Y. >ici quels furent les premiers rapports de M. Thiers
el il'' I ►eiitz.
M. Thiers reçut uu jour une lettre par laquelle un inconnu 1.' priait de se rendre, dans la soirée, aux Champs- Elysées, lui promettant des communications de la plus haute importance. M. Thiers mande le chef de la police,
lui montre la lettre et lui demande conseil. Celui-ci représenta au ministre qu'un pareil reiulez-v mis était trop bizarre pour m- pas cacher un piège, et qu'il fallait -
tenir. Mais domine par un instinct qui le [lotissait împe-
rieusement a tenter l'aventure, M. Thiers ne tint aucun
compte des représentations provoquées par lui-niéine. et.
l'heure du rendez-vous venue, il se dirigea vers les Champs- Elysées, des pistolets dans ses poches. Arrive au lieu désigné, il aperçut un homme qui paraissait en proie o un trouble mêle de teneur. 11 s'approche, l'aborde : cet homme était Deuts. Là commencèrent les confidences dont \m crime
devait être le résultat. La nuit suivante, et trace a quel-
HISTOIRE l)K DIX ANS
roulé, jusque-là qu'il était devenu L'instigateur d'un fourbe dont il épuisa la bassesse. .Mais faire courir a sa prisonnière les risques d'une condamnation capitale, il n'y aurait
jamais consenti. Déjà, et avant que \a duohèsse de Berri eûl été arrêtée, Deutz avant écrit de Nantes: « Voulez-vous que je vous
c livre .M. de Bourmont? » M. Thiers avail repoussé cette offre honteuse, pour éviter au gouvernement le souci de faire fusiller un maréchal de France '.
Il fallait se décider, pourtant. Car le sang versé' dans l'Ouest criait vengeance, des clameurs redoutables s'élevaient du sein des familles que la guerre civile avait plongées dans le deuil, et les vainqueurs du mois de juillet, les libéraux sincères, les républicains, demandaient avec emportement qu'un grand exemple fût donné et que justice fût faite. Or, les légitimistes, de leur côté, faisaient retentir partout les éclats d'un enthousiasme monarchique qui servait à masquer leur abattement. La Gazette de France et la Quotidienne publiaient, chaque jour, et des adresses pour glorifier le courage de la mère de Henri V, et des protestations contre le guet-à-pens dont elle avait été victime; un grand nombre de gentilshommes firent connaître le projet qu'ils avaient formé de lui faire par souscription une liste civile ; enfin, M. de Chateaubriand, dans une brochure devenue célèbre, osa s'écrier: « Ma-
ques mesures ordonnées par le chef de la police, Deutz qtail secrètement introduit au ministère de l'intérieur. • Vous allez a>voir uue grande fortune - lui dil M. Thiers. A ces mots, Le juif éprouva une émotiou si forte qui jambes iivnililoivni ci que sou visage B'altéra profondément. Le marché de la trahison fui conclu Bans peine.
1. Au reste, M. Thiers ne rota pas chargé longtemps, comme ministre de l'intérieur, des mesures à prendre relativement à la duchesse de Berri II existait entre lui et M. d'Argout, ministre du commerce et des travaux publics, une mésintelligence profonde. Possédé par le des affaires, M. d'Argout avait ajouté a ses attributions la direction des communes et des gardes nationales, ce qui l'ai.-aii du ministère de l'intérieur ce qu'avait été, bous l'Empire, la ministère de la police. M. Thiers s'en |>iaignil : « Je ne veui pas être, disait-il, le Pouché de oe .1 régime. » Après de longs débats, il fut convenu que M. d'Argout aurait le ministère de l'intérieur avec la direction des gardes nationales et des communes, et que M. Thiers passerait aux travaux publics. Ce fui conséquemment M. d'Argout qui eut a suivre spécialement l'affaire de Blaye.
dame, votre fils est mon roi. « < les d volèrent bientôt de bouche en bouche, dans le parti royaliste, ei des centaines de jeunes gens, fils de nobles, traversèrent procession-
n elle m eut Paris pour al 1er l'él je i i . r récrivain. Depuis quelque temps, les pétitions i ti\es a la duchesse de Berri affluaient à la Chambre. Les ministres) furent appelés, le 5 janvier, pour rendre compte de leurs i seins. L'assemblée était pleine de mouvement et de passions. Ici, l'on accusait, les ministres d'avoir nourri le criminel espoir de désarmer la justice du pays ; là, on leur contestait le droit de punir; corollaire du droit de régner. HA. Sapey avait été chargé de faire un rapport sur les pétitions: il conclut à laisser les ministres prendre, a regard de la prisonnière, les mesures qu'ils jugeraient les meilleures, sauf à en répondre devant les Chambres et devant le pays.
