concierge, attendaient avec impatience lemomentdel'assaut, etabrégeaient par de gais discours ces heures formidables. Ceux qui n'avaient pas d'armes coulaient des balles dans une douzaine de moules avec les gouttières de plomb arrachées aux toits. Ces étranges préparatifs étaient présidés par quelques vieillards, ancienssoldats, (iui animaient leurs compagnons de la voix et du geste. Des enfants chargeaient les armes et se servaient, en guise de bourre, des affiches qu'ils avaient déchirées le long des murs. Plus tard, quand cette ressource vint à manquer, les insurgés, pour bourrer leurs fusils, déchirèrent leurs chemises. Ils attendirent ainsi, environnés de silence et d'obscurité, s'agitant seuls aumilieude cette grande cité devenue immobile, et sachant bien pour la plupart qu'ils ne verraient pas le soleil du lendemain. Tout à coup des pas pressés retentirent sur le pavé de la rue. et un bruit d'armes se fit entendre. C'était un détachement d'infanterie qui arrivait par le bas de la rue Saint-Martin. Il était deux heures et demie du matin, et la barricade i u ce moment se trouvait presque déserte. Maia
déjà quelques insurgés étaient montes au troisième étage et frappaient àcoupsivd. m les portes d'un appartement qui donnait sur la rue. On leur ouvrit, et à leur> \.n\ parurent deux jeunes femmes qui, tremblantes, éplorées, demandaient qu'on leurfit grâce de la vie. a Ne craigne/, rien, répoift- « dirent en souriant les républicains, nous « ne \euons ici que ennuie ennemis du roi;
LOUIS BLANC
« et si vos meubles sont endommagés parles « balles, le gouvernement provisoire vous « indemnisera. » Ceux qui avaient des fusils s'embusquèrent à l'angle des croisées; les autres se tinrent prêts à faire rouler sur la tête du soldat des moellons et des pavés. Aussi, les troupes ne purent-elles que traverser à la hâte les barricades, où leur passage laissa pour tout vestige une longue traînée de sang. Bientôt après, avertis que, dans la cour de la maison par eux occupée, il y avait une boutique d'armurier, les républicains s'en firent ouvrir l'entrée. Cette boutique contenait une cinquantaine de fusils de chasse. La distribution en fut faite au milieu du plus vif enthousiasme; mais la fraternité qui régnait entre les combattants ne les empêcha point de se disputer ces armes, trop rares, avec toute la jalousie du courage. Sur ces entrefaites, on annonce l'approche de la garde municipale. Alors les insurgés descendent en masse dans la rue, laissent approcher la garde municipale à la portée du pistolet, et la repoussent trois fois de suite au cri de vive la République 1 Leur exaltation était immense et semblait croître avec leurs dangers. Un enfant de douze ans qui combattait parmi eux ayant été cruellement blessé à la tête, Jeanne ne put, malgré les sollicitations les plus pressantes, lui faire quitter labarricade. Du reste ce bouillant courage s'alliait, chez les combattants de Saint- Méry, à un sentiment profond d'humanité. Après chaque engagement, ils sautaient pardessus la barricade, prenaient les blessés dans leurs bras, et les portaient à l'ambulance, où leurs ennemis n'étaient plus que leurs frères.
Non loin de là, une autre troupe d'insurgés gardait une barricade construite à l'entrée du passage du Saumon, et dont les approches étaient défendues par des sentinelles vigilantes , échelonnées le long de la rue Montmartre. Là aussi des combats opiniâtres marquèrent une nuit à jamais déplorable, car le maréchal Lobau avait ordonné aux soldats de fouiller ce quartier de manière à ce qu'il lui libre à la pointe du jour; et, de
leur côté, les républicains étaient décidés à n'en sortir vivants, que s'ils en sortaient vainqueurs. Longtemps ils se maintinrent au poste choisi, s'enflammantpar des exhortations mutuelles, inaccessibles au découragement, supérieurs à la crainte. Un café, situé à l'angle de la rue Montmartre et du passage l, recevait les mourants ; et, du haut des fenêtres voisines, qui s'ouvraient de minute en minute et se refermaient avec précipitation, des mains inconnues jetaient des cartouches aux républicains. Mais ils n'étaient qu'une poignée. Pressés par des forces considérables et qui se renouvelaient sans cesse, tout homme qui tombait dans leurs rangs était pour eux une perte irréparable. A quatre heures du matin, une plus longue résistance était devenue absolument impossible. Le café était rempli de blessés; sur la table de billard, inondée de son sang, gisait un élève de l'Ecole polytechnique, et, derrière la barricade, on comptait moins de combattants que de cadavres. Un dernier assaut termina la lutte sur ce point. Quelques insurgés, en très petit nombre, s'échappèrent comme par miracle ; les autres se firent tuer sur la brèche.
Le poste du petit pont de l'Hôtel-de-Dieu avait été, dans la soirée du 5, le théâtre d'une lutte acharnée. Dix-sept insurgés, qui l'occupaient pendant la nuit , sétant laissé surprendre par une nombreuse colonne de garde nationale, quinze de ces malheureux furent mis en pièces et jetés dans la Seine; deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés. Quant aux républicains réunis à la rue Ménilmontant, après avoir fait le coup de feu toute la nuit, ils durent battre en retraite aux approches du jour, à cause de leur petit nombre et parce que la position était trop faible pour qu'il fût possible de la défendre.
Le 6 juin, il n'y avait plus d'insurgés que sur la place1 de la Bastille, à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, et dans les rues Saint- Martin, Saint- Méry , Aubry-le - Boucher ,