Pour appuyer ces conclusions, M. de Broglie parait a la tribune. Il soutient que la famille des Bourbons aînés se trouve naturellement placée en dehors du droit commun; que le gouvernement n'a d'autres règles à suivre, contre la duchesse de Berri, que les lois de la guerre; qu'on doit se borner à détenir cette princesse comme on délient un prisonnier dont il faut enchaîner la haine, ou un fou dont la liberté serait dangereuse.; que la raison d'État l'exige ; que la tranquillité des citoyens est à ce prix; que le principe de L'égalité devant la loi n'est pas applicable dans la circonstance, la duchesse de Berri n'étant pas française par origine et ne l'étant plus par alliance. A ces mots, des exclamations violentes s'élèvent des bancs de la (Imite. .M. de Broglie continue. « Après tout, « s'écrie-t-il, ce principe, quelque tutélaiie « qu'il soit, n'est pas pins sacre que tant
d'autres que vous avei fait fléchir. Est-il . plus sacre que celui de l'irresponsab
« royale qui a lleclii pourtant lorsque VOUS
a ave/, dépose Charles \ ' Passant ensuite ;ui\ désordres qu'on affrontait en faisant
comparaître la duchesse de Benî devant des
juges désignés par le hasard: h Croyes-
«> vous, ajonle-t-il. que ce sera assez, de
LOUIS BLANC
(( toutes les forces dont le gouvernement dis- « pose, pour protéger, selon lèvent qui souf- « fiera, tantôt la tête des juges, tantôt celle « des accusés? Vous avez vu le jugement « des ministres, vous avez vu pendant dix « jours la ville de Paris toute entière sous « les armes, la capitale du royaume dans « l'attitude et l'anxiété d'une ville de guerre « qui a subi un assaut? eh bien, vous n'avez « rien vu. Vous avez vu les troubles du « mois de juin? eh bien, vous n'avez rien « vu. »
Plusieurs orateurs de la gauche se présentent pour répondre à M. de Broglie. M. de Ludre annonce qu'il votera le renvoi des pétitions au garde des sceaux, aveccette clause : « Pour faire exécuter les lois du royaume.» M. de Bricqueville rappelle que, lors de sa proposition relative au bannissement de la branche aînée, le gouvernement déclarait le code pénal applicable à ceux des membres de la famille déchue qui tenteraient la guerre civile; et il s'étonne qu'on mette aujourd'hui à sortir du droit commun l'empressement qu'à une époque encore si récente on mettait à y rester. « On parle, s'écrie M. Cabet, du « péril qu'il y aurait à soumettre la duchesse « de Berri à la juridiction ordinaire : le « gouvernement est -il donc si mal affermi « qu'il ne puisse subir une pareille épreuve?»
Alors, et pour mieux combattre la dynastie dont ils étaient les serviteurs aveugles, M. Berryer se rangea résolument du parti des ministres. Comme eux, il reconnut que traîner la duchesse de Berri devant des juges serait une faute et un danger; comme eux, il affirma qu'elle vivait dans une sphère où ne pouvait l'atteindre le glaive de la loi commune. Au point de vue monarchique, la mère d'un roi légitime n'étant liée par aucun devoir de soumission nécessaire à un prince que l'insurrection seule avait couronné, la duchesse de Berri s'était mise, à l'égard de Louis-Philippe, non pas en état de révolte, mais en état de guerre. Il y avait à statuer sur une défaite, non sur un délit, question de politique, non de justice; et c'était conséqucmmenl au pouvoir exécutif à voir ce
qu'en une telle occurence il lui était permis d'oser.
M. Thiers comprit la portée fatale de cette adhésion: il essaya de donner le change aux esprits. Convaincu que c'était surtout à la pusillanimité de l'assemblée qu'il fallait faire appel pour arriver au succès, il se complut à dérouler devant elle je ne sais quel tableau sinistre: les juges tremblant surleurs sièges, les accusateurs interdits, l'accusée triomphant de l'impossibilité où seraient ses ennemis d'apporter contre elle des preuves matérielles et décisives, les passions excitées en sens divers et prêtes à s'entrechoquer, les scènes du procès des ministres se renouvelant, plus graves encore, plusépouvantables, et le gouvernement forcé, s'il faisait venir l'accusée, de Blaye à Paris, « d'échelon- « ner sur la route 80 ou 100 mille hommes. »
Effrayée par cette évocation de vains fantômes, la Chambre abandonna aux ministres le soin de décider, sous leur responsabilité, mais selon leurs caprices, du sort de la duchesse de Berri.
Ainsi, de l'urne même où les lois prennent naissance, on faisait sortir l'arbitraire et toutes ses témérités; la légalité, si ardemment soutenue par Casimir Périer, faisait place à la raison d'état, hypocrisie du despotisme ; les intérêts de la politique , qui changent et passent, se substituaient aux droits de la justice, qui sont éternels: le jury, dont on avait proclamé si fastueusement la sainteté, on le dénonçait maintenant comme un pouvoir accessible aux faux ménagements, à la corruption, à la peur; le principe de l'égalité devant la loi. inscrit dans la charte sans réserve, on le sacrifiait à un genre d'inviolabilité qu'on n'avait pas respecté lorsqu'il s'était agi de prendre une couronne, et qu'on respectait quand il n'était plus question que de venger la société offensée ; enfin, et par une contradiction monstrueuse, un gouvernement qui se disait appuyé sur les vœux de la nation se déclarait trop faible pour affronter les suites d'un procès, et paraissait craindre que ce ne fut pas assez d'une armée sur le passage d'une femme
deux fois vaincue et prisonnière I C'était du vertige.
Aussi les légitimistes Furent-ils saisis de joie; et pendant que le parti républicain s'abandonnait, contre le pouvoir, aux transports d'une sombre colère, eux, relevant la tète, ils se répandirent, sur les discours dr MM. Thiers et de Broglie, en commentaires pleins de fiel et d'orgueil; ils appelèrent la séance du 5 janvier la séance <mx aveux; le parti légitimiste n'élait donc pas mort, comme on l'avait tant dit et répété, puisque, pour le contenir, suivant la déclaration des ministres, il ne fallait pas moins de cent mille soldats! Et ils adressaient à M. de Broglie des félicitations railleuses sur le service qu'il venait de rendre cà la cause des bonnes doctrines, ne lui reprochant autre chose que son inconséquence, et comparant ce pouvoir, qu'on voyait vivre du passé qu'il insultait, au vautour qui vit de la proie qu'il défigure.
Le parti ministériel était engagé dans une impasse: il se défendit avec embarras; et, comme sa confusion lui donnait les apparences de la faiblesse, l'audace de ses adversaires s'en accrut.
Tel était l'état des esprits, lorsque tout-àcoup des rumeurs étranges se répandent. Un amour mystérieux, une imprudence sans excuse, voilà ce qu'on raconte de la duchesse de Berri, et l'on parle d'un scandale inévitable. Repoussées par les légitimistes comme autant de calomnies impures, ces rumeurs sont propagées sourdement par ceux dont elles ont charmé la curiosité ou qui en recherchent l'ignoble profit. Plus volontiers que partout ailleurs, on s'en entretient au château, quoiqu'il mots couverts. Les courtisans se montraient crédules par flatterie. La reine s'étant quelquefois éohappée en plaintes, moitié sévères, moitié affectueuses, sur la légèreté de sa nièce, les courtisans se plurent à leur donner, dans la circonstance, une interprétation cruelle, par cette persuasion que le roi l'aurait pour agréable. Lui, en effet, soit politique, soit indifférence réelle, il laissait un libre cours à la licence
de propos dont l'injure, pourtant, semblait devoir rejaillir sur sa fouille. El non-seulement il toléra le bruit qu'on faisait autour de lui du déshonneur présumé de sa oii
mais il m- craignit pas de mêler ■ ce qu'on en disail ses propres conjectures et tous les détails piquants que lui fournissait sa mémoire sur les intrigues» de l'ancienne Coor.
Les soupçons allaient grandissant : un accident survint qui était de nature à les
M. a<- Bricqueville.
confirmer. Dans la nuit du 11» au 17 janvier, la prisonnière avait été atteinte de vomissements; et une dépêche télégraphique en apporta aussitôt la nouvelle aux Tuileries. La duchesse de Berri depuis son entrée a Blaye, n'avait eu d'autre médecin que
M. Gintrac; mais c'était un homme plein de Bavoir et de probité, dont elle estimait le caractère et dont les Boins lui fiaient obéra. Le gouvernement aurait donc pu s'en reposer
sur .M. Gintrac de la saule de Marie-Caroline.
d'autant plus que cette princesse avait déjà refuse de recevoir le docteur Barthez, chargé auprès d'elle d'une mission médicale, tout
officielle. Les ministres en décidèrent autrement. Pour mettre leur responsabilité à l'abri, et peut-être aussi pour éclaircir un mystère dont pouvait tirer parti une politique implacable, ils résolurent d'envoyer deux médecins à Blaye, en leur donnant pour instructions patentes d'examiner ce qu'avait d'inquiétant la situation de la prisonnière, et les meilleurs moyens de guérison. Les deux médecins choisis partirent dans la nuit du 21- au 22 janvier : c'étaient MM. Orfila et Auvity. En annonçant leur départ, la presse ministérielle, par une. insinuation grossière, indiqua qu'ils étaient appelés à résoudre un cas de médecine légale.
L'émotion fut profonde dans le public.
Quant aux légitimistes, ils affectèrent de grandes terreurs. M. Auvity, sous la Restauration, avait donné des soins à Marie- Caroline, il était donc naturel que les mi-, nistres l'eussent désigné; mais, ce qui ouvrait carrière à des suppositions sinistres, c'était le choix fait par eux de M. Orfila, habile dans l'art de découvrir les traces du poison. « Vienne une fatale nouvelle! écri- « vait une feuille dévouée à la mère du duc « de Bordeaux; vienne une fatale nouvelle ! « et, sur notre foi, nous jurons qu'on ne « demandera pas où sont les royalistes. « Une vie ne peut être payée que par une « autre vie. » Au fond, rien n'était moins sincère que toutes ces craintes et toutes ces menaces. Le roi et ses ministres avaient, à ce que la duchesse de Berri ne mourût pas en prison, un intérêt qu'il était aussi absurbe qu'injuste de méconnaître. Et les supposer indifférents à la conservation des jours de la prisonnière, c'était les calomnier avec une maladresse gratuite. Mais telle est la logique des passions de parti : offensé clans la personne de celle qu'il avait placée sur le troue élevé par ses illusions, le parti royaliste rendait aux défenseurs de la dynastie nouvelle outrage pour outrage, et répondait à des soupçons bassement propagés par des accusations folles.
Le 24 janvier, MM. Orfila et Auvity arri
vèrent à Blaye ; le 25, ils furent admis auprès de la princesse, en même temps que MM. Gintrac et Barthez; et, le même jour, les quatre docteurs signèrent un rapport constatant les résultats de leur visite. Il y était dit que la princesse, née de parents phtisiques, présentait les symptômes du mal héréditaire; qu'elle était sujette aux affections' inflammatoires; que, souvent, après ses promenades sur les remparts, elle avait eu à souffrir d'une petite toux sèche dont le caractère était alarmant: que sa santé réclamait des précautions sérieuses, et qu'elle devait, notamment, s'imposer l'obligation de ne sortir que vers le milieu du jour, en recherchant les endroits abrités, surtout dans une citadelle où le froid se faisait vivement sentir et qu'avoisinait un fleuve fréquemment couvert d'épais brouillards'.
Livrés au Moniteur, de semblables détails auraient démenti les bruits injurieux répandus depuis quelque temps, et, en montrant que le séjour de Blaye n'était pas sans danger, ils auraient forcé le gouvernement, ou à mettre la princesse en liberté, ou à lui assigner une autre prison. Il le comprit, et s'empressa d'enfouir le rapport dans les archives du ministère de l'intérieur, convaincu que la duchesse de Berri était grosse, et résolu à ne point perdre d'avance le bénéfice d'une révélation qui devait accabler le parti légitimiste. Et il fallait que la Cour fût bien fortement tentée par l'appât de ce honteux bénéfice; car. plutôt que d'y renoncer, elle affronta les suites d'un accident qui, commenté par les haines de parti, éternellement injustes, pouvait devenir contre elle le texte des plus effroyables imputations. Mais ces sortes de folie sont communes à tous les pouvoirs impatients du succès. Le gouvernement n'était plus qu'un joueur désespéré : il jouait contre la chance de profiter d'un scandale, celle île rester écrase sous le poids d'une calomnie.
Aussi vivait-il dans un étal continuel d'in